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LA FAIM DES HOMMES

Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35+37-39 ; Mt 14, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (1er août 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : l’endroit est désert, il se fait tard, renvoie la foule, qu’ils aillent dans les villa­ges s’acheter de quoi manger".

Frères et sœurs, nous nous trouvons ici devant un miracle assez embarrassant, et un miracle assez subtilement embarrassant. Pourquoi ? Parce que d’une part c’est un miracle un peu surfait, il ne fait pas par­tie de l’ordre des miracles nécessaires : quand on gué­rit un aveugle, c’est utile pour l’aveugle, quand on fait marcher les boiteux ou qu’on guérit les paralytiques, à ce moment-là la religion en reçoit un prestige grandi, elle est au service de l’homme, on sauve, on est pres­que aussi utile que la faculté de médecine, ce qui n’est pas peu dire.

Or là, ce n’est pas le cas. Ce miracle est un peu gratuit, les disciples ont tout de suite vu la situa­tion : "renvoie les gens dans les villages alentour, ils vont s’acheter à manger et l'on sera tranquille" ! Re­marque qui d’ailleurs, entre nous soit dit, était pleine de bon sens, parce que si Jésus se retire au désert comme vous l’avez entendu dans le début de l’évangile, c’est parce qu’il avait appris qu’il était arrivé des choses assez désagréables à Jean-Baptiste, en l’occurrence, la décapitation, Jésus pense que c’est mieux pour lui de se retirer de la sphère d’influence du roi Hérode, et donc, de rester dans un coin plutôt retiré et désert. Par conséquent, les disciples réagis­sent avec beaucoup de vérité, ce n’est pas la peine de provoquer des mouvements de foule.

Miracle d’autant plus embarrassant, qu’en fait, il est très moderne. Je ne sais pas si vous avez remarqué, je dirais que c’est un miracle typiquement "Macdo"... En effet, les foules viennent, elles ont faim, elles mangent, elles s’en vont. Le repas corres­pond exactement aux critères "Macdo", c’est le sand­wich avec les poissons, pour tout le monde ! Donc, c’est la nourriture bien prévue, bien programmée, service rapide, les gens sont contents, ils ont satisfait leur désir, et ils s’en vont. C’est un miracle vraiment prophétique, c’est l’alimentation moderne dans toute son essence : on a faim, on va au "Macdo", on mange, on s’en va ! On est libre après... Et là encore, vous remarquez que quand Jésus multiplie les pains, il ne dit pas : "maintenant vous avez été rassasiés, on va chanter les vêpres puisque c’est le soir". Il n’essaie pas d’embrigader, de dire aux gens : "maintenant, c’est fini, je vous ai rassasiés, vous êtes en mon pou­voir, vous êtes sous ma coupe". En vérité, c’est peut-être là que se situe la pointe de cet évangile. Pourquoi ce miracle a-t-il tellement frappé les disciples, au point qu’il est relaté à plusieurs reprises, chez Marc et chez Matthieu, il y a deux fois ce récit, il se retrouve également chez Luc et chez Jean, six fois dans l’évangile, la multiplication des pains, c’est quand même beaucoup. Cela veut dire que dans la commu­nauté primitive, ce miracle-là c’était un "tube". Et donc, pourquoi ont-ils gardé spécifiquement la rela­tion de ce miracle, que veut dire ce miracle ?

Il me semble qu’un des aspects très important de ce miracle, c’est la manière dont Jésus se situe face au désir de l’homme. Ce désir est très ambigu : pour­quoi les foules suivent-elles Jésus ? Précisément dans un moment où ça va plutôt mal, puisque Jean-Baptiste est exécuté. Les foules suivent Jésus pour un vague intérêt messianique, il y a quelque chose d’intéressant dans la prédication de cet homme, on a envie de l’entendre, et quand il semble s’en aller, se retirer, il part en barque et la foule suit parallèlement sur le bord du lac.

