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LA MANNE ET LE PAIN DE VIE

Ex 16, 2-4+12-15

(4 août 1985???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pain azyme 

J

e suis le pain de vie". Il y a une quinzaine d'années environ, toute l'université française, tous les bons cerveaux parisiens étaient en ébullition car il était apparu une problématique nouvelle dans notre monde intellectuel hexagonal. Cette grande découverte fondamentale, c'était que si l'on voulait comprendre la culture des tribus indiennes de l'Amérique du Sud, il fallait essentiellement étudier leur cuisine, leurs coutumes et leurs manières de table. Tout passait par là, et à partir de ce moment-là il n'a plus été possible, pendant un certain temps de lire aucun ouvrage sur des problèmes théoriques de culture sans qu'on nous explique la signification du cru et du cuit, sans qu'on nous explique l'origine des manières de table, sans qu'on nous explique la différence fondamentale qu'il y a entre manger le bifteck en bifteck tartare ou en semelle bien cuite. Dans tous les cas, il s'agissait de montrer que notre comportement culturel se manifestait d'abord par la cuisine. Je ne sais pas si cette découverte a laissé des traces profondes dans notre système universitaire et dans notre pensée. Ce qui est sûr, c'est que c'était au moins un indice qu'à ce moment-là la France se portait bien pour s'intéresser à de tels sujets.

       Pour ma part, je me demande si Dieu ne pense pas un peu la même chose, et je voudrais essayer de vous l'expliquer ce matin à propos de la manne et du pain de vie. Je crois que Dieu est bien près de penser, c'est pour cela qu'Il s'est donné beaucoup de mal dans ce domaine, qu'en matière de cuisine, il y va de notre rapport même à Dieu. Je m'explique. Dans cette société des hébreux au désert, le problème de la nourriture est fondamental, pour plusieurs raisons. D'abord parce que l'Égypte d'où ils sortent représente à la fois le grenier à blé et le grenier de tous les raffinements culturels et culinaires que l'on peut imaginer. Dès qu'ils se trouvent en marche dans le désert, les hébreux se souviennent des oignons et des concombres qui étaient la nouvelle cuisine de l'époque. Par conséquent, pour ce peuple qui a été arraché à ce monde extrêmement raffiné de l'Égypte où ils avaient à manger en abondance, se trouver tout à coup dans une condition de nomades dont la survie est un problème quotidien, on imagine la chute que cela peut représenter. Et puis, ces pauvres hébreux étaient partis simplement à cause d'une promesse, une promesse elle aussi profondément alimentaire, puisqu'ils devaient aller, c'était tout l'objet de leur effort, vers le pays "où coulent le lait et le miel". Mais évidemment, avant d'y parvenir, il y avait une épreuve, il y avait une étape, et Dieu sait qu'au jour le jour, elle était très dure à supporter. Alors les hébreux dans leur désert se demandent : "Mais est-ce que le Seigneur est vraiment parmi nous ?" Voyant leur régime alimentaire complètement brisé, ils se disent : si nous n'avons plus rien à manger, nous risquons purement et simplement de périr. Manger, c'est vivre.

       Alors vient la récrimination, vient le murmure, vient le doute porté sur la providence même de Dieu, porté sur l'action même de Dieu. Si Dieu nous a emmenés là, c'est pour nous décourager, c'est pour nous faire mourir. Et quand ce peuple s'interroge au fond de lui-même sur le visage de son Dieu, alors Dieu leur envoie le signe. Il leur dit : "Je vais vous rassasier. Je vais vous rassasier de viande et je vais vous rassasier de pain !" Il semble que la nourriture des cailles ne fasse pas grand problème, en tout cas, elle n'a pas été assortie de commentaires. Je pense qu'ils se sont faits rôtir cela le soir, en toute hâte, puisque effectivement ils mourraient de faim. Par contre, il est tout à fait significatif que la nourriture du pain pose problème, pose question, c'est le moins qu'on puisse dire, puisque précisément la première réaction est de dire : "Qu'est-ce que c'est ?" Ces pauvres hébreux se demandent : "Manouh" ? Qu'est-ce que c'est ? Ils vont manger du : Qu'est que c'est ? Ce n'est pas très nourrissant de manger des questions. Et pourtant, c'est exactement cela que Dieu veut. Dieu veut qu'ils mangent un aliment qui leur fait question. Dieu veut qu'ils mangent un aliment qui fait mystère. Il veut que ces pauvres hommes perdus dans le désert mangent du "Qu'est-ce que c'est ?" C'est cela la fine pointe de la prédication de ce récit qui devait se transmettre de génération en génération. Nos pères avaient mangé du :"Qu'est-ce que c'est ?" Apparemment cela ne nourrit pas son homme. Et bien, précisément, si. C'est tout à fait étrange que Dieu ait voulu lier la question de la nourriture à une interrogation profonde de l'homme en face de son Dieu, car en réalité, ce "Qu'est-ce que c'est ?" et ce "Qui est-ce ?" c'est un peu la même chose. Le fond même du récit de la manne, c'est de montrer qu'à travers le don mystérieux de cette nourriture, le peuple apparemment livré à la mort dans le désert, ne subsiste qu'en se posant la question : "Qu'est-ce que c'est ? Qui est-ce ? D'où cela vient-il ? "

