Photos

NUL NE VIENT À MOI SI MON PÈRE NE L'ATTIRE 

Ex 16, 2-4 + 12-15 ; Ep 4, 17 + 20-24 ; Jn 6, 24-35
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (4 août 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Le miracle de la multiplication des pains a été un moment absolument décisif dans la vie du Christ et dans ses relations avec la foule des juifs. Jusque-là Il était admiré. Les foules étaient dans l'émerveillement. On le tenait pour un prophète, on pressentait qu'Il était le Messie. Mais la multiplication des pains, qui eut un grand retentissement à cause du grand nombre de participants à ce repas que Jésus leur offrit, va amener un malentendu décisif ou plutôt va mettre à jour le malentendu décisif entre les foules et Jésus. Et de ce malentendu l'évangile nous donne plusieurs expressions. D'une part Jésus reproche à cette foule de ne pas avoir reconnu dans la multipli­cation des pains un "signe" un geste porteur de signi­fication de son mystère, de s'être contentée de se ras­sasier, de manger tout leur saoul.

Et puis plus profondément Jésus échappe aux mains de la foule qui veut le faire roi. Ils pensent que le Messie est un libérateur terrestre qui va venir les délivrer de l'occupant romain. Ils ne comprennent pas que le rôle messianique de Jésus se situe infiniment plus loin, qu'il ne s'agit pas d'une libération politique mais d'une libération intérieure, celle du cœur, la libération du pouvoir de Satan le prince de ce monde.

Plus profondément encore le malentendu en­tre les juifs et Jésus c'est qu'ils ne croient pas en Lui. Ils murmurent : "Comment peut-Il dire : Je suis des­cendu du Ciel ? Je suis le pain qui donne la vie ? Nous connaissons son père, sa mère, nous savons d'où Il vient." Comment croire que cet homme, si semblable à nous, vient du ciel ? Malgré les signes que Jésus donne, la foule des juifs ne le croit pas. Et nous sommes donc invités à réfléchir sur la foi. A propos de l'incrédulité des juifs, Jésus dit une parole qui, au premier abord est un peu choquante et peut nous donner à réfléchir : "Personne ne vient à Moi, personne ne croit en Moi, si mon Père ne l'attire."

Personne ne croit s'il n'est attiré par Dieu. Voilà une question bien difficile à trancher et beau­coup de nos contemporains de dire : "Vous croyez, vous avez bien de la chance Moi, on ne m'a pas donné la foi. Je n'ai pas reçu ce don de la foi. Je ne crois pas non pas parce que je refuse, mais parce que cette grâce de la foi ne m'a pas été faite." Jésus semble leur donner raison. "Personne ne vient à Moi si mon Père ne l'attire !" Il faut être attiré pour croire.

Déjà saint Augustin s'est posé cette question. "Personne ne vient à Moi si mon Père ne l'attire !" voilà soulignée la grâce. Personne ne vient s'il n'est attiré. Mais que disons-nous là, frères ? Si nous som­mes attirés au Christ, alors nous ne croyons pas li­brement. Il nous est fait violence. Notre volonté est forcée. On peut, sans y consentir, accomplir tel ou tel acte, entrer dans une église, s'approcher de l'autel. Mais on ne peut pas croire au Christ avec son cœur contre son gré. "Personne ne vient à Moi si mon Père ne l'attire !" Est-ce que cette parole du Christ nie la liberté de notre acte de foi ? Est-ce qu'elle donne rai­son à ceux qui se plaignent de ne pas avoir la foi, parce que cette grâce ne leur a pas été faite ? parce qu'ils n'ont pas eu cette chance, ce privilège ? Est ce que nous sommes des êtres privilégiés parce que nous sommes ici, parce que nous avons reçu la foi dans notre famille ou par une conversion, une illumina­tion en tout cas par une œuvre de Dieu qui nous a pris ? Si nous réfléchissons, nous savons bien que cette foi ce n'est pas nous qui l'avons fabriquée, façonnée dans notre cœur. Nous savons bien que c'est un don, nous savons bien que la lumière de Dieu qui pénètre en nous ne vient pas de nous mais de bien plus loin que nous, de bien au-delà de nous. Comment notre cœur serait-il capable de susciter en lui-même cette adhé­sion profonde à un mystère qui nous dépasse de toute part ? Oui, c'est bien vrai, la foi est une grâce. Connaître Dieu, être saisi par Lui, le contempler, mettre sa joie dans le Seigneur, découvrir que nous sommes aimés, être appelés à répondre à cet amour, tout cela c'est un don, tout cela c'est une grâce. Alors, est-ce que toute notre vie chrétienne, est-ce que toute cette démarche qui remplit notre existence, tous ces gestes que nous posons sont en dehors de notre li­berté, en dehors de notre volonté ? Est-ce que nous sommes conduits, guidés comme des marionnettes dont on tirerait les ficelles ? Est-ce que Dieu est un grand organisateur de spectacles qui a tout prévu et qui nous mène selon sa fantaisie, selon son bon plai­sir, selon son gré ? Alors de quel droit reprocher à d'autres de ne pas croire ? Pourquoi ceux qui croient auraient-ils cette chance que d'autres n'ont pas ? Pourquoi serions-nous récompensés pour cette foi ?

