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PAR-DELÀ LA BRUME

Qo 1, 2 et 2, 21-23 ; Ga 3, 1-5 +9-11 ; Lc 12, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (2 août 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Comme je vous le disais au début de la messe cet évangile à première vue nous paraît extrêmement simple. Petit épisode dans la vie courante, en Galilée, Jésus a un certain prestige, une certaine aura, et quelqu'un vient lui dire : il y a une question d'héritage chez nous, viens, sois le juge, l'arbitre dans cet héritage parce que mon frère ne veut pas partager. Evidemment, vous auriez fait la même chose, apparemment, Jésus se dérobe : "Qui m'a établi juge entre vous ?" Conclusion apparemment évidente, ce n'est donc pas la peine de s'occuper de toutes ces questions matérielles, il y a des notaires pour cela, et Jésus n'est pas un notaire.

En réalité, le problème est déjà plus délicat qu'il n'y paraît quand on essaie de voir de quoi il s'agit. Dans le monde ancien, surtout en Israël, dans le monde juif de l'époque, il est très mal vu de partager l'héritage. C'est d'ailleurs assez courant, quand il y a de nombreux enfants ce qui était souvent le cas dans ces familles-là, quand il faut partager l'héritage, au bout de trois générations, c'est très simple, il n'y a plus d'héritage. Même si on a fait quelques "bons" mariages pour essayer de compenser d'un côté ou d'un autre, la loi paraît inévitable, c'est le morcellement et il n'y a plus rien. Par conséquent la vraie technique dans l'Antiquité, c'est de rester autant que possible dans l'indivision.

Je vous signale d'abord, et cela vous rappellera quelque chose, que c'est pour cette raison que le plus jeune fils dans la parabole du fils prodigue a un comportement qui n'est pas tout à fait kasher : il demande aussi sa part d'héritage et normalement, ce n'est pas très bien vu. On doit au contraire essayer de gérer la propriété dans l'indivision et vivre ensemble avec ces propriétés, c'est le gage d'une vie plus longue, mieux assurée dans laquelle on s'enrichit davantage. Lorsque quelqu'un, comme ici, le plus jeune vraisemblablement parce que normalement, c'était l'aîné qui gardait la responsabilité, qui s'occupait de tout le monde, de la famille, maison, et qui remplaçait le père après sa mort, ici quand cet homme vient demander à Jésus de gérer l'héritage, il veut l'entraîner dans une mauvaise combine ! Il veut absolument que Jésus vienne à son secours pour qu'il ait sa part. Immédiatement après Jésus montre qu'il n'est pas dupe, il dit : "Gardez-vous de toute âpreté au gain car la vie d'un homme ne dépend pas de ses richesses". Il y a un mot qui désigne cela c'est le "avoir plus". Ce que Jésus récuse dans ce comportement de l'homme qui lui demande son aide, c'est que la véritable motivation, c'est le "avoir plus". Donc Jésus dit : gardez-vous du avoir plus !

C'est déjà un premier enseignement de cet évangile. Car, et c'est un mot à la mode aujourd'hui, il y a deux manières de comprendre le problème de la richesse : il y a la richesse partage, et la richesse division. Je pense que du point de vue économique, on ferait bien de réfléchir à cela. Le richesse partage est une richesse qui peut très bien être gérée ensemble comme les actionnaires partagent les bénéfices de l'entreprise. Evidemment, si chacun des actionnaires, pour actualiser la parabole de Jésus, si chacun des actionnaires reprenait toujours ses billes l'entreprise ne tournerait plus. Précisément, c'est parce que les actionnaires acceptent dans un contrat un peu fragile et fluctuant, j'en conviens, de vivre ensemble le partage du capital, ça marche. Mais si à un moment ou l'autre plusieurs actionnaires disent : nous allons chacun gérer notre part des actions, à ce moment-là c'est la mort de l'entreprise.

Jésus ici dit à ce jeune homme : toi, tu veux de l'économie division, mais moi, je ne veux pas rentrer là-dedans. Si éventuellement tu m'avais demandé de l'économie partage, j'aurais peut-être pu vous conseiller, mais si c'est de l'économie division, ça ne marche pas ! Tu me demandes de détruire le capital que vous avez ensemble et qui ne peut marcher normalement que parce que vous vivez dans l'indivision.

C'est ce qui explique après, précisément parce que Jésus assimile la division au "vouloir avoir plus" individuel, la raison pour laquelle Jésus enchaîne sur une parabole qui apparemment n'a rien à voir puisqu'il n'y a pas de partage dans la parabole, c'est la parabole de l'homme riche qui lui aussi vit dans la même économie du "pour soi" et du non partage. Que fait-il cet homme ? Il enrichit son capital et sa vie et ses propriétés, en plus il est juste à la veille d'une mirobolante récolte et son seul problème est celui de l'ensilage. Il décide donc de supprimer une partie des bâtiments, rebâtir à neuf, et relancer l'économie de son entreprise. Et Jésus blâme aussi cet homme. Pourquoi ? parce qu'il dit "mon" blé, "mes" biens", ce que "je" possède, "mon" âme. Même s'il n'y a pas de partage, il vit aussi dans l'économie d'une division, c'est-à-dire du "pour soi" seul. Et Jésus dit : si vous vivez dans l'économie du pour soi seul, à un moment ou l'autre, il arrivera ce qui doit arriver, c'est-à-dire que le "soi" n'est pas éternel, "cette nuit même on te redemande ta vie, et alors, que feras-tu de tes biens?" C'était une plaisanterie classique dans l'Antiquité, que de présenter un vieil avare dont le comble de l'avarice était de se porter lui seul sur son testament. Evidemment, cela ne mène pas très loin. C'est exactement ce que veut dire cette parabole : tu ne pourras pas te coucher toi-même sur ton testament, tu veux préserver une indivision, mais cette indivision équivaut au même comportement que l'homme qui voulait la division de l'héritage, c'est une économie pour toi tout seul, et en réalité, tu ne t'en sortiras pas !

