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A QUOI BON !

Qo 1, 2 et 2, 21-23 ; Ga 3, 1-5 +9-11 ; Lc 12, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (31 juillet 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Insensé, cette nuit-même, on va te redemander ton âme et ce que tu auras amassé, qui l'aura ?" Ce n'est vraiment pas la peine de faire des projets. Les récoltes sont abondantes, il y a trop de biens. On veut modifier son exploitation, agrandir les silos et les greniers, et voilà que le soir même, il faut mourir. On projette de partir en vacances, on se réjouit de se retrouver tous ensemble et le lendemain, à quelques heures du départ, un accident dans le train ou sur l'autoroute. A quoi bon faire des projets ?

En réalité, même, si on y ajoute ces réflexions du Sage, de ce Qohélet dont on a lu quelques passages tout à l'heure : "Vanité des vanité, tout est vanité ! Tout est peine et vent sur la terre. On se donne du mal, mais à quoi ça sert ?" Alors, on a envie de se poser la question. Est-ce que l'évangile n'aurait à nous transmettre pour toute sagesse que des réflexions d'amertume, de désespoir et de dédain, de dégoût de la vie, telle que, par exemple déjà la sagesse grecque en avait élaboré pour son propre compte ? Il y a longtemps que les Grecs avaient imaginé Jupiter, sur son perchoir céleste, en train d'envoyer tantôt du malheur, tantôt du bonheur, et après tout, qu'est ce que ça pouvait faire ? Si c'était le bonheur qui vous tombait dessus, tant mieux ! Si c'était le malheur, tant pis pour vous. Alors, de là à développer progressivement une sorte de sagesse du mépris, parce que, au fond, dans ce monde, tout passe, rien ne tient, à quoi bon se donner tant de mal ? Pourquoi ne pas se laisser vivre bien tranquillement. Et puis même si on colore cela par une sorte de terrorisme religieux, on en arrive à cultiver subrepticement dans le cœur de l'homme une sorte de ressentiment pour tout ce qu'il a sous la main. En réalité, une sorte de peur du monde. A quoi bon s'engager ? A quoi bon y mettre tout son cœur ? Après tout, ça ne va durer qu'un temps, et après ? qu'est-ce qui va se passer ? Ainsi, petit à petit, a pu se forger, dans une certaine mentalité qui se réclame de la foi chrétienne, une sorte d'attitude aigrie, désabusée, méfiante, vis-à-vis de tout ce qui est de la vie. A en croire cette manière d'interpréter l'évangile, tout l'art d'être chrétien serait, petit à petit, de mettre des barrières, de faire la sainte nitouche avec toutes les réalités du monde, de ne pas trop s'y intéresser, mais, à peine, du bout des doigts, parce que si ça pouvait vous brûler, et pas simplement le bout des doigts, mais surtout si ça pouvait vous brûler le cœur. Il ne faudrait surtout pas s'y compromettre. Une sorte de christianisme aseptisé, rendu très propre, à l'eau de Javel, mais qui n'a plus ni saveur, ni couleur, ni odeur. Alors, si c'est cela que le Christ a voulu nous livrer à travers cette parabole de l'homme qui ne doit ni faire de projets, ni entreprendre quoi que ce soit dans la vie, est-ce que la liberté chrétienne ce serait de se renfermer dans un cocon, se replier loin de tout ce qui peut présenter, d'une manière ou d'une autre, un aspect inconnu et de danger ? On a assez critiqué une certaine mentalité chrétienne parce qu'elle prônait une attitude de ce genre. Mais qu'en est-il, au fait ?

Cette parabole de l'homme qui construit ses greniers n'est pas amenée n'importe comment dans la prédication du Seigneur. Il s'agit d'abord d'une question d'héritage. Un homme vient auprès de Jésus et le considère comme un maître et lui dit : "Mon frère ne veut pas partager l'héritage interviens, je t'en supplie pour qu'il le partage !" Il faut savoir qu'à cette époque-là, l'héritage était un acte extrêmement important car lorsqu'un homme mourait, il cédait à ses enfants tous les biens qu'il avait accumulés. Au moment même où les enfants héritaient, parce qu'ils recevaient la richesse de leur père, c'était comme l'accomplissement de leur accession à l'âge adulte. Enfin, ils devenaient vraiment des hommes, maîtres de leur famille et de leurs biens, alors que, jusque-là, ces biens dépendaient encore de la gestion du père et par conséquent, indirectement, les fils dépendaient du père. Ils n'avaient pas encore trouvé cette autonomie, cette plénitude de leur existence humaine, parce qu'ils n'avaient pas encore acquis ce droit de propriété sur la part qui leur revenait. Par conséquent, le fait de recevoir l'héritage, c'est le moment même où l'on accède à la plénitude de sa vie, de sa vie terrestre, puisque précisément, un jour, on doit perdre cet héritage. C'est pourquoi cet homme s'en va vers Jésus, dans une démarche inquiète en lui disant : Je ne vais pas parvenir à la plénitude de la vie telle que je devrais pouvoir y parvenir.