Saint Augustin nous dit : "Lorsque tu entends "personne ne vient à Moi si le Père ne l'attire !" tu ne dois pas croire qu'il soit attiré malgré lui." La foi est un don, mais elle n'est pas une contrainte, elle est un appel à notre liberté. Et saint Augustin va nous expli­quer d'une façon extrêmement profonde cette relation entre l'appel de Dieu qui nous attire, qui nous éveille, qui suscite en nous la foi, et puis la liberté, notre li­berté qui est ainsi mise en mouvement, mais qui reste libre.

"Comment puis-je croire volontairement si je suis attiré ?" dit saint Augustin. C'est peu de dire que tu crois volontairement, c'est par passion que tu es attiré. Que veut dire "être attiré par passion" ? saint Augustin répond : "Un poète a écrit : Chacun est mené par sa passion. Non pas par une nécessité, mais par sa passion, non pas par une contrainte non pas par une obligation mais par une joie, par l'exultation de son cœur. Et bien, bien plus nous chrétiens devons-nous dire que l'homme est attiré au Christ par pas­sion, cet homme qui est appelé à se réjouir de la vé­rité, à se réjouir du bonheur, de la béatitude, à se réjouir de la sainteté et de la vie éternelle, car tout cela c'est le Christ."

Etre attiré par passion, cela veut dire que ce que Dieu éveille en nous, c'est l'élan du désir. Et la foi que Dieu va mettre en nous sera la grâce qui répondra à ce désir. Mais ce qui est décisif, ce qui dépend de nous, ce sans quoi Dieu ne peut rien faire, c'est ce consentement au désir dans notre cœur. On dit sou­vent : Je voudrais bien faire des progrès acquérir telle ou telle vertu, mais malgré tous mes efforts, j'en suis incapable. Et il est évident que nos efforts sont dis­proportionnés face à cette sainteté que nous voudrions atteindre. Mais il y a une chose que nous pouvons faire, il y a une chose qui dépend de notre liberté et de notre seule liberté, c'est de désirer acquérir cette sainteté, c'est d'éveiller dans notre cœur cet élan, ce désir, ce vouloir, cette aspiration à la sainteté, au bon­heur que donne la sainteté de Dieu. Désirer Dieu, ouvrir notre cœur à cet élan vers Dieu, cela nous le pouvons. Nous ne pouvons peut-être pas corriger tel ou tel de nos défauts, nous ne pouvons pas acquérir la foi ou telle perfection, mais nous pouvons le désirer. Nous pouvons le désirer et nous pouvons le deman­der. Et c'est là le rôle de la prière non pas d'une prière mécanique qui serait une sorte de rabâchage, mais d'une prière qui soit véritablement le cri d'un cœur qui désire, l'appel peut-être désespéré ou en tout cas plein d'une sorte d'élan, d'infini besoin, un appel qui jaillit de notre cœur, cela nous pouvons le vivre, nous pou­vons le cultiver, nous pouvons le faire grandir en nous, accepter d'être des hommes et des femmes de désir.

L'Apocalypse nous dit : "Heureux l'homme de désir, car il recevra l'eau de la vie gratuitement !" Gratuitement, non pas parce qu'il l'a méritée, non pas parce que ses efforts la lui ont donnée, non pas parce qu'il a inventé la source, ni même pas parce qu'il a découvert la source, mais parce qu'il a été "un homme de désir", un être d'appel. Alors l'eau de la vie lui sera donnée gratuitement, par grâce. "Personne ne vient à Moi si mon Père ne l'attire !" Il faut que ce soit Dieu qui nous comble, mais le creux de notre être, le creux de notre désir qui a besoin d'être comblé, cela dépend de nous. C'est à nous de laisser se creuser en nous ce besoin de Dieu, ce désir de Dieu.

Et c'est pourquoi saint Augustin peut conti­nuer : "Le corps a ses plaisirs, l'esprit a aussi les siens. Comment pourrait-on dire sans cela : Les fils des hommes espèrent à l'ombre de tes ailes, ils seront enivrés des délices de Ta maison. Tu les abreuveras aux torrents de ton Paradis, car auprès de Toi est la Source de la vie, et dans ta lumière, nous verrons la lumière." Il cite ici le magnifique psaume 35, psaume de l'Eau de la vie qui nous comble. Et il continue : "Donne-moi quelqu'un qui aime et il comprendra ce que je dis. Donne-moi quelqu'un rempli de désir quelqu'un qui a faim, qui va pèlerin dans cette soli­tude, qui a soif et qui désire la source de la patrie éternelle, donne-moi celui-là et il me comprendra. Si je parle à quelqu'un au cœur sec, je parais radoter à ses yeux, comme ceux-là qui murmuraient aux paroles du Christ."

Frères et sœurs, soyons ces êtres de faim, de soif, de désir. Soyons ces êtres qui appellent l'amour parce que leur amour n'est pas pleinement comblé. Soyons ces êtres tendus vers l'aspiration de Dieu et la grâce nous sera donnée. Non pas comme nous pou­vons imaginer, non pas comme nous l'avons prédé­terminé, mais gratuitement, autrement, mais elle nous sera donnée.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public