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LE MIRACLE, GESTE D'AMOUR OUVRANT NOS YEUX AU MYSTÈRE

Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35+37-39 ; Mt 14, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (2 août 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Lac de Tibériade

Voilà donc, aujourd'hui, le récit d'un des miracles les plus célèbres de l'évangile : la multiplication des pains, miracle auquel bon nombre d'entre nous ont eu l'occasion de réfléchir cette année pour la préparation du congrès eucharistique de Lourdes et que ce miracle a une dimension eucharistique évidente. Je ne prétends pas vous dire, aujourd'hui, quelle est l'explication satisfaisante, pour la raison et la science moderne, des miracles du Christ comme de tout miracle en général. Je voudrais simplement réfléchir avec vous sur quelques-uns des aspects caractéristiques, au plan spirituel, de ce qu'est le miracle, et de sa place dans l'évangile, dans la vie du Christ, et par conséquent dans notre foi et dans notre vie profonde.

La première caractéristique des miracles de Jésus, c'est qu'ils ne sont pas des actes de toute-puissance ostentatoire, par lesquels le Christ voudrait démontrer son pouvoir, voudrait arracher aux foules leur admiration. Les miracles du Christ sont toujours motivés par la compassion, la pitié, la tendresse du Christ pour les pauvres, les malades, les humbles, pour ces hommes démunis qui l'entourent et qui nous ressemblent tellement. Vous l'avez entendu, "devant cette foule Jésus fut pris de pitié", et c'est pourquoi Il se mit à guérir les malades. Et c'est le même sentiment de compassion qui, l'heure étant avancée, l'endroit désert et la possibilité normale de se nourrir inexistante, amènera Jésus à prendre du pain et à le multiplier pour que la foule puisse ne pas défaillir malgré la fatigue d'une longue journée passée à le poursuivre pour écouter sa Parole.

Les miracles de Jésus sont donc d'abord, toujours, des gestes de miséricorde des gestes d'amour. Il est impossible de comprendre quelque chose à la place du miracle dans notre foi et dans la vie de l'Église, si on ne se situe pas d'abord dans la logique de l'Amour, dans cette nécessité qui vient du cœur, qui est celle de la tendresse de Dieu. Poser le problème du miracle en termes d'explication, en termes de raisonnement, c'est déjà se mettre en dehors du contexte réel dans lequel le Christ les a opérés, car le Christ fait les miracles comme une sorte de jaillissement spontané de son cœur qui nous aime, de son cœur de frère des hommes.

Une deuxième caractéristique des miracles du Christ, c'est qu'ils ont tous une signification, ils ouvrent toujours les yeux de ceux qui veulent les recevoir avec foi, ils ouvrent toujours les yeux vers un mystère plus profond. Et ceci est particulièrement visible dans cette multiplication des pains. En donnant ainsi à manger à satiété, et d'une manière qui dépasse en quantité ce qui était normalement prévisible, puisque avec cinq pains et deux poissons, il peut rassasier une foule immense le Christ annonce, d'une façon voilée et que ses auditeurs ne pouvaient probablement pas comprendre, mais qui accoutumait déjà leur esprit à cette dimension nouvelle qui s'annonce : l'eucharistie.

Et c'est cela précisément que saint Jean, dans son évangile, développe longuement à propos de ce miracle de la multiplication des pains. Il nous rapporte en détail toutes les paroles du Christ qui, prenant appui sur cet événement et sur le retentissement qu'il a eu dans l'esprit et le cœur des foules, commence déjà à leur dire qu'il n'y a pas seulement le pain du corps, ce pain qui rassasie la faim naturelle, mais qu'il y a un autre pain qui rassasie une faim plus profonde, un pain qui s'adresse au cœur. Et dans ce long discours qu'il prononce à la synagogue de Capharnaüm à la suite de la multiplication des pains, Jésus explique progressivement qu'Il est Lui le véritable pain vivant, le véritable pain du ciel, la vraie nourriture du cœur et que cette nourriture, qui viendra ainsi apaiser notre faim, ce n'est pas simplement une manière de parler, ce n'est pas simplement une image. Jésus est vraiment notre nourriture, vraiment notre boisson, car c'est vraiment sa chair, c'est vraiment son sang qu'Il donnera en nourriture et en boisson. Et déjà ainsi se dessine dans les paroles du Christ, à partir de ce miracle de la multiplication des pains, ce que sera, à la fin de sa vie terrestre, au moment de la dernière cène, l'institution de l'eucharistie.

