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LE SIGNE DU ROYAUME

Is 55, 1-3 ; Rm 8, 35+37-39 ; Mt 14, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année A (3 août 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, il faut bien l'avouer, à première lecture en tout cas, ce miracle est le plus démagogique que Jésus ait accompli. Démagogique pour plusieurs raisons, d'une part, cela semble viser le succès immédiat, car évidemment nourrir cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants qui à cette époque ne comptaient pas, et en plus avec un sens de ce que l'on appelle aujourd'hui l'événementiel. Cet événementiel, c'est la nouvelle catégorie de la publicité, qui vous fait croire qu'un événement qui se déroule dans les catégories ordinaires, un mariage, une naissance, tout d'un coup, grâce à l'événementiel il prend une dimension absolument unique. Jésus ici, donne dans l'événementiel, car qu'y a-t-il de plus banal que de manger tous les jours ? Mais il explique, que cela va être un repas comme on n'en a jamais vu. On voit cela à la télévision tous les jours pour vanter les mérites du dernier jambon fumé sous cellophane, on vous donne l'impression que c'est un repas extraordinaire, alors que c'est simplement un produit contenant des agents conservateurs, et des agents pour saler la viande et lui donner du goût ! Ici, c'est la même chose. On croit que Jésus va poser un acte qui va frapper les imaginations, alors qu'il s'agit de la chose la plus ordinaire qui soit.

D'autre part, toujours dans ce côté un peu démagogique, Jésus choisit l'option "grande distribution". Habituellement, les miracles se font au compte-goutte, telle personne est guérie, tel autre possédé est délivré, tel aveugle redevient voyant. Ce sont évidemment des miracles qui ont un certain impact sur la foule qui rend grâces à Dieu, mais c'est toujours un miracle pour une personne. Ici, Jésus fait très fort, c'est lui-même (élément de marketing important), qui a senti que les gens avaient faim, (prospective de marché), et il a amélioré le besoin, il ne faut pas simplement leur donner du pain parce que ce serait un tout petit peu trop ordinaire, mais il met "pain plus poisson". Cela va frapper davantage l'imagination des foules, ils sont tous affamés, le fait de recevoir à manger c'est extraordinaire, et c'est donc le succès assuré !

Vous remarquerez que l'opération est très réfléchie. Quand le démon lui avait suggéré un peu la même chose au désert : "Ordonne que ces pierres deviennent des pains", Jésus avait refusé. Certaines mauvaises langues argumenteront sur le fait qu'il n'y avait pas de public … il n'y avait que le diable comme public et généralement, il n'est pas très bon public. Jésus a refusé la facilité du miracle qui frappe, qui étonne, alors qu'ici, il ne l'a pas refusé. Certains spécialistes du Nouveau Testament disent que comme élément marketing, il a choisi de se référer à des miracles ou à des prophéties anciennes : la manne dans le désert, Élisée qui reçoit quelques pains et qui les fait distribuer à toute une assemblée de plus de cent personnes, ou encore le cri du porteur d'eau qui donne de l'eau à tout le monde. C'est bien connu, aujourd'hui pour qu'un événement passe, s'il est cautionné par la tradition, si on peut mettre une image qui représente certaines valeurs sûres qui sont éprouvées depuis des générations, le coup publicitaire passe beaucoup mieux. Il n'y a qu'une chose où Jésus a fait une erreur d'évaluation dans le marché, c'est qu'il y a douze corbeilles de restes ! En général les publicitaires s'arrangent pour qu'il n'y ait pas de restes. C'est là une faiblesse de ce miracle, normalement, la perfection aurait voulu que Jésus mesure exactement la quantité voulue pour l'assemblée présente.

