Photos

LE PAIN DE VIE ÉTERNELLE

Ex 16, 2-4 + 12-15 ; Ep 4, 17 + 20-24 ; Jn 6, 24-35
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (1er août 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saint Jean de Malte : préparation de l'eucharistie

Après avoir entendu dimanche dernier le récit du miracle de la multiplication des pains, L'Église va nous proposer pendant quelques dimanches, ce long entretien de Jésus avec les douze sur le pain de vie, entretien au cours duquel, progressivement, Jésus va déployer le mystère, à venir encore à cette époque-la, de l'eucharistie. Et, vous le voyez, comme il arrive souvent dans l'évangile de saint Jean, ce dialogue entre Jésus et ses auditeurs se déroule à partir d'une série de malentendus. Jésus dit à ces hommes : En vérité, vous venez non pas pour chercher le véritable pain, celui qui nourrit le cœur, celui qui donne la vie éternelle qui ne finit pas, mais simplement parce que, il y a quelques jours, Je vous ai donné à manger et vous en avez eu en abondance, et vous avez été repus.

Quand Jésus parle du pain véritable, celui qui, lorsqu'on le mange fait qu'on n'a plus jamais faim, comme la samaritaine quand Jésus lui parlait de l'eau qui étanche toute soif, les juifs lui disent : "Donne-nous de ce pain !" comme cela nous n'aurons plus besoin de travailler pour gagner de quoi manger. L'équivoque, le malentendu est constant. Il va jusqu'à ce point que, au moment même où Jésus vient d'accomplir ce miracle de la multiplication des pains, les Juifs lui disent : "Quel est donc le signe que tu nous donnes " pour attester la vérité des paroles que Tu dis ? Ce signe, ils viennent de le voir. Ils l'ont, en quelque sorte encore entre les mains ou dans la bouche, et déjà ils demandent un autre signe, ce qui montre qu'il n'y a pas de preuve possible pour celui qui ne veut pas ouvrir les yeux.

Mais je voudrais que nous nous arrêtions quelques instants sur cette extraordinaire invention de Dieu, de s'être fait notre pain. Dans la partie du discours que nous venons de lire, Jésus semble utiliser cette expression d'une manière métaphorique quand Il dit : "Je suis le Pain de Vie" et la nourriture qui demeure pour la vie éternelle c'est celle qui nourrit le cœur et la volonté de mon Père, c'est que vous croyiez, ce qui semble faire allusion à la foi, à la vie intérieure, à toutes choses qui sont d'ordre purement spirituel. Et peu à peu, et nous l'entendrons les dimanches qui vont venir, Jésus finit par leur montrer que cette nourriture spirituelle va jusqu'au plus profond, jusqu'au plus intérieur de l'homme, n'en est pas moins une nourriture tangible, sensible, matérielle, ce pain qu'Il va nous donner, qu'Il nous donne aujourd'hui dans l'eucharistie. Je voudrais m'arrêter sur ce symbole réel du pain eucharistique que Dieu a choisi pour nous faire comprendre et pour réaliser en nous l'intimité la plus extraordinaire entre Lui et nous.

C'est le désir profond de tout être humain qui aime de ne faire plus qu'un avec l'être aimé. Désir irréalisable, car absorber en soi l'être aimé, ce serait le détruire dans ce qui fait précisément sa personnalité, dans ce qui fait sa réalité et dans ce que nous aimons en lui. Et pourtant ce désir impossible est indéracinable dans le cœur de l'homme, car nous ne pouvons pas nous résigner à cette distance, à cette séparation qui existe entre nous et les autres, surtout quand ces autres sont ceux que nous aimons, d'une manière particulière, particulièrement profonde. C'est cette limite sur laquelle nous butons, à laquelle nous nous heurtons, cette limite de l'incommunicabilité des êtres les uns avec les autres, qui fait que, même pour ceux que nous croyons connaître le mieux, même à l'égard de ceux que nous aimons de toutes nos forces et qui nous aiment d'un amour aussi profond, nous ne pouvons jamais pénétrer réellement jusqu'au plus profond d'eux-mêmes, nous ne pouvons jamais véritablement connaître le secret ultime de leur cœur, nous ne pouvons jamais faire véritablement un avec eux. Et c'est à la fois le désir profond de l'amour humain et cette limite infranchissable sur laquelle nous venons, en quelque sorte, buter.