Tous les miracles du Christ, qu'il s'agisse de la guérison de l'aveugle-né, de la Résurrection de Lazare, des différentes guérisons opérées par le Christ, peu importe, tous ces miracles ont un sens, une signification, veulent nous introduire dans le mystère. Il ne s'agit pas simplement de gestes épisodiques qui saupoudreraient ainsi le passage du Christ parmi les hommes d'un certain nombre d'événements merveilleux. Il s'agit véritablement d'une pédagogie du mystère profond du Royaume de Dieu. Et si le Christ accomplit ces miracles, c'est pour nous faire comprendre qu'Il est la Résurrection, qu'Il est la lumière véritable qui illumine les yeux de notre cœur, qu'Il est la nourriture et que l'eucharistie sera cette nourriture infiniment multipliée à travers tous les lieux et tous les temps, dans toutes les églises et dans toutes les communautés chrétiennes du monde, où partout, dans le pain et dans le vin, le même Jésus-Christ, immensément présent, infiniment démultiplié dans chacun de ceux qui le reçoivent, sera réellement donné en nourriture et en boisson. Miracle jailli de la tendresse de Dieu. Miracle s'adressant à notre foi pour nous conduire quelque part, plus loin, dans un au-delà qui est le mystère par lequel nous dépassons l'immédiat, nous dépassons ce qui est tangible, visible et immédiatement accessible.

Je voudrais ici faire une parenthèse, car quelquefois, quand on commente les miracles du Christ et que l'on insiste, à juste titre sur leur signification, il arrive que des exégètes ou des commentateurs prennent appui sur cette signification des miracles pour en évacuer la réalité, comme si les récits des miracles n'étaient que des contes imagés, voulant nous faire comprendre quelque chose du mystère de Dieu.

C'est là une position purement gratuite. Car le fait qu'un miracle ait une signification et nous conduise à comprendre quelque chose qui dépasse le fait même du miracle ne peut, en aucune manière, impliquer que ce miracle n'ait pas eu lieu et que ce soit simplement une manière de s'exprimer qui voudrait, de façon imagée, nous faire comprendre une vérité inaccessible. Si un signe peut conduire à la compréhension d'une vérité plus profonde, cet usage pédagogique du signe sera d'autant plus compréhensible et efficace que le signe sera réellement accompli et non pas simplement raconté comme une histoire ou un conte de Perrault. Il est donc clair que ce n'est pas au nom de la signification profonde des miracles que nous pouvons nous permettre de mettre en doute leur réalité concrète, bien au contraire puisque le texte de l'évangile nous dit, sans ambiguïté que les miracles ont été réalisés par le Christ concrètement, réellement. Découvrir la signification profonde de ces miracles ne peut, en aucune manière, nous autoriser à mettre en doute cette réalité que le texte de l'évangile affirme si clairement, si nettement, même si cela dépasse quelque peu nos habitudes, notre compréhension et notre vision du monde.

Et j'en viens à un troisième point, une troisième caractéristique des miracles du Christ qui est particulièrement visible dans cette multiplication des pains. Je veux parler de la profusion, de la gratuité, de la plénitude avec laquelle ces miracles sont réalisés. Vous l'avez entendu, devant cette foule, Jésus ne se contente pas de produire de façon miraculeuse la quantité stricte de pain et de poisson nécessaire pour nourrir ceux qui étaient concrètement rassemblés là. Jésus multiplie les pains et les poissons avec une telle surabondance que, la foule, pourtant très nombreuse ayant été pleinement rassasiée, il reste plusieurs paniers, plusieurs corbeilles pleines de morceaux qui n'ont pas été utilisés. Est-ce que le Christ a manqué de coup d'œil et n'a pas su jauger le nombre des convives ? Serait-ce qu'Il s'est laissé emporter par son cœur au-delà de ce qui est raisonnable ? Je ne crois pas. C'est à dessein que le Christ, dans ce miracle, comme dans plusieurs autres de l'évangile où vous pourriez chercher cette même caractéristique, c'est à dessein que le Christ fait un miracle inutile dans les dimensions qu'Il lui donne, puisqu'il reste du pain et du poisson. Cette profusion est caractéristique d'une action de Dieu. Dieu n'est jamais un comptable chiche qui s'en tiendrait au strict nécessaire. Dieu agit toujours avec une plénitude qui dépasse de très loin ce que nous appelons l'utilité ou l'efficacité. Et cela ce n'est pas simplement une fantaisie divine, c'est là aussi un enseignement.

