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QU'EST-CE QUE C'EST ?

Ex 16, 2-4+12-15

(4 août 1991???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Walcourt : La récolte de la manne 

M

an hou !" "Qu'est-ce que c'est ?" Ah, en voilà une question et la bonne question. C'est une question presque philosophique. Regarder une chose et essayer d'en savoir la nature. "Man hou ?" C'est ce qui a donné le mot "manne". Qu'est-ce que c'est que cette manne ?

Petite tribu perdue dans le désert, les israélites sortaient d'un grand pays. Ils sortaient de la Hollywood du Proche-Orient, l'Égypte, avec ses fastes, ses pharaons, ses pyramides, sa richesse, le grenier à blé du Proche-Orient. C'est sûr qu'ils avaient été bien nourris, bien gavés, ils avaient la peau du ventre bien tendue comme on dit. Les marmites étaient pleines, on avait de la viande à satiété. Alors que sont-ils venus faire dans ce trou perdu qu'est un désert ? Qu'est-ce qui les a fait sortir ainsi de ce pays d'Égypte, pays de richesse ? Tout simplement parce qu'on leur a promis le Pérou. On croit toujours que le Pérou est riche, à l'époque peut-être ! le Pérou, en l'occurrence, c'était la terre promise, "le pays où coulent le lait et le miel". Mais au désert, ils sont là en haillons, pas grand-chose à manger. Cela ne veut pas dire que l'on ne puisse pas manger au désert. Il semblerait qu'il y ait parfois quelques oiseaux migrateurs qui passent. Est-ce l'explication des cailles qui tombent "toutes rôties" ? Parfois quand un insecte pique un arbre, le tamaris produit des graines ayant un peu le goût du miel. Peut-être que ces solutions satisfont assez bien les exégètes pour expliquer que dans le désert, les hébreux ont trouvé ces deux choses et pensent que Dieu a nourri son peuple avec des cailles et de la manne. Mais je ne pense pas que ce soit là notre propos. Si les juifs eux-mêmes, ont lu à travers la manne et le don des cailles un don plus précieux, celui de Dieu, c'est parce qu'ils avaient posé cette question : "Qu'est-ce que c'est ?" Qu'est-ce que c'est que ce givre, "comme du givre au matin", cette manne informe, cotonneuse qui nous est donnée alors que nous avons demandé à manger ? Moïse répond tout simplement : "C'est le pain que Dieu vous donne à manger !" C'est le pain du ciel.

       Mais qu'est-ce que cela veut dire "le pain du ciel" ? Cela signifie que ce n'est pas l'homme qui l'a fabriqué, ce n'est pas l'homme qui en est à l'origine, mais il est un donné. Et les hébreux vont apprendre durant le temps de l'Exode, en se dirigeant vers cette terre promise, ce qui est effectivement le centre de la vie. C'est vrai qu'ils avaient de quoi regretter les richesses de l'Égypte, mais en même temps Dieu les nourrit. Il les nourrit substantiellement, grâce à la manne et aux cailles. Ils en auront tellement, le livre de la Bible nous le dit, que la viande leur sortira par les narines. Ils en auront en trop, ils en auront même assez de cette manne insipide, toujours la même, toujours ce pain ordinaire, presque vulgaire. Ils en auront véritablement assez.

       Mais il faut certainement qu'ils arrivent à cet "assez" pour comprendre qu'en eux se creuse une faim plus grande, une faim qui est celle de la Parole de Dieu, celle que Dieu donne. Ainsi donc, en se dirigeant vers la terre promise, les hébreux savent à partir de ce moment, même s'ils l'oublieront après, ne vous en faites pas, ils savent que la manne c'est la Torah c'est-à-dire la Parole de Dieu, ce qui va donner véritablement sens et vie à la tribu qu'ils sont pour être constitués peuple de Dieu, pour que le Seigneur soit son Seigneur et que lui, le peuple qui n'en était pas un, soit le peuple de Dieu.

      "Qu'est-ce que c'est ?" cette Manne est un don, don à la fois méprisable peut-être, mais merveilleux. Méprisable parce que d'apparence cela n'a l'air de rien. Merveilleux parce que donné chaque jour. C'est la prévenance, c'est la bienveillance de Dieu, c'est l'attention du Seigneur à chaque être, à chaque personne, c'est ce qui va permettre et constituer ce peuple afin qu'il puisse poursuivre sa route. Voilà le don merveilleux et inépuisable. Mais cette manne est aussi une épreuve oui, Dieu envoie la manne pour éprouver son peuple. Qu'est-ce à dire ? C'est tout simple. Nous devons vivre au jour le jour de cette manne qui nous est donnée, pas plus, pas moins. Tous les jours sauf le sabbat. La veille, on en récoltera le double. Et ainsi, en donnant la manne, Dieu éduqué l'homme à se mettre au rythme de sa vie à Lui, à se mettre au diapason de sa semaine à Lui, de son dimanche à Lui, de son sabbat. Il éduque l'homme, Il le fait grandir, Il le fait mûrir dans un don qui est en même temps une épreuve et qui lui permettra de réaliser effectivement ce que Dieu lui demande. Mais en même temps cette ambiguïté de la manne se réalise dans un acte de plénitude. Lorsque l'on a reçu la manne, lorsque l'on a reçu la bienveillance de Dieu, lorsque l'on a reçu la vie de Dieu, lorsqu'on comprend, puisque c'était là la question des hébreux, que Dieu est effectivement présent avec nous, cela comble tous les vides et tous les manques du peuple d'Israël ou devrait les combler.