Vous sentez mes frères que je plaisante, mais il faut bien reconnaître qu'on a toujours une sorte de regard un peu sceptique vis-à-vis de ce miracle, à tel point que dans la littérature exégétique du Nouveau Testament, les esprits critiques expliquent que c'est simplement un motif littéraire emprunté aux textes de l'Ancien Testament, textes enjolivés pour améliorer dans les communautés primitives, l'image du pouvoir extraordinaire de Jésus comme faiseur de miracles. Ce jugement un peu radical n'est pas partagé heureusement par la plupart des exégètes qui sont plutôt d'avis que pour qu'on ait raconté un événement aussi incroyable, il fallait qu'il y ait de sérieux motifs derrière et pas simplement les motifs que j'ai décrit comme le problème du domaine événementiel.

Ce miracle est absolument central dans la vie de Jésus et central pour nous-mêmes, pour essayer de comprendre une certaine situation de chacun d'entre nous et de l'Église dans le monde d'aujourd'hui.

Quand Jésus fait sa prédication, surtout en Galilée, et remarquez que ce miracle se produit en Galilée, probablement au cours de la première ou deuxième année du ministère public de Jésus. Il se situe assez tôt dans la carrière publique de Jésus. En Galilée, toute la prédication de Jésus est centrée sur une notion reconnue aujourd'hui comme centrale, c'est la notion de Royaume. Cette réalité qui peut être interprétée immédiatement en termes politiques, mais chez Jésus, la réalité du Royaume est une réalité mystérieuse. Nous en avons eu quelques exemplaires dans les trois dimanches qui ont précédé celui-ci, ce Royaume est mystérieux, caché, qui est comme des grains de blé jetés dans la terre, qui est comme une perle fine, ou comme un trésor caché dans un champ. Pour Jésus, ce Royaume est une réalité qu'on ne maîtrise pas, ce n'est pas une réalité que l'on possède, c'est une réalité qui se situe comme but à atteindre, une réalité qui a besoin de tous nos efforts et de toutes nos tensions. Quand Jésus parle du Royaume, in ne fait qu'en parler. Il ne nous décrit même pas comment il est, vous chercherez en vain des descriptions pour savoir si vous y jouerez de la trompette ou du cor de chasse, il n'y a pas d'anges musiciens comme les peignaient Fra Angelico et les Florentins du quinzième siècle. Ce Royaume est sobre de toute description anecdotique. Jésus oriente sa prédication sur le Royaume en disant aux gens : la réalité du Royaume, finalement, c'est moi, et il faut prendre position.

La prédication du Royaume pour Jésus, c'est une certaine manière d'amener son auditoire de gens très simples, pauvres, des gens qui vivent de la culture, de la pêche en Galilée, à une sorte de décision radicale : être pour ou contre le Royaume. Tout cela fait l'objet du discours. De temps à autre, mais généralement non justifié par la question du Royaume, Jésus fait des miracles, mais il ne met pas le miracle en lien avec le Royaume. Il met le miracle en lien avec sa propre personne, il veut que l'homme qui a bénéficié d'un bienfait pour sa santé corporelle ou mentale puisse ensuite louer Dieu avec beaucoup de discrétion et d'effacement. Les miracles que Jésus fait ne font pas partie exactement au même titre que ses paroles sur le Royaume d'une certaine manière d'annoncer celui-ci. Certes, comme c'est lui qui fait les miracles, et que lui, petit à petit s'identifie et essaie de faire comprendre cela aux disciples, qu'il est lui-même la présence du Royaume, c'est sûr que ces miracles ne sont pas totalement extérieurs, mais ils ne sont pas exactement ce que l'on pourrait appeler des signes du Royaume.

Or, Jésus n'a fait qu'un unique signe du Royaume et c'est précisément ce miracle des pains. Tous les autres miracles, et vous pouvez tous les passer au peigne fin, ne sont pas présentés comme des signes de la venue du Royaume. C'est pour cela que ce miracle a été retenu comme un miracle exceptionnel, d'une signification qui valait la peine d'être méditée au cœur de toutes les assemblées chrétiennes de l'Église primitive, c'est par ce geste-là que Jésus a dit ce qu'était le Royaume. Il l'a dit non plus par des paroles mais par un geste. Autrement dit, face à une foule affamée qui l'a suivi, qui a écouté ses paroles, qui a été témoin d'un certain nombre de guérisons, face à une foule qui ne sait plus où aller, qui est dans une impasse puisqu'on est dans un lieu désert, et à cette époque-là, il n'y a ni bus ni taxi, on ne peut pas rentrer à la maison, c'est très clair. Face à cette situation Jésus décide de poser "le" signe du Royaume.