A ce moment-là, le Christ répond : "Mais qui m'a fait juge entre toi et ton frère ?" Le Christ ne veut pas être juge, car ce n'est pas de ces réalités-là qu'il doit être le juge. Et immédiatement, il enchaîne pour expliquer ce qu'est son jugement et la manière même dont il va juger. Son jugement ne porte pas sur les héritages. Il ne porte pas d'abord sur les biens terrestres. Le Christ vient pour juger, certes, mais pour juger quoi ? C'est là tout le sens même de son existence et par conséquent de notre existence chrétienne. Tels que nous sommes, parce que nous croyons au Christ, nous croyons qu'il est juge, c'est-à-dire nous croyons qu'il est Celui qui va venir, au milieu du monde, pour y apporter la plénitude de sa vie et la plénitude de sa lumière. Le juge, tel que le conçoit le Christ, n'est pas d'abord celui qui siège au tribunal. C'est d'abord celui qui apporte la vérité, avec toute la lumière et tout le bien qu'elle présuppose, qu'elle implique, et par conséquent, le jugement de Dieu c'est le moment où le Christ, arrivant, faisant irruption sur la terre, y apporte une réalité d'un tout autre ordre. Il y apporte sa propre vie, non pas celle que l'on pourrait acquérir dans une certaine plénitude par l'accession à l'héritage, mais sa propre vie. Il apporte sa vérité, non pas une vérité humaine que nous nous serions fabriquée par complicité entre nous, mais Lui-même, dans sa lumière et dans son désir de sauver l'homme pour lui donner le plein épanouissement de ce qu'Il est. Il apporte son bonheur, non pas un bonheur que nous pourrions nous préfabriquer à coups de murs, de silos à grains, de récoltes. Mais un bonheur que Lui seul peut donner.

Et précisément c'est là le sens de cette parabole. Oui, le Christ vient pour juger, mais il ne vient pas d'abord nous juger pour répartir équitablement je ne sais quels biens ou pour nous donner je ne sais quelle assurance concernant nos propriétés et nos récoltes. Le Christ vient pour juger, c'est-à-dire qu'il vient faire irruption, en apportant la plénitude de son bonheur, de sa grâce, de sa lumière et de son amour. Or il faut que ce jugement s'accomplisse inconditionnellement. Il faut que ce jugement nous parvienne, nous rejoigne. Or vous savez à quel point nous sommes durs et secs à la voix du Seigneur, à quel point nous n'avons pas envie de l'écouter. Par conséquent, de la part du Seigneur, quand il veut être notre juge, il est obligé de briser, par effraction, la porte de notre cœur. Il arrive toujours, un moment ou l'autre, où le Christ, parce qu'Il veut nous apporter cette plénitude de richesse et d'amour que Lui seul peut donner, est obligé de faire effraction, de briser nos plans, de casser nos silos à grains, d'anéantir nos projets pour qu'il puisse y faire entrer cela même que, spontanément, nous ne voudrions pas accueillir ni recevoir en nous.

Et cette parabole n'est pas la parabole de la fragilité des choses dont il faut se désintéresser ou qu'il faut mépriser, mais de l'irruption violente du salut de Dieu, au cœur même de toutes les sécurités que nous pourrions nous fabriquer, de tous les faux-semblants que nous pourrions construire. Voilà ce que nous dit cette parabole. Ce n'est pas le mépris de ce monde, ce n'est pas le mépris de la vie. Le monde est fragile parce qu'il est exposé à l'amour du Christ. Voilà ce que n'avait pas compris cet homme qui s'enfermait dans ses récoltes et dans ses greniers. Il n'avait pas compris que l'amour de Dieu, ça rend fragile, ça fait effraction en nous et tout à coup, ça casse tout ce que nous avions pu construire ou prévoir. Déjà, nous le savons dans notre expérience humaine, aimer c'est s'exposer à l'autre et c'est accepter une certaine fragilité vis-à-vis de l'autre. L'amour c'est tout le contraire d'une sorte de conquête de soi-même ou des autres, dans une sorte de fausse assurance que l'on pourrait se donner. L'amour, c'est accepter de se livrer, de s'exposer à la tendresse et au cœur bienveillant de quelqu'un.

C'est exactement la même chose avec Dieu. Si nous essayons simplement de nous construire des greniers et des silos à grains, il n'en sortira rien. Nous n'aurons que notre grain à manger, jusqu'à satiété, à nous remplir l'âme et à en être dégoûté. Si, au contraire, nous savons simplement ouvrir notre cœur, dans sa fragilité, à la tendresse de Dieu qui veut nous dire la beauté et la douceur de son amour, alors, même si les silos à grains sont détruits, nous n'en aurons aucun regret.

 

AMEN


 
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