       Dans l'évangile, lorsque Jésus fait face à cette foule qui est venue le chercher nous nous trouvons dans la même situation que les hébreux. Cette foule a connu l'abondance et la richesse de la multiplication des pains. Cette multiplication des pains, mais c'est l'Egypte. Enfin on est nourri ! Enfin quelqu'un qui prend soin de nous ! On est là sans travailler à recevoir le pain. Pour le coup c'est un pain béni ! On est véritablement assis sur son divan. Il parle bien ce Jésus, mais ce qui nous intéresse avant tout c'est bien cette nourriture qu'Il nous donne sans qu'on lève le petit doigt. Alors quand Il n'est plus là, manque et vide. Où est-Il ? Où est passé Jésus ? Comment se fait-il qu'Il soit de l'autre côté de la rive ? Et bien Jésus est parti seul, Il a fait son exode à Lui. Il est parti près de son Père, Il est parti dans la prière. Et sans le savoir, cette foule suit Jésus et commence son exode. Ils sortent de cette plénitude du ventre pour entrer, pour aller vers une autre plénitude et se poser la véri­table question : "Qu'est-ce que c'est ?" Qu'est-ce que c'est que cet homme qui nous a nourris et qu'est-ce qu'Il veut dire ? Vers quoi nous mène-t-Il ? Là encore c'est toute l'ambiguïté de la manne qui se retrouve dans l'ambiguïté de la personne de Jésus.

       Jésus est le don du Père, le don magnifique, inépuisable. Il se présente à la samaritaine comme étant la source. Vous aurez remarqué ce parallèle : le puits de Jacob, Jésus est la source, la manne, Jésus le pain. "Donne-moi toujours à boire de cette eau ! Fais que ne n'aie plus jamais soif !"- "Donne-nous de ce pain-là !" Voilà l'ambiguïté de la personne de Jésus. En se donnant aux hommes, Lui vrai Dieu et vrai homme, va réaliser cette véritable question que vont se poser les hommes, question qui va les amener à comprendre qu'en eux-mêmes, il faut qu'ils soient comblés, il faut qu'ils soient aimés jusqu'au bout. "Donne-nous de ce pain-là, toujours !" C'est un don merveilleux que la personne de Jésus, mais c'est un don tout à fait ordinaire. Dieu est un homme et cet homme est Dieu. Il faut reconnaître dans l'humanité sa divinité. Il faut reconnaître à travers le pain qu'Il est le pain de vie. Il faut reconnaître qu'au-delà de la manne, c'est le don de la Parole. Il faut reconnaître que Jésus est la Parole faite chair.

       Et voilà ce qui nourrit. "Que nous faut-il faire ? Il faut que vous croyiez !" Or que demandaient les hébreux ? "Que nous faut-il faire ? Il faut que vous alliez et soyez mon peuple ! Il faut travailler à l'œuvre de Dieu" Et cette œuvre de Dieu est toute simple, c'est de croire. C'est simplement de poser un acte de foi. Ce n'est pas difficile. C'est de comprendre qu'en nous la faim qui nous tenaille, ce n'est pas seulement cette faim matérielle, cette faim physique, mais c'est la faim de l'absolu de Dieu, C'est ce pain qui nourrit effectivement pour que nous n'ayons plus jamais faim et pour que nous n'ayons plus jamais soif.

       Et nous aujourd'hui, nous vivons exactement la même chose. Nous sommes dans de gras pâturages de la société de consommation, nous sommes dans l'Égypte des temps modernes. Nous sommes, je le crois, assez bien gavés. Il n'y a encore pas trop de monde en France, cela ne saurait peut-être pas tarder, qui meurent de faim. Nous sommes remplis et à tous les niveaux : notre assiette est à peu près toujours pleine, elle varie. Nous sommes comblés intellectuellement puisque tout le monde arrive plus ou moins à avoir le Bac et en plus l'orthographe est sans faute, donc pas de problème. On est véritablement comblé. De même pour tout ce qui concerne l'affection, on peut changer de partenaire, trouver celui qui vous convient le mieux et le monde est assez grand pour qu'on puisse trouver chaussure à son pied, même si on change souvent de chaussures. L'Égypte est réjouissante du moins en apparence, du moins c'est ce qu'on nous laisse croire. Nous ne sommes pas à regretter les marmites pleines de viande puisque nous les avons.