Or, contrairement à ce que nous pourrions penser, cette manière de poser le signe du Royaume que va être la multiplication des pains n'est pas d'abord motivée pour remporter un succès, il est motivé comme un défi. Ce signe du Royaume apparaît au moment où normalement les choses pourraient très mal se passer : une foule qui a suivi un prophète et qui, à un certain moment, excitée par la faim, de mande ou attend que le prophète peut-être, fasse quelque chose pour elle, et qu'il ne fasse rien, cela pourrait être absolument dramatique. Si le prophète fait quelque chose qui ne correspond pas à son attente, cela pourrait être encore plus dangereux. Jésus a laissé germer une situation de détresse, une situation impossible et apparemment sans solution.

Deuxième chose, au moment même où il fait le constat de la situation publiquement avec ses disciples, il leur dit : "Donnez-leur vous-mêmes à manger". Au premier coup d'œil, cette demande apparaît comme une sorte de défilade. Lui a vu où en était exactement la situation, et il dit aux apôtres : vous ne pouvez pas gérer ce problème ? C'est classique dans les entreprises ! Jésus semble dans un premier temps vouloir échapper en faisant une sorte de délégation de pouvoir aux disciples en leur enjoignant de donner à manger à la foule. On se rend compte immédiatement après que les disciples eux-mêmes font comprendre à Jésus que cela n'est pas très sérieux : on ne peut pas nourrir cette foule. Jésus les amène à constater eux-mêmes la situation de détresse apparemment sans solution. Le suspens, le côté dramatique de l'épisode s'accentue, maintenant, c'est non seulement Jésus, mais aussi les disciples qui constatent qu'on n'y peut pas grand-chose.

C'est à ce moment-là que va se produire le geste. Au moment où les disciples ont trouvé quelques pains et des poissons, la foule reçoit à manger. Vous remarquerez que dans ce récit, rien n'est dit sur le processus, c'est un des miracles les plus opaques sur la manière dont cela s'est passé, à tel point qu'il y a toujours eu des gens un peu farfelus qui ont essayé de dire que les disciples avaient des provisions cachées, ou que les gens avaient partagé leur petit pique-nique comme le jeune homme qui a proposé ses cinq pains et ses deux poissons, toutes hypothèses parfaitement naïves et qui ne sont pas dans le texte et sur lesquelles il n'est même pas la peine de s'étendre une seconde. En fait, le geste même de Jésus est resté dans une sorte d'anonymat absolu et d'incognito et il se trouve que la foule a eu à manger.

C'est cela le miracle. Qu'est-ce que cela veut dire ? Pour Jésus, il n'y a pas de situation où il ne soit pas possible de poser un signe du Royaume. Par ce qu'il dit à ses disciples, il ne les envoie pas simplement prêcher le Royaume, mais il les envoie poser les signes du Royaume, et lui, là, pose ce signe par excellence. Au milieu de la détresse absolue de la foule, de la faim, du caractère dangereux d'une foule affamée, Jésus pose le signe par excellence de la venue du Royaume. Cette venue du Royaume s'appelait dans la tradition juive, et les gens qui étaient là et qui ont bénéficié du miracle ne s'y sont pas trompés, c'est ce qu'on appelait le festin messianique. C'est le festin (entendez plus la convivialité que la nourriture), le festin organisé par le Messie pour rassasier son peuple et lui donner la véritable communion qui est celle de la joie du Royaume. Ici, de la part de Jésus, c'est le moment même où voyant la foule dans son point le plus bas, il lui propose le geste même qui annonce et anticipe prophétiquement la venue du Royaume. Ce geste est représentatif d'un autre geste qu'il posera dans l'intimité, avec des conditions analogues, c'est-à-dire la veille de sa mort, le geste eucharistique.