       Le mystère de la manne dans le désert, c'est le fait qu'à travers l'expérience alimentaire comme telle, se découvre la question : "Mais qui est en face de moi? Qui est-ce qui me guide ?" Et ce pain descend du ciel, il vient du cœur même de Dieu. Vous comprenez pourquoi, lorsque le Christ devra expliquer, donner la signification du miracle qu'Il a accompli en multipliant les pains, la référence commune au Christ Lui-même et à ses auditeurs, ce soit précisément ce récit-là. Mais il y a un glissement et un amalgame.

       Un glissement, car à partir de là, le Christ lève définitivement l'ambiguïté de la question. Il n'y a plus à hésiter entre "Qu'est-ce que c'est ?" et "Qui est-ce ?" C'est Lui ! Désormais, tout miracle de la manne renverra à quelqu'un qui est Jésus de Nazareth : "C'est Moi !" C'est la première chose. Jésus montre qu'il n'est pas seulement supérieur à Moïse en multipliant les pains. D'une certaine manière le miracle du Christ était moins extraordinaire que celui dont Moïse avait été l'instrument puisque le Christ a accepté de prendre cinq pains et deux poissons. Mais ce qui est extraordinaire c'est que le Christ fait comprendre que le geste de la multiplication des pains a la même origine et que ce n'était pas Moïse qui avait fait tomber la manne, c'était Dieu qui l'avait donnée. Et Moïse n'était qu'un signe. C'est pourquoi le Christ est un nouveau Moïse, mais bien plus, car en même temps qu'il éclaircit la question, et montre que le pain, désormais, c'est quelqu'un, il l'explique de façon tout à fait extraordinaire : c'est quelqu'un qui dit : "Je suis !" c'est-à-dire qu'à ce moment-là, lorsque le Christ dit : "Je suis le pain de Vie !", il reprendra son compte la parole par laquelle Dieu s'était manifesté à Moïse au Sinaï : "Je suis qui Je suis !" Le Christ dit à ce moment-là que le mystère personnel du pain, c'est Dieu Lui-même venu parmi nous comme le : "Je suis!" qui vient manifester le secret de son amour.

       Ainsi nous voilà désormais éclairés et en même temps la question reste. Éclairés parce que désormais lorsque nous posons la question : "Qu'est-ce que c'est ? Qui est-ce ?" le Christ nous dit : "Je suis le pain Vivant !" Lorsque nous nous approchons de l'eucharistie, c'est du pain vivant que nous recevons, c'est du "Je suis", c'est Dieu que nous recevons. Mais en même temps la question reste, car ce pain que nous, recevons ne sert pas seulement à répondre à toutes les questions, c'est un pain qui continue à faire question au milieu du monde, au milieu des hommes et de chacun des croyants. Pensez-y ! L'eucharistie, la présence réelle, le mystère même de ce pain qui, par la puissance de l'Esprit Saint, devient le corps du Christ, cela fera toujours question. Et il serait extrêmement imprudent de considérer que c'est un problème résolu. La certitude même de notre foi fait que plus nous recevons cette eucharistie, plus nous nous posons la question : "Qui es-Tu, Seigneur ?" Le fait même de recevoir cette manne comme la personne même du Christ qui s'est lié à ce mystère de l'alimentation, fait que, désormais, le geste eucharistique, le geste par lequel nous nous nourrissons pour marcher sur ce chemin de la terre vers le Royaume, ce geste même ne cesse d'approfondir, d'élargir en notre cœur et en notre vie la question ultime et unique de notre foi : "Mais qui es-Tu, Seigneur?"

       Qu'en ce temps de repos que nous pouvons prendre, chaque fois que nous faisons ce geste de recevoir le corps et le sang du Christ, recevons-le comme les hébreux dans le désert. A travers le pain, à travers le vin, à travers cette communion alimentaire que Dieu a voulu instaurer entre nous et Lui, ce soit vraiment le surgissement de la relation personnelle entre nous et Lui. Lui connaît notre nom, et ce pain nous révèle, à chacun d'entre nous, son Nom, sous le mode d'une question : "Mais qui es-Tu Seigneur ?" Et le "Je suis !" qui nous est donné à travers les apparences d'un pain et d'un vin fragiles et périssables, c'est véritablement le travail de son amour et de sa tendresse dans notre cœur.

       AMEN


 
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