       Alors, frères et sœurs, qu'est ce que c'est ? Quelle est notre faim ?  Cela nous titille-t-il ? Sommes-nous des êtres blasés de la vie de Dieu ? Sommes-nous des êtres sans espoir et sans cœur pour être tout au Seigneur et d'avoir faim et soif de Lui ? de sa Parole et d'en être ainsi rassasiés ? Oh nous savons très bien combler nos manques quand nous les sentons. D'abord nous comblons ceux de nos enfants, les chers petits, je ne veux pas qu'ils connaissent ce que moi j'ai connu, comme si tout le monde avait fait la guerre de 14-18. Alors on leur fait tout faire. Leur horaire est tellement chargé qu'il n'y a plus de place, surtout pour le catéchisme. Ils sont tellement pleins que dès qu'ils vous ennuient vous les mettez devant la télévision, alors ils sont gavés, là on est rassasié, c'est véritablement la panacée. Ils sont pleins, mais en fait ils sont souvent vides, comme nous-mêmes. Sont-ils pleins de l'amour ? Quand ils ont des parents, ça va. Quand ils n'ont plus qu'un père ou une mère, où est le manque ? Quand leur mère n'est pas leur mère parce qu'ils ont été portés par une autre mère, où est le vide ? Quand le père n'est pas le père parce qu'il a été donné par un autre, Où est le trou ? Quelles questions tout cela suscite-t-il pour nous ?

       Quand nous regardons cette Égypte qui est devant nous, est-ce que nous nous précipitons vers l'Exode ? Jamais ! Jamais parce que c'est difficile. Et pourtant, nous chrétiens, cet Exode nous le vivons, nous le parcourons, nous y allons. Quand vous venez tous les dimanches à la messe, vous êtes à la fois en Exode et sur la terre promise, vous êtes à la fois vide et plein, vous êtes à la fois en manque et rassasié. En effet, notre société qui crève sous les richesses, crève aussi sous son manque d'absolu. Il suffit de voir : les drogués sont en manque, partout il n'y a plus que le manque et le vide dès que l'on soulève le voile de notre société. Et nous chrétiens, nous devons être en ce monde les signes de la manne de Dieu pour nous, nous devons, à l'image de Jésus-Christ, être ceux qui vivent en plénitude de la Parole de Dieu, ceux qui se précipitent vers Lui et lui disent : "Donne-nous tou­jours de ce pain !"

       Vous vivez dans l'ambiguïté de l'Église comme on vit dans l'ambiguïté de la manne, comme on vit dans l'ambiguïté du signe de la personne du Christ. Nous vivons aujourd'hui dans l'ambiguïté du signe qu'est l'Église. L'Église à la fois si ordinaire toujours la même chose, les messes toujours pareil, les curés, n'en parlons pas, j'en passe et des meilleures. Il y a quelque chose d'ordinaire, de fatigant, de lassant dans cette manne que nous propose l'Église mais elle est à la fois don merveilleux. Elle est à la fois la richesse de ce monde, la richesse dans notre Égypte moderne. Elle est celle qui est pleine et qui doit transmettre la Parole de Dieu et nous faire vivre de cette parole faite chair, chair qui s'est donnée et qui s'est livrée pour nous. Nous vivons ce don merveilleux qui pour nous est parfois une épreuve, une épreuve lorsque nous communions au pain et au vin. Quelles sont nos considérations là-dessus ? Nous posons-nous la question : "Qu'est-ce que c'est ?" Et l'Église doit vous répondre : "C'est le corps du Christ!" Pas comme on dit dans, certaines paroisses: c'est le pain de l'amitié, car cela est une régression vers l'Ancienne Alliance, vers l'Ancien Testament. Si Jésus est venu juste pour le pain de l'amitié, ce n'est pas la peine. Il le dit Lui-même : "C'est mon corps !" Vous êtes nourris du corps du Christ et vous êtes vous-mêmes le corps du Christ.

       Vous êtes à la fois dans ce monde don et signe de la présence de Dieu, don qui peut constituer une épreuve mais qui est un appel à aller plus loin. Et ce plus loin se réalise dans notre exode sur terre, dans cette "vallée de larmes" comme nous le chantons parfois dans le Salve Regina. C'est un don et une épreuve qui, lorsque nous communions au corps du Christ, doivent être ce qui nous permet d'être ce pain de voyage qui nous rappelle, qui est le signe que nous sommes comblés par Dieu en plénitude et que lorsque nous verrons Dieu face à face, lorsque se dévoilera la réalité de ce monde nous comprendrons que le manque le plus absolu, que le vide qui s'est creusé en nous a toujours été comblé par la proximité de Dieu, par la tendresse de Dieu, par son amour qui s'est fait Parole, Parole de chair et chair livrée pour nous, afin que nous puissions effectivement ne jamais mourir de faim en ce monde, en être les signes et les témoins de sa grâce pour accéder et vivre véritablement de son amour.

       Frères, aujourd'hui il n'y a qu'une question à se poser. Quand vous communierez au corps du Christ, posez-vous cette question : "Qu'est-ce que c'est ?"

 

       AMEN


 

 
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