Le Christ, Dieu fait homme, ne s'est pas contenté de se manifester à nous sous un visage semblable au nôtre. Il ne s'est pas contenté de nous manifester par ses paroles, par son regard, par sa tendresse, ce qu'est l'amour de Dieu pour nous, car en vérité quand les apôtres, les disciples, les saintes femmes voyaient le sourire de Jésus, c'était le sourire de Dieu, quand ils entendaient les mots qui sortaient de sa bouche, c'étaient des mots qui sortaient de la bouche même de Dieu, quand ils sentaient sa douceur et sa tendresse, c'était la douceur même de Dieu et quand ils touchaient ses mains, c'étaient les mains de Dieu, mais Jésus-Christ, Dieu fait homme, ne s'est pas contenté de cette proximité-là.

Il ne s'est pas contenté d'être près de nous, à côté de nous, à notre portée, à portée de notre main. Il ne s'est pas contenté d'être semblable à nous, d'être accessible comme chaque être humain est accessible à ceux qui sont à son entourage. Il a voulu aller plus loin et rendre possible ce désir, apparemment irréalisable, de tout amour humain. Il a voulu véritablement ne faire plus qu'un avec nous. Et pour cela, Il s'est fait notre nourriture.

Il y a dans le fait de se nourrir un mystère naturel d'une très grande portée, d'une très grande profondeur. Car, en vérité, quand nous mangeons un aliment, cet aliment qui est, au départ, tout à fait étranger à notre être propre, qui est une réalité entièrement indépendante de nous, par le fait de nous en nourrir cet aliment va devenir notre propre substance, notre propre chair. Il va intimement se mêler, par notre sang, à toutes les cellules de notre corps, de telle sorte qu'il deviendra indiscernable du reste de nous-même et que l'on ne pourra se dire : cette partie de moi-même, c'est ce qui vient de tel aliment dont je me suis nourri. Il y a ainsi une sorte de transformation de quelque chose qui n'était pas nous et qui devient nous-mêmes.

Et c'est cette image que Dieu a choisie pour la réaliser entre Lui et nous, de telle sorte que s'accomplisse cette merveilleuse unité entre Dieu et l'homme. Dieu n'a pas voulu seulement être notre semblable, notre frère. Il a voulu devenir plus nous que nous-même. En vérité, Il l'est déjà puisque Dieu est à la racine de notre être. Il est en permanence la source de notre vie, et tout ce que nous sommes n'est que le jaillissement continu, ininterrompu de ce don que Dieu nous fait de l'existence. Chacune de nos respirations, chacun des battements de notre cœur est en prise directe sur cette source divine qui est là, au fond de nous. Seulement, cela qui est profondément vrai, nous n'en sommes pas toujours conscients Nous n'en avons pas toujours suffisamment la vue intérieure. Nous pouvons imaginer parfois que Dieu est un créateur lointain, plus ou moins indifférent, qui, du haut des cieux, de temps en temps, se penche vers nous, avec bienveillance et une sorte d'indulgence paternelle. Mais nous ne sommes pas conscients de cette immédiate intimité, de cette immanence de Dieu au fond de notre être.