Jésus commence à expliquer ici que quelle que soit la situation de l'humanité, quels que soient tous les motifs de se plaindre, de trouver que tout va mal, que le prix du pétrole augmente, et que le coût de la vie monte de jour en jour, et que les vacances se réduisent comme une peau de chagrin, tous motifs qui accompagnent couramment les repas de famille, malgré cette dégradation de la vie humaine, malgré les dangers et les incertitudes sur l'avenir, il est toujours possible de poser un signe du Royaume. Signe apparemment dérisoire : qu'est-ce que c'est que, même si c'est miraculeux, nourrir cinq mille hommes avec leurs femmes et leurs enfants, par rapport à la détresse immense de la faim dans le monde qui devait être encore plus pathétique à cette époque que de nos jours.

Le problème n'est pas le côté voyant du signe que le fait de le poser. Il y a Royaume partout où des hommes témoins du Christ peuvent annoncer la venue de ce Royaume. C'est pour cela que la communauté chrétienne dès le début a compris cette multiplication des pains strictement à la lumière de l'eucharistie, et c'est pour cela que la communauté chrétienne tient tellement au signe de l'eucharistie. Quand on est ici rassemblé un dimanche, ou n'importe quand, lorsqu'on pose le signe de l'eucharistie, on pose le signe du Royaume. Quelles que soient les situations dans lesquelles on se trouve, quelle que soit la détresse à laquelle on est confronté, quelles que soient les difficultés objectives de l'histoire et du développement du monde, le signe même posé de l'eucharistie, du pain partagé et de la vie partagée par la puissance de Dieu, cela c'est le Royaume qui vient.

Autrement dit, frères et sœurs, ce miracle est ce qui conditionne la vie de l'Église depuis ce temps-là. N'allez pas croire que, sauf exception historique, l'Église se soit toujours crue dans une situation exceptionnellement favorable ou favorisée dans la situation du monde. Il y a bien eu quelques moments d'illusions où le pape a cru qu'il arriverait à régenter le monde, la politique et tout le reste, mais la plupart du temps, l'histoire de l'Église s'est déroulée comme celle d'aujourd'hui, c'est-à-dire un peuple qui se rassemble, qui croit, qui proclame sa foi, et qui à certains moments, pose un signe qui ressemble étrangement à la multiplication des pains, un signe par lequel du pain et du vin partagés proclame la venue du Royaume. Il n'y a rien moins que cela dans le signe de la multiplication des pains. C'est le Christ qui, pour la première fois, fait comprendre qu'il n'y a pas de conditions pour la venue du Royaume.

Frères et sœurs, je crois que ce geste a été extrêmement important dans le ministère de Jésus et dans la compréhension des apôtres, parce que c'est le moment où ils se sont aperçus que ce que Jésus apportait, ce n'était pas simplement une doctrine, une théorie sur l'avenir de l'humanité, mais c'était la réalité même d'une communauté, celle qui était formée ce jour-là, dans ces conditions extrêmement précaires, cinq mille personnes plus ou moins affamées, un prophète avec ses disciples et qui a dit : là, c'est déjà le début du Royaume qui vient. Il ne l'a pas dit par des mots qui n'auraient convaincu personne parce que les gens avaient faim, mais il l'a dit par un geste qui a été le premier signe de la venue du Royaume. Nous en sommes encore là aujourd'hui et ce qui nous manque, ce n'est pas le pouvoir de faire des miracles, c'est l'audace de poser des signes du Royaume. Cela demande généralement plus de discrétion, plus de constance, plus de fidélité et plus d'attachement à la personne même du Seigneur pour que effectivement, nos assemblées deviennent de véritables signes du Royaume comme il y en a eu un ce jour-là pour inaugurer la venue de ce Royaume.

 

AMEN

 

 

 

 
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