Donc, premier élément du désir humain : une sorte de curiosité spirituelle, religieuse, humaine, que peut-on faire de notre vie, est-ce que cet homme-là, ce prédicateur, ce Rabbi peut nous apporter quelque chose ? En réalité, Jésus y répond : il a pitié des fou­les, il guérit des malades, et il les enseigne. Jésus ne méprise pas cette attente et ce désir spirituel de l’homme. Mais, à un moment donné, on passe à un stade critique : les idées, c’est bien beau, la culture religieuse, c’est parfait, mais quand on a faim, on a faim ! A ce moment-là, on se trouve dans une situa­tion beaucoup plus délicate, où la gestion des désirs humains, vous le savez peut être fatale. Combien de révolutions sont nées à la suite de mauvaises récoltes et de famines. Par conséquent, quand les gens ont faim, la gestion de leur désir est beaucoup plus diffi­cile, parce que là, il ne suffit plus de leur prêcher de belles idées sur le Royaume de Dieu : "on veut du pain !" Donc, c’est un peu la situation devant la­quelle se trouve Jésus, et là encore, vous remarquerez la réaction de bon-sens des disciples : il vaut mieux les disperser dans les villages que de les garder là, capables de se révolter, parce qu'ils ont faim. Or, Jé­sus à ce moment, ne refuse pas ce désir-là : le seul motif de la multiplication des pains, c’est que l’homme a un estomac, c’est le seul motif, il n’y en a pas d’autre. Et c’est cela que Jésus veut dire à ses disciples : "donnez-leur vous-mêmes à manger". Si vous méprisez une quelconque partie du désir humain, vous n’êtes pas humain, voilà ce que cela veut dire.

C’est pour cela aussi que la multiplication des pains est si moderne. Ce n’est pas le miracle idéologique par excellence, en disant par exemple :"on va vous faire du bien spirituellement", non, c’est le miracle terre à terre en disant : "vous avez dévoilé devant Dieu votre désir à travers la faim, et Dieu ne le méprise pas". C’est d’autant plus intéressant que cette reconnaissance du désir de l’homme à un niveau aussi matériel que ce désir chevillé au corps qu’est la faim, est reconnu dans son désir collectif, Jésus re­connaît qu’une foule a faim, en fait, il reconnaît que l’humanité a faim. Et donc, à ce moment-là au lieu de prendre la solution des disciples qui consiste à dire : "c’est un problème qui ne nous intéresse pas", Jésus dit : " Si nous nous trouvons en face de ce désir de l’homme on y répond". Pas de dérobade. C’est un miracle, où Jésus n’essaie pas de contourner une si­tuation délicate, il faut répondre à ce désir de l’homme. Et alors, il se passe cette chose extraordi­naire, c’est que Jésus y répond très simplement, il reprend lui-même, on ne l’a peut-être pas assez souli­gné, exactement le rituel familial du père de famille, qui au moment où la famille est réunie parce qu’elle a faim, c’est la première responsabilité d’un père de famille de nourrir les enfants, Jésus reprend le geste du père de famille qui prend le pain, le partage et le donne à ceux qui sont non pas autour de la table, mais autour de lui. Autrement dit, Jésus épouse à ce mo­ment-là, face au désir le plus humble de l’humanité, parce que avoir faim, cela ne suscite pas nécessairement chez les humains des comportements très édifiants : il suffit de voir certaines queues de self-service, le comportements des gens est pour le moins désarmant. Ici, Jésus ne refuse rien de ce désir de l’homme qui a faim, et au contraire, il le reprend à sa racine de la façon la plus humaine qui soit : partager le pain comme un père de famille partage le pain avec ses enfants, et après, vous pouvez vous en aller.

Ce miracle est d’une élégance extraordinaire : Dieu s’est payé le luxe d’accompagner un instant le désir le plus humain qui soit, et de dire après : "vous ne me devez rien, vous ne me devez absolument rien, je l’ai fait pour vous,! Je sais qui vous êtes, je sais votre désir, je connais votre faim, je la partage avec vous, j’assume, et maintenant, vous pouvez partir". Autrement dit, il n’y a aucun désir, aucune prétention d’enrégimenter les foules, il ne dit pas : "maintenant, on va organiser des mouvements d’Action Catholique, puisque vous avez eu à manger, et je vais vous tenir une question, un groupe, un frère". Pas du tout de structuration écclésiale offi­cielle, les gens partent.