Par cette profusion, par cette surabondance, Dieu, le Christ veulent nous introduire dans une dimension, dans une certaine manière de voir les choses, dans une certaine vision du monde qui n'est pas celle dont nous avons l'habitude. Nous avons l'habitude d'un monde extrêmement précis dans lequel, au nom de la science, nous voudrions voir un déterminisme très net et très clair, où toute cause produit un effet proportionné, où tout effet peut s'expliquer par une cause qui lui est totalement adéquate. Et cette persuasion scientifique ou pseudo-scientifique que nous avons et qui nous est familière, surtout en ce siècle où les réalisations scientifiques et techniques particulièrement brillantes éblouissent quelque peu les yeux profanes que sont les nôtres, cette vision un peu rationnelle nous conduit à ce culte de l'utilité de la nécessité, de l'efficacité où toutes choses sont strictement et exactement adaptées les unes aux autres.

Je crois qu'il y a, sans mettre en doute le moins du monde, le fonctionnement et le mécanisme des causes naturelles, il y a dans le monde une dimension de gratuité, il y a dans l'univers une profusion et une surabondance qui échappent peut-être à notre regard et qui pourtant sont fondamentales, caractéristiques et qui sont la marque même de Dieu. Nous croyons pouvoir expliquer toute chose. Et certes, il est nécessaire d'aller jusqu'au bout de notre raison, de notre discours, de notre capacité d'analyse pour comprendre le mieux possible ce qui se passe dans l'univers. Mais les plus grands savants seraient les premiers à nous dire qu'il y aurait là présomption et surtout illusion à croire que tout s'explique, que tout se mesure et que la connaissance quantitative, scientifique et technique que nous pouvons avoir des choses va jusqu'au fond de leur réalité. Il y a beaucoup plus dans l'univers, il y a beaucoup plus dans la moindre des créatures que nous ne pourrons jamais en analyser et rendre raison.

Au cours d'une réunion de philosophes et de professeurs de faculté des sciences à laquelle j'étais admis et qui échangeaient sur leurs matières respectives, un professeur de génétique qui pourtant se disait non-chrétien, incroyant, mais qui en réalité avait, je pense, une grande sensibilité à la dimension spirituelle des êtres et des choses, nous faisait part de ses réactions de savant en face d'une émission télévisée à laquelle il avait participé et qui était consacrée aux indigènes d'Australie. Ces indigènes sont parmi les peuplades les plus primitives du monde. L'on ne peut s'en approcher qu'avec beaucoup de précaution, car ils craignent fort le contact des hommes étrangers à leur tribu, mais grâce au télé objectif, on avait pu, de loin, filmer ces indigènes. Et ce professeur de génétique nous disait que, vus ainsi de très près, grâce au télé objectif, ces hommes réputés sauvages et restés primitifs apparaissaient avec, dans leur regard, une dimension, une profondeur, une lumière dont il estimait qu'elles étaient quelque chose de tout à fait essentiel à l'homme. Et il ajoutait : "Nous, civilisés, avec nos prétentions scientifiques, nous croyons connaître tout du monde, mais il y a certainement beaucoup de choses que ces hommes apparemment primitifs perçoivent, sentent et qui nous échappent. Finalement notre science, à qui nous faisons une confiance inconsidérée et irraisonnée, n'est-elle pas une cage dorée dans laquelle nous nous enfermons, à partir de laquelle nous croyons tout savoir et tout connaître et qui, en réalité, nous masque peut-être, certaines dimensions du réel qui ne sont pas mesurables, qui ne sont pas explicables qui ne sont pas quantifiables ".

