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LA PRODIGALITÉ DE DIEU

Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35+37-39 ; Mt 14, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (1er août 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Vous tous qui avez soif, venez et consommez sans argent ! venez et achetez le pain et le lait, gratuitement. Vous tous qui avez soif, approchez-vous !"

Je trouve que cette parole du prophète Isaïe résonne étrangement dans notre monde moderne qui n'a pas l'habitude de venir consommer gratuitement. Nous sommes dans une économie de marché ou, pour avoir le nécessaire et même le superflu, il nous faut mettre le prix. Tous les gestionnaires le savent bien. Et la seule façon parait-il de relancer l'emploi ou de parer à toute éventualité c'est finalement que les gens consomment plus. Alors il y aura du travail, il y aura plus d'argent et l'on sera peut-être plus heureux, du moins je l'espère.

Mais dans l'histoire du salut, à mon avis, Dieu n'est pas un bon gestionnaire. Il propose gratuitement des réalités très alléchantes. Comment cela se fait-il ? En réfléchissant bien je trouve que ni le Père ni le Fils ni l'Esprit saint n'ont réussi une saine gestion de notre monde. D'ailleurs le Père a très mal commencé. Il a dit au premier et à la première femme : "Je vous donne tous les arbres du Jardin, sauf un." Je trouve qu'Il y est allé un peu fort. Donner tous les arbres du jardin, comme cela, sans s'en faire... Cela a d'ailleurs mal tourné puisque le seul arbre qu'Il s'était réservé et qu'Il avait gardé, c'est justement celui-là que l'homme a pris. C'est celui-là qui a fait l'objet du désir de l'homme et de la femme. Du coup cela a engendré une sorte de catastrophe, de bouleversement pour notre humanité.

Mais Dieu ne s'y est pas mieux pris avec son peuple. Lorsque Il l'a fait sortir d'Egypte, ce "peuple à la nuque raide" n'a eu qu'une seule pensée, celle de regretter les viandes d'Egypte, cette bonne nourriture bien grasse qui calait bien leur ventre et les empêchait peut-être de penser. Il a été obligé de leur envoyer la manne pour les nourrir au désert et de les goinfrer de cailles "jusqu'à ce que ça leur sorte des narines", (je n'invente pas, c'est dans la Bible), pour qu'enfin ils puissent comprendre qu'ils avaient autre chose à faire dans le désert, à découvrir une autre réalité. Le Père ne semble pas se faire comprendre, Il n'est pas très doué pour la nourriture. Dans une dernière tentative, Il offre à son peuple "un pays où coulent le lait et le miel", où la vigne est surabondante, un pays "de froment, de blé, d'agneaux gras par mil­liers" comme on le chante dans les psaumes, un pays où l'on pouvait offrir des sacrifices dans un temple sans avoir peur du nombre d'animaux immolés. La richesse, la prodigalité de Dieu, sa puissance et son pouvoir de donner, tout cela semble n'avoir servi à rien puisque ce peuple a continué à faire comme bon lui semblait, à se prosterner devant les idoles et les baals bien plus alléchants et qui semblaient corres­pondre à un autre désir que celui auquel Dieu appelait son peuple. Tout cela a abouti à la sortie du paradis pour le couple primitif et il s'est retrouvé dans le dé­sert de notre humanité jusqu'à ce que ce peuple fasse effectivement l'expérience du désert, de l'exode, de la faim et de la soif dans ce désert où coulera tout de même l'eau du rocher et la manne de Dieu, jusqu'à ce que ce peuple fasse l'expérience de l'exil, de la captivité, de la brisure de sa propre identité nationale en partant comme rançon, comme esclave à Babylone.

Alors quand le Fils s'incarne on pourrait croire qu'Il sera un meilleur gestionnaire des biens qui lui sont confiés. Il est vrai que cela commence bien. Jésus-Christ tape fort. Il transforme l'eau en vin, c'est son premier miracle qui fait frémir tous les gestion­naires, tous ceux qui aimeraient avoir de tels résultats extraordinaires au niveau du rapport qualité-prix. Et même Il va nourrir jusqu'à nourrir les foules au désert. Cinq mille hommes. Mais en saint Jean nous trouvons cette constatation : "Vous n'êtes pas venus pour Moi mais pour la nourriture que Je vous ai donnée", la nourriture matérielle, substantielle. Ce Fils qui a multiplié les pains, transformé l'eau en vin est allé jusqu'à promettre à une femme de lui donner l'Eau Vive, qui enlève toute soif. Et cette femme semble l'avoir cru. Mais finalement qu'est-ce que cela a donné ? On a l'impression que cela n'a pas abouti à grand-chose si ce n'est que le Fils, en s'incarnant, a dû sortir du Père, a dû Lui aussi connaître l'exil, l'exode. Il a dû sortir du paradis céleste, de la richesse et de la plénitude du Père pour entrer dans notre humanité. Et dans cette humanité Il a connu la faim, il a jeûné quarante jours au désert, Il a véritablement connu, physiquement et spirituellement, la faim et la soif. Une de ses dernières paroles sur la croix : "J'ai soif !" nous révèle qu'Il connaît cette déréliction, cet anéantissement qui fait toucher du doigt ce que c'est que d'avoir réellement soif.