Vous le voyez, ce que Jésus veut dire, que ce soit le cas de l'homme qui désire le partage, la division de l'héritage, que ce soit le cas de l'homme tout seul qui veut simplement arrondir petit à petit les fruits de son grenier, ses récoltes, son blé et ses biens, c'est toujours la même économie, c'est de vouloir plus, immédiatement et tout de suite, et sans aucune perspective, sans aucune visée vers la fin. C'est cela que rappelle le Christ : si vous mesurez soit le partage, soit le non partage et simplement l'enrichissement à la mesure de la fin, à ce moment-là l'obsession d'avoir plus vous cache la véritable finalité et de votre propriété et de votre enrichissement. C'est pour cela que l'homme est qualifié d'insensé, il ne voit pas, ni l'homme qui vient réclamer sa part d'héritage, ni celui qui veut accumuler de plus en plus et élargir ses greniers, ils ne voient pas le but réel de leur existence, ils sont obnubilés par le seul fait de vouloir plus.

Quand Jésus a ce comportement-là, il se situe exactement dans la ligne de ce que l'Ecclésiaste voulait dire dans le Prologue de son ouvrage : "Vanité des vanités, tout est vanité". En effet, et je vais vous donner là une clé que l'on ne donne pas souvent mais qui est cependant très importante, la traduction est mauvaise. Il ne s'agit pas de vanité au sens d'une sorte de notion abstraite de valeur qui ne vaut rien, une notion démonétisée. Ce n'est pas cela du tout. Il faudrait traduire : "Brume de brume, tout est brume" ! Je sais bien qu'ici, dans le midi, la métaphore de la brume n'a aucun intérêt, parce que généralement il fait toujours clair, mais moi qui suis né dans un pays où la brume est coutumière, je sais ce que c'est que la brume et c'est pour cela que je comprends très bien ce passage de l'Ecclésiaste. "Brume de brume, tout est brume". Pourquoi ? Si vous avez fait un jour l'expérience dans les Alpes, dans le Jura ou dans les Vosges de la brume, vous comprendrez qu'il y a deux choses dans la brume. La première qui est évidente, c'est qu'elle ne s'attrape pas à la cuiller ou au filet, c'est-à-dire qu'elle est à proprement parler insaisissable. C'est tout le problème de la brume. Quand vous êtes envahi de brume, vous êtes perdu dans une atmosphère apparemment immatérielle sur laquelle vous n'avez aucune prise, mais en même temps, et il ne faut pas l'oublier, c'est que la brume elle se voit et empêche de voir. C'est là le grand problème. La brume est à la fois immatérielle mais elle vous bouche les yeux.

C'est pour ça que l'Ecclésiaste dit "brume de brume tout est brume". Quand on est dans le monde on est dans la brume. On voit des choses mais qui vous cachent les choses véritables à voir. C'est pour cela que l'auteur peut dire: les gens se démènent pour des tas de choses, ils accumulent des richesses, et "brume de brume", au moment de la mort il n'y a plus rien ni dans les poches ni dans les mains. Le texte de l'Ecclésiaste est très important parce qu'il montre le statut de l'existence humaine. Cela ne veut pas dire que la brume n'est rien, mais elle voile le regard.

Le Christ reprend exactement le même enseignement. Qu'est-ce que c'est que le "avoir plus"? C'est la brume. Pourquoi ? Parce que apparemment on veut la saisir, on veut la maîtriser, on va la tenir dans ses bras, on veut l'étreindre, et en fait, elle nous bouche la vue par rapport à ce qui est le plus essentiel et le plus fondamental : la perspective finale de l'homme qui rencontre Dieu.

C'est pour cela que l'Ecclésiaste montre cette ambiguïté de la valeur du monde ou de la valeur de la richesse ou de la valeur de la certitude de soi ou tout ce que vous voudrez, en même temps, on imagine quelque chose, mais pour prendre une référence moderne qui vous est familière, ce n'est que du virtuel, on est devant son écran d'ordinateur, ou de télévision et on vit dans la brume. On croit à ce moment-là, avoir un rapport absolu et fondé avec le réel, et en fait, il y a quelque chose qui nous est caché, on ne voit pas ce qu'il y a derrière l'écran.

Frères et sœurs, je crois que c'est un excellent évangile et un excellent passage de l'Ecclésiaste qui nous sont donnés comme premier dimanche du mois d'août, dimanche de vacances, je crois qu'il faut déjouer la brume. Ce que Jésus a voulu dire à cet homme qui lui demandait d'arbitrer le partage : moi, je ne veux pas jouer le rôle de diviser la brume, je veux qu'ensemble, vous soyez à la recherche de ce qui est la véritable raison de votre héritage, c'est-à-dire de le partager ensemble dans la vérité même de ce que vous êtes, de la famille que vous constituez.

Alors, même si on est en plein soleil et s'il fait très beau, je vous en supplie, commencez à rouler avec les antibrouillards !

 

 

AMEN

 

 

 
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