Je trouve ce texte de l’évangile extrêmement intéressant pour l'Église aujourd'hui. Je me demande, au fond, si à certains moments, l'Église n’a pas eu la prétention de gérer de fond en comble le désir de l’homme. D’une certaine manière, elle est excusable, parce qu’à partir du moment où elle propose Dieu au désir humain, elle peut prétendre lui proposer tout, et donc, tout ce dont l’homme a besoin. Il n’est pas étonnant qu’à certains moments, l'Église ait assumé pour les sociétés tout ce quelle considérait comme nécessaire, depuis l’enseignement, l’université, les soins d’hôpitaux, les religieuses qui s’occupaient des pauvres, saint Vincent de Paul et compagnie, et même parfois des intérêts politiques un peu plus délicats à gérer. En tout cas l'Église a toujours spontanément compris que les hommes ayant besoin de telle chose ou de telle autre, il fallait répondre à la demande. Moyennant quoi la réponse est de dire : "nous satisfaisons votre désir, mais vous êtes pris dans le réseau". Pour ceux qui connaissent le célèbre roman de Dostoïevski, "les frères Karamazov", c’est un peu ça la parabole du Grand Inquisiteur qui explique à Jésus : "tu ne sais pas gérer le désir humain, nous on le prend à la racine, tu aurais dû transformer les pierres en pains, comme ça les gens te suivent et sont admiratifs, et tu les tiens". En réalité, il faut bien re­connaître que cela a été le péché majeur de l’histoire de l'Église. Dostoïevski a beau jeu d’ailleurs de dire que c’est l’histoire de l'Église d’Occident, je ne suis pas certain que l'Église d’Orient ait été indemne de tout péché en ce domaine, mais nous n’allons pas régler nos comptes oecuméniques aujourd’hui.

En tout cas, cela veut dire que trop souvent, dans notre manière d’être et notre manière d’agir vis-à-vis du désir humain, nous avons la prétention, et encore une fois, je dis que cela se comprend, puisque nous prétendons offrir Dieu au monde, mais nous avons la prétention de dire aux gens : "vous avez ma­nifesté tel ou tel désir, on y répond, mais maintenant, on gère complètement" ; d’où le fait d’aboutir à cer­tains moments à une sorte de démission. Or, ce n’est pas du tout le comportement que Jésus affiche à ce moment-là, il reconnaît ce désir de l’homme, la faim, il dit : "je fais un bout de chemin avec votre faim, je vous nourris, le sandwich Macdo, et puis, vous re­partez, et vous repartez sans doute avec une nouvelle faim après, sans doute avec d’autres désirs spirituels, sans doute avec d’autres inquiétudes, mais vous re­partez comme ça".

Et c’est peut-être un peu la question qui nous est posée aujourd’hui. Vis-à-vis de nos propres désirs, vis-à-vis des désirs du monde, comment nous situons-nous ? Est-ce que nous considérons tout simplement que le monde est une sorte de grand brasier de faim, de soif, de souffrance, d’agitation, de mécontente­ment, etc ... et que l'Église, qui d’ailleurs n’y peut plus rien, mais qu’elle serait quand même là pour dire: "rassurez-vous, du calme, du calme, tout va bien, on va vous gérer tout ça beaucoup à mieux que l’ONU et l’OTAN, et puis après on verra !" Et nous sommes là pour faire un bout de chemin avec nos frères et notre propre désir, et Dieu est là pour faire ce bout de che­min avec nous et notre désir, qui est aussi le désir du monde. Et c’est peut-être cela le sens ultime de la multiplication des pains. C’est de dire tout simplement : "où est-ce que Dieu rejoint l’homme dans la totalité, dans la globalité de son désir", non pas comme la solution qui clôt et qui conclut tout, mais comme ce chemin qui petit à petit, discrètement, souvent de façon imperceptible, poursuit, accompagne l’homme dans le chemin de son désir.

Puisque nous sommes dans un temps de va­cances, qui est un temps de gratuité, je crois que cela pourrait valoir la peine de voir un peu la manière dont nous gérons notre propre désir. En temps normal, c’est relativement facile parce que même malgré les trente-cinq heures, cela reste la plupart du temps métro-boulot-dodo, toute la gestion du désir est pour ainsi dire programmée à l’avance, mais en vacances, c’est un peu différent. Le désir est plus libre, il est plus gratuit, alors, comment le regardons-nous ? Comme un simple auto-satisfaction, ou bien comme un moment où l’homme est capable de mettre son désir devant Dieu comme le dit la merveilleuse formule du Psaume : "Seigneur tout mon désir est devant Toi", ou bien, au contraire, est-ce de la récupération pour nous-mêmes, ou la récupération du désir des autres ?

Frères et sœurs, qu’à travers cette eucharistie, ou le Christ, d’une certaine manière va renouveler le miracle de la multiplication des pains que nous redé­couvrions la source même de notre désir, et la ma­nière dont Dieu l’accompagne et le guide.

 

 

AMEN

 

 
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