Et c'est pourquoi Dieu a voulu, par l'eucharistie, réaliser d'une manière qui nous soit compréhensible, accessible, cette union intime de l'aimé avec celui qui l'aime. Il s'est fait notre nourriture, de telle sorte qu'Il devienne notre propre substance, notre propre chair. Quand nous mangeons ce pain, c'est Jésus Lui-même dont nous nous nourrissons. Il l'a dit : "Je suis le pain vivant !" Et Il ajoutera quelques phrases plus loin : "Le pain que Je vous donnerai, c'est ma chair !" Ma chair ! "Mon sang est vraiment une boisson, ma chair est vraiment une nourriture." Oui, Je suis le pain dont vous vous nourrissez. Et en vous nourrissant de ce pain, Je deviens vous-mêmes. Ma chair, réellement présente dans ce pain, se même à votre propre chair et devient indiscernable de vous. Et ainsi se réalise, de façon merveilleuse et que vous pouvez comprendre, qui vous est accessible, cette unité entre vous et Moi, unité qui déjà existe à la racine de votre être créé, mais qui, maintenant, est en entre vos mains, sous vos yeux, et mieux que cela, dans votre propre bouche. Oui, Je me fais nourriture pour vous, afin qu'il n'y ait plus, entre vous et Moi, aucune distance, ni spirituelle, ni matérielle, aucune distance physique. Nous sommes vraiment un seul être. Entre moi-même et vous, la communion est une communion complète, parfaite. Et ainsi la chair du Christ devenant notre propre chair, son Esprit devenant notre propre esprit, il n'y a plus entre Lui et nous, aucune distance. L'Aimé, le Bien-Aimé, et nous qui, pauvrement, essayons de l'aimer, Lui qui nous aime et nous qui de façon merveilleuse sommes aimés par Lui, voilà que nous sommes arrivés à cette communion parfaite. Il n'y a plus, entre nous, aucun obstacle, aucune distance.

Frères et sœurs, nous recevons ainsi, dans notre corps, nous recevons ainsi dans notre cœur, tous les dimanches, pour certains tous les jours, ce mystère du corps et du sang du Christ présent dans le pain et le vin. Peut-être, l'habitude aidant, nous ne rendons plus bien compte de la merveille qui s'opère ainsi en nous.

Saint Augustin le dit d'une façon extraordinaire : "Quand tu Me manges, ce n'est pas Moi qui suis changé en toi, c'est toi qui es changé en Moi !" mettant ces paroles dans la bouche du Christ.

Oui, en mangeant cet aliment du ciel, ce pain spirituel, ce pain qui vient de Dieu, ce n'est pas nous qui l'absorbons mais c'est Lui qui nous absorbe, c'est Lui qui nous transforme en sa propre chair, en sa propre réalité. Et ce mystère qui est ainsi commencé aujourd'hui est un mystère qui ne finira pas. C'est un mystère de vie éternelle, car cette vie que Jésus nous communique, c'est sa vie même, la vie de Dieu, la vie de Dieu fait homme, de Dieu incarné, de Dieu mis à notre portée, mais de Dieu. C'est la vie même de Dieu qui, dans notre chair, prend corps. Ainsi se construit, dans le mystère, dans le secret de notre chair et de notre cœur, le monde à venir, le monde futur, le monde de la Résurrection, le monde de la vie éternelle. Car, peu à peu, je dirais de communion en communion, d'eucharistie en eucharistie, notre réalité profonde, notre substance se transfigure, se transforme et bascule, peu à peu, de ce monde dans l'autre. Petit à petit, se prépare, au tréfonds de nous-mêmes, cette être éternel, cette chair ressuscitée qui sera la nôtre pour toujours quand, véritablement, nous ne ferons plus qu'un avec le Christ et que nous serons les membres de son corps, ne faisant qu'un seul corps avec Lui et tous ensemble n'étant que les membres de son unique corps.

Oui, le monde à venir se construit au fond de nous-mêmes, car, petit à petit, Jésus prend possession de notre être, envahit notre propre chair de sa propre chair. C'est cela qui se réalise toutes les fois que vous ouvrez la main pour recevoir ce pain qui est son corps, toutes les fois que vous recevez la coupe de ce vin qui est son sang. Ce mystère est grand ! Ce mystère est d'une immense profondeur, d'une immense portée. Et, nous ne le savons pas. Oui, dans ce mystère, nous ne faisons plus qu'une seule chair, nous ne faisons plus qu'un seul être avec le Christ. Et ceci qui est encore imparfait, et seulement commençant, et qui peut-être ne se voit pas encore suffisamment car nous se sommes pas suffisamment transfigurés, ceci peu à peu, quand même s'approfondit au plus intime de nous-mêmes et envahit tout ce que nous sommes.

Frères et sœurs, vivons véritablement cette eucharistie au niveau où elle nous entraîne. Jésus a voulu ainsi se faire nourriture et aliment pour nous. Ne regardons pas d'un œil distrait ce don qui nous est fait. Recevons-le, au fond de notre cœur, afin que, véritablement, nous en vivions d'une vie qui, Jésus nous l'a promis, ne finira jamais.

 

AMEN

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public