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LE SENS DE LA VIE

Qo 1, 2 et 2, 21-23 ; Ga 3, 1-5 +9-11 ; Lc 12, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (1er août 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le matin, elle fleurit, le soir, elle se fane !

 

Frères et sœurs, curieux choix de textes, avouez-le, pour commencer ces vacances. On ne peut pas dire que cela vous mette vraiment le cœur en fête. Evidemment, comme je vous le disais au début, il y a cette affirmation de la résurrection, c'est la foi chrétienne dans toute sa positivité, dans toute la force de son espérance, mais les deux autres textes ne sont pas nécessairement très drôles !

Le premier texte, le fameux qu'on appelle Qohélet, ou l'Ecclésiaste, c'est le même mot qui veut dire en fait : le prédicateur, celui qui convoque autour de lui les gens, l'assemblée, pour écouter sa parole. Ce premier texte a été absolument immortalisé par la prose de Bossuet, et surtout par une traduction : "Vanité des vanités, tout est vanité", c'est celle qu'on vient d'entendre, mais je crois, hélas, qu'elle est fausse. Je sais bien que là je m'insurge contre toute la tradition des traductions grecques, latines et de la langue de Bossuet mais il ne s'agit pas de "vanité".

En fait, de quoi s'agit-il ? Habituellement, le mot hébreu veut dire : fumée, brouillard, nuée, c'est-à-dire par définition, quelque chose qui s'impose à votre regard mais dont il n'y a pas grand-chose à en tirer. Embrasser du vent, ou embrasser les nuages n'a jamais enrichi ni satisfait personne. Je crois qu'on pourrait risquer aujourd'hui une traduction tout à fait moderne, on pourrait dire : blinck-blinck !!! C'est-à-dire quelque chose au apparemment fait un certain bruit, le bruit des pièces qui dégoulinent dans le jackpot, mais qui en réalité est du toc, un faux-semblant, un peu désolant et un peu amer.

C'est donc le premier texte. Il importe d'en comprendre vraiment la profondeur. L'homme qui parle est un sage, quelqu'un qui en a vu pas mal sous le soleil. C'est d'ailleurs pour cela qu'il se permet à un moment de porter un arrêt définitif en disant : "Il n'y a rien de nouveau sous le soleil". J'ai tout vu … tout est blinck-blinck. C'est la morale de l'histoire. Pourquoi dit-il cela ? Vous avez remarqué que ce que dit l'Ecclésiaste à longueur du texte dont nous n'avons ici qu'un tout petit passage, c'est ceci : un homme s'est donné du mal, il a travaillé comme un fou, c'est un homme finalement très moderne. Le travail n'est pas une valeur, hélas dans une certaine coupe sociale de l'Antiquité, le travail prenait beaucoup de temps et de peine. Un homme donc, a essayé avec son intelligence, avec tous ses moyens d'accumuler un héritage, des richesses. En réalité, à quoi cela sert-il ? On dirait aujourd'hui que cela va aller au fisc, ou bien l'on dirait, ça va aller à des héritiers qui vont s'empresser de faire n'importe quoi. L'actualité regorge de ce genre d'épisodes. Cela veut dire que cet homme n'a pas vraiment réussi à donner un sens à sa vie. Cet homme tel que le décrit Qohélet, bosseur, appliqué, précis, qui a essayé de tout faire pour que tout marche bien, et finalement, cela n'aura pas du tout de sens. A quoi cela sert-il de s'être tellement dépensé pour qu'ensuite, tout ce qu'on a construit soit dilapidé ?

C'est donc un regard extrêmement amer sur la condition humaine. L'homme peut avoir tous les projets qu'il veut, peut se donner tout le mal qu'il voudra, en réalité, il n'arrivera jamais à donner sens à sa vie. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que ce côté vide, creux, ce côté nuée, brouillard de l'existence et de l'expérience humaine ? C'est le fait que cela ne repose pas sur nous-même. Voilà une chose qu'il est bien difficile d'admettre. C'est vrai, la vie telle que nous la vivons nous n'en possédons jamais la plénitude de sens. Cet homme, remarquez-le bien, n'est pas dans le malheur, il a constitué son héritage, il fait son testament en bonne et due forme, et finalement il ne sait même pas ce que cela deviendra, il va mourir en croyant que tout va continuer à marcher, mais cela ne marchera pas.

Voilà le premier concept. Si l'homme essaie de trouver un sens à sa propre vie, peut-être qu'il va se lancer sur une hypothèse, amasser des biens et les transmettre par héritage, mais finalement, cela ne donnera rien et toute la peine que l'homme s'est donnée ne fera que mettre en évidence le fait que quiconque veut se donner de la peine n'aboutira à rien.

Vous voyez la modernité de ce texte. Au fond, pendant tout le dix-neuvième siècle on a dit que le sens de la vie tel que le proposait la religion c'était l'opium du peuple. Donc, on en a conclu que la religion, cela ne valait plus la peine. Ensuite, on en est passé au progrès, à l'activité économique, au progrès scientifique, et là, ça vaut la peine. Actuellement, on en est exactement au même point que Qohélet. On fait des avions, des fusées, on fait des ordinateurs, mais est-ce que ce n'est pas une entreprise technique un peu trop blinck-blinck, un peu nuée et brouillard, quelque chose finalement d'un peu vide ? Est-ce qu'on y trouve véritablement notre compte ? Premier constat, ce n'est pas très réjouissant.