Pour comprendre, je ne dis pas pour expliquer et rendre raison du miracle, mais pour comprendre, ce qu'est le miracle, pour le situer il faut accepter que l'univers ne soit pas simplement une série de causes qui s'emboîtent les unes les autres et qui expliqueraient tout. Il faut nous rendre compte, non seulement quand nous parlons de Dieu, mais déjà quand nous parlons de nous-mêmes, de notre propre cœur, de notre propre vie, quand nous parlons des évènements qui jalonnent en profondeur notre existence, qu'il s'agisse du surgissement d'une naissance qu'il s'agisse du mystère inexplicable de la mort, qu'il s'agisse de l'amour, qu'il s'agisse de la joie qui, à certains jours envahit et fait déborder notre cœur, tous ces événements pourtant quotidiens, qui font partie de notre réalité humaine, et ne parlons pas seulement de ce qui est de l'homme, mais même les choses inanimées, le moindre brin d'herbe, la moindre pierre, il y a dans tout cela beaucoup plus de mystère que nous ne voudrions l'admettre au premier abord.

Et il faut nous situer dans cette vision gratuite de l'univers où toutes choses sont comme un chant de louange pour le Seigneur, afin de comprendre que ce n'est pas seulement une mécanique bien huilée et qui produit de façon certaine ce pourquoi elle est faite, mais qu'il y a dans l'univers, toute une dimension de poésie, de dynamisme vital qui déborde largement les limites de notre raison, de notre explication et d'une connaissance causale des choses.

Je voudrais, à ce propos, terminer par une parole de saint Augustin au sujet, précisément de ce miracle de la multiplication des pains. Il dit : "Si nous savions regarder avec profondeur le réel tel qu'il est, nous verrions que la germination des plantes, la floraison et la fructification de tous les végétaux, sans parler du nombre des animaux qui se trouvent dans le monde, est un miracle beaucoup plus grand encore que la multiplication des pains. Le fait que, d'une graine, que de millions de graines jaillissent des plantes et que ces plantes couvrent l'univers avec une telle merveille et une telle profusion, cela est en réalité un miracle extraordinaire, si nous savions le regarder avec un regard neuf et non pas avec ce regard blasé qui est le nôtre, parce que nous avons l'habitude de voir pousser les plantes, et nous avons l'habitude de voir des arbres, des fleurs et des fruits." Et saint Augustin ajoute : "Parce que notre regard est émoussé en quelque sorte, et que nous ne savons plus voir le réel tel qu'il est, que nous ne savons plus aller au fond du mystère du réel que pourtant nous avons entre les doigts, chaque jour, il faut que, de temps à autre, le Seigneur ajoute, en quelque sorte, un évènement nouveau, un miracle inédit pour attirer notre attention et pour que notre habitude, qui nous laisse ainsi passifs, soit brisée et que nous nous rendions compte de cette dimension de gratuité, de plénitude et de mystère qui pourtant, en réalité, est à l'œuvre, à tout instant, dans la moindre des choses que nous côtoyons quotidiennement."

C'est une des fonctions du miracle que d'ouvrir nos yeux à cette dimension du réel que souvent nous négligeons et qui nous échappe, mais qui pourtant est bien véritablement là. Par le miracle jailli du cœur et de la tendresse de Dieu, par le miracle une signification nous est ainsi donnée, un message nous est adressé. Et ce message, par-delà les caractéristiques particulières à tel ou tel miracle comme la dimension eucharistique de la multiplication des pains, ce message pour tous les miracles, quels qu'ils soient, c'est de nous introduire à une certaine profondeur de regard, non seulement sur l'évènement du miracle, mais à travers lui, sur tous les évènements de notre vie, sur tous les évènements du monde, sur toutes les réalités du monde.

Frères et sœurs, soyons non pas des chrétiens honteux qui essayent de faire concorder tant bien que mal leur foi avec une vision un peu aplatie du réel, mais soyons des chrétiens audacieux et n'ayons pas peur d'affirmer ce qui pourtant peut sembler incroyable : c'est que le monde est plus vaste que ce que notre esprit peut en connaître et que la moindre des réalités est plus profonde que ce que nous pouvons en expliquer.

 

AMEN

 
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