Et l'Esprit Saint est aussi gestionnaire aujour­d'hui d'un peuple à la "nuque raide" qui est l'Église, de notre propre assemblée. Si l'on regarde tout ce que nous avons reçu comme don de Dieu, nous pouvons voir jusqu'où va cet amour de Dieu qui nous a prodi­gué ses biens. Il nous a donné l'eau de la vie, l'eau du baptême. Il nous a fait entrer dans la plénitude de sa vie à Lui. Il a pour nous laissé couler le vin qui de­viendra son sang, Il a pétri le pain pour qu'il devienne son corps. Il nous nourrit effectivement, charnelle­ment, physiquement pour que tout notre être, corps et âme, soit rassasié de sa présence. Il a fait couler sur nous l'huile de l'abondance, cette huile dont on se sert dans les sacrements pour manifester la richesse de sa plénitude de vie qu'Il donne à chacun de ses enfants, pour manifester la force qui nous envahit, pour nous donner de nous enraciner en Christ, pour nous donner de vivre et de puiser la vie du Père. Mais finalement, qu'en faisons-nous ? Où en sommes-nous de tous ces dons, de toute cette gratuité de Dieu ? de toute cette plénitude de vie, de tout ce rassasiement de la vie même de Dieu ? Nous sommes des êtres en état de surconsommation spirituelle. Et je crois que là où le bât blesse c'est que nous ne faisons aucune différence où très peu entre tout ce qui nous arrive et tout ce que nous devons faire, entre tout ce qu'il nous est donné de vivre et tout ce que nous recherchons.

Finalement la question est de savoir si notre désir, le besoin que nous avons, correspond vraiment à ce que Dieu nous donne. Car c'est là le drame de notre société. C'est là le drame de notre monde. Nous avons un désir exacerbé. On nous promet monts et merveilles. Malgré nos difficultés économiques, nous sommes dans un pays riche, dans une société "de consommation" où nous pouvons, semble-t-il, assou­vir la plupart de nos désirs la plupart de nos plaisirs. Mais est-ce que cela répond à l'ultime besoin que cachent tous les désirs, que cachent toutes les recher­ches de plaisirs qui sont derrière notre acte de consommer ? C'est la question que je nous pose au­jourd'hui car Dieu ne changera pas ce qu'Il a donné. Dieu ne reviendra pas en arrière sur la plénitude du don qu'Il a fait aux hommes, et cela gratuitement, parce que Dieu nous a habitués à ne pas acheter son pain, à ne pas acheter l'eau qu'Il nous propose, parce qu'Il nous a proposé c'est de ne pas l'acheter, Lui. Et même si nous avons l'habitude de consommer et de payer, nous n'achèterons pas la vie et la surabondance de Dieu. Dieu se propose à nous gratuitement. Il n'a pas voulu que l'on paie le pain, Il n'a pas voulu que l'on paie l'eau de sa vie, parce que le pain, l'eau de sa vie c'est le Christ Lui-même, c'est son corps, c'est son sang, c'est son être entier. C'est le Christ qui a payé pour nous.

Et à ce niveau-là, le Christ répond à tout notre désir et à tout notre besoin. Seulement encore faut-il arriver, si ce n'est dans cette église, au moins dans notre vie, affamés et non pas rassasiés. Encore faut-il avoir soif et non pas être abreuvés. Encore faut-il croire et non pas avoir la certitude que notre vie est bien remplie. Voilà finalement ce qui est, pour nous aujourd'hui, la faim et la soif de Dieu. Voilà ce qui pour nous doit être un ressaisissement pour compren­dre ce qu'est notre besoin fondamental. Ce besoin fondamental qui nous fait agir dans notre vie person­nelle, qui nous fait agir en société, ne doit pas être masqué par une production, si prolixe soit-elle, qui finirait par nous rassasier peut-être physiquement, mais au fond de nous-mêmes nous sentirions toujours que nous sommes des éternels insatisfaits. Cette insa­tisfaction restera toujours en nous, mais il faut savoir que c'est l'insatisfaction primordiale de Dieu qui a voulu faire alliance avec nous, qui a scellé son al­liance en son Fils, qui agit en nous par son Esprit Saint. C'est cela le don que Dieu nous propose.

Aujourd'hui, si vous avez soif, "venez, consommez gratuitement" dans cette eucharistie et retrouvez le désir vrai et simple, le désir profond de connaître Dieu en plénitude, de vivre de sa vie et d'être ainsi complément rassasiés par la plénitude de sa communion.

 

 

AMEN

 

 
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