Deuxième constat, là c'est le Christ, qui lui, prend une perspective un peu différente. Le Christ nous raconte l'histoire d'un homme et il reprend sans doute un lieu commun dans toutes les histoires qu'on se racontait à l'époque. Voilà un homme qui lui, ne veut absolument pas écouter Qohélet, il ne veut pas savoir que tout est vanité. Lui, il dit au contraire : j'y suis arrivé, moi je suis un vrai self made man, j'ai vraiment entrepris de constituer une grande propriété terrienne. J'ai fait une récolte exceptionnelle, elle sera extraordinaire cette année. Où vais-je mettre mon blé dans tous les sens du terme ? Je vais agrandir mes greniers. Donc ma vie a du sens, je vais agrandir mes greniers. C'est même finalement un homme assez pieux, il ne se perd pas dans des histoires conjugales, il ne parle qu'à son âme. Il est très pieux. C'est un homme très réfléchi, il a une vie intérieure extrêmement profonde, il ne perd pas son temps avec l'éducation des enfants, il constitue sa fortune. Donc, il est absolument sûr de lui. Il sait exactement où il va : je sais, je vais détruire les vieux greniers, du coup, je vais voir des subventions, la vie courante ! Rénovation, moins de TVA et tout ce que vous pouvez imaginer. Et puis, on lui dit : mais non, ce soir, tu meurs … tout ce que tu as amassé, cela ne sert strictement à rien.

Qohélet disait : moi je regarde les gens vivre et je pense qu'ils ne trouvent pas de sens à leur vie. Jésus dit : regardez cet homme, il est sûr d'avoir trouvé le sens de sa vie, et il est démenti radicalement par les faits : ce soir, cette nuit, ton âme te sera redemandée. Autrement dit, la mise en cause est encore plus radicale. Qohélet finalement acceptait la mort comme une chose inévitable, et on pouvait pactiser et concocter avec elle une sorte de petit contrat en disant que la vie n'a pas beaucoup de sens, mais quand même on va essayer d'en profiter. Tandis que là, notre bonhomme de l'évangile lui, il est sûr de son œuvre, il est sûr qu'il va y arriver, il est sûr qu'il va réussir. Et au moment où il réussit, tout casse. Et là, Jésus ramène la dimension de la mort de la façon la plus brutale et la plus absolue : insensé, tu ne sais même pas estimer ta situation. L'un disait : le monde, la vie des hommes ne m'offre pas de sens, et Jésus dit : celui qui a cru se donner du sens pas lui-même à lui tout seul, par une entreprise absolument extraordinaire et qui réussit, ce soir, on te redemande ton âme.

Evidemment, vous me direz que tout cela risque de désespérer plus que Billancourt ! cela devrait normalement désespérer le monde entier. Mais en réalité, c'est quelque chose de très encourageant et comme avec Carrefour, on peut positiver. Jésus ne critique pas vraiment l'homme dans le fait qu'il amasse des biens, jusque là, pourquoi pas ? Mais ce sur quoi le comportement de cet homme est critiqué par Jésus, c'est le fait de ne pas avoir remis véritablement en perspective ce qu'il voulait être et ce qu'il voulait faire. Il n'a pas su remettre sa propre vie dans la perspective de la venue du Royaume telle que Jésus l'annonçait parce qu'il s'est fermé au Royaume. Le moment où la mort arrive, ferme définitivement la porte. S'il s'était ouvert au Royaume, alors peut-être que, et son comportement d'ici-bas sur la terre, et peut-être son attitude quand il paraîtrait devant Dieu serait différente. C'est cela que Jésus dit : de toute façon le sens de votre vie ne peut pas venir ni du monde, de la sagesse telle qu'elle va (Qohélet), ni du projet, le genre moderne, à la Sartre, non ce n'est pas vrai, l'homme n'est pas un projet. La preuve c'est que tout d'un coup, cela s'arrête, donc il n'est pas tout entier dans son projet.

Non l'homme n'est pas un projet. C'est Dieu qui a un projet sur l'homme. Et je crois que c'est cela l'attitude chrétienne. Ce n'est pas de se réfugier dans la religion comme dans une valeur sûre. Là encore, Jésus a pris l'exemple d'un homme riche, comme il aurait pu prendre l'exemple d'une dame très dévote qui aurait dit : voilà j'ai accumulé tous mes chapelets, mes dévotions, mes neuvaines au Saint Esprit, comme cela je suis sûre quand j'arriverai de l'autre côté. Discours hyper connu ! Mais Jésus aurait dit la même chose : insensée, tu n'as pas compris que le sens de ta vie ne venait pas des dévotions que tu fais, mais du sens que Dieu donne.

Je voudrais conclure par une très gentille histoire. C'est une dame qui avait eu une vie assez légère mais sur la fin de sa vie s'était vraiment repentie. Seulement, évidemment tout ce quelle avait fait auparavant lui revenait dans la tête, elle était très malheureuse et se demandait comment faire. Elle est allé voir le curé de sa paroisse. Elle lui a dit : voilà, je me confesse, je demande pardon de tous mes péchés, je n'ai pas été à la hauteur, mais je sens le poids de la contrition de tout ce que je n'ai pas fait. Qu'est-ce que je pourrais faire ? J'ai bien une idée : si par exemple, je léguais toute ma fortune à la paroisse, est-ce que vous croyez que cela m'ouvrirait le Royaume de Dieu ? Le curé a eu cette répartie extraordinaire : "Ecoutez madame, je n'en sais rien, mais à votre place, j'essaierais !"

 

 

AMEN

 

 
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