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LA MESURE DE NOS JOURS

Qo 1, 2 et 2, 21-23 ; Col 3, 1-5 +9-11 ; Lc 12, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 août 2013)
Homélie du Père Jean-Noel T'cha


Où est ton trésor ?
"Vanité des vanités, tout est vanité ".

Cette sentence désabusée de Qohélet est devenue proverbiale. Pour se convaincre de sa sagesse, il suffit de porter un regard lucide sur les événements de ce monde. Que d'injustices ! Que d'énergies englouties dans des projets éphémères! Que d'espoirs de prospérité légitime détruits scandaleusement !

L'épisode présenté dans l'évangile est une application directe de ce qui choque notre sage. Un homme s'est donné de la peine, et il doit laisser son bien à quelqu'un qui lui, ne s'est donné aucune peine. Le bénéficiaire du travail d'un autre trouve même le moyen de se disputer avec son frère en refusant de partager avec lui le don gratuit qui leur est fait à tous les deux. Non seulement celui qui a amassé l'héritage ne jouit pas du fruit de son travail, mais à cause de leur âpreté au gain, ses héritiers n'en profitent pas davantage, ils s'entredéchirent.

Celui qui se sent lésé élève la voix :"Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage". La démarche peut nous surprendre, mais il était normal dans le monde de l'époque de consulter un rabbi pour résoudre ce genre de litige. Pourtant, Jésus le repousse vivement : "Homme (le terme "homme" est omis dans la traduction liturgique mais il signifie au-delà de cette rencontre particulière que c'est à tout homme que Jésus s'adresse) qui m'a établi pour être votre juge ? " Qui m'a établi pour faire vos partages des biens terrestres ? Rompant avec la tradition rabbinique, Jésus refuse d'entrer dans la résolution du différend argumentant que la vie d'un homme, fut-il dans l'abondance ne dépend pas de ses richesses car le sens véritable de la vie ne saurait découler de la possession de biens éphémères. Le seul problème de succession qui compte porte sur notre véritable héritage auquel nous avons accès en devenant par la foi co-héritiers avec Jésus dans la vie éternelle.

Nous nous acheminons ainsi vers l'interrogation que nous pose la liturgie de ce jour : à quoi notre cœur s'attache-t-il ? vers quoi tendons-nous ? Quel sens donnons-nous à notre vie à travers nos choix quotidiens ? Le problème de l'homme riche que Jésus met en scène n'est pas d'avoir amassé des richesses mais de s'être coupé du réel et de tout le monde. Il s'est en effet construit un monde imaginaire où il se trouve seul avec lui-même dans un illusoire dialogue sans interlocuteur puisque c'est à son âme qu'il s'adresse. Or, que nous le voulions ou non, nous nous inscrivons dans une réalité organique qui englobe toute l'humanité appelée à devenir le Corps du Christ, la famille de Dieu. Cet homme désire se reposer sans autre souci que de jouir de l'existence, une vie centrée sur le boire et le manger, c'est-à-dire la satisfaction égoïste de ses envies.

Hélas, le réveil de ce songe est dur : "Cette nuit même, on te demandera compte de ta vie". Au lieu de s'enrichir aux yeux de Dieu en partageant ici-bas ses biens avec ceux qui en ont besoin, il va se trouver pauvre et nu dans l'au-delà tandis que d'autres jouiront de ce qu'il aura amassé dans ses greniers. En ne vivant que pour lui-même, en ne tenant compte ni de Dieu ni des autres, cet homme est devenu fou, insensé, n'ayant pas su interpréter le sens des richesses que Dieu lui confiait. Il a oublié qu'il n'était qu'un intendant et non le propriétaire, nous sommes les intendants des biens que nous possédons.

Cet insensé, c'est moi, c'est toi, c'est lui ! Chaque fois que perdant de vue notre destinée de gloire, nous vivons ici-bas en n'ayant pas d'autre horizon que la satisfaction de nos désirs et de nos envies.

Dans la seconde lecture, saint Paul nous aide vigoureusement à vérifier où nous en sommes dans la gestion de notre vie. Si nous nous adonnons à la débauche ou à l'impureté, si nous cédons aux passions, aux désirs mauvais et à l'appétit de jouissance, il est clair que nous n'avons pas encore réalisé la vanité des plaisirs de ce monde. Aussi longtemps que nous demeurons prisonniers de nos fantasmes, nous ne recevrons pas en héritage le Royaume de Dieu auquel nous ne pouvons accéder sans le comportement de l'homme nouveau, celui que le Père refait toujours à neuf à l'image de son Fils pour nous conduire à la vraie connaissance de son dessein.

Ceci ne signifie pas pour autant que ce monde constituerait un piège entre l'idolâtrie et la diabolisation des biens éphémères. Saint Paul nous enseigne une voie médiane qui consiste à rechercher les réalités d'en-haut tout en poursuivant notre pèlerinage ici-bas. La conclusion de cette deuxième lecture est éloquemment parlante : "Dans le Royaume qui vient, il n'y a plus ni juifs, ni d'esclaves, ni hommes libres, il n'y a que le Christ". En tous, il est tout. L'unité finale de l'humanité est anticipée par le disciple et détermine dès à présent son comportement, en particulier le souci de ses frères et sœurs. Par contre, celui qui s'attache à des futilités dresse autour de lui des barrières de l'avarice et de l'envie qui conduisent aux divisions et à la violence. C'est bien ce que confirme l'épisode de ces deux frères qui au lieu de s'accorder en bonne intelligence et par respect pour la mémoire de leur père et dans l'intérêt de leur famille, viennent demander à Jésus de consacrer leur division.

L'Église nous invite à mettre à profit ce temps d'été pour vérifier notre degré de liberté face aux sollicitations de ce monde. Parvenons-nous à conduire nos activités dans l'esprit de l'évangile ? Où en sommes-nous dans nos besoins créés par une économie de marché qui envahit tous les domaines de notre vie quotidienne ? La prière du psaume de ce jour peut nous aider dans ce travail de conversion. : "Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs pénètrent la sagesse".

Le souvenir de l'échéance inévitable qui nous attend au terme de cette courte vie est sans aucun doute un moyen efficace pour nous débarrasser des agissements de l'homme ancien. Oui, Seigneur, apprends-nous la vraie mesure de nos jours afin que faisant un bon usage des biens qui passent, nous puissions dès à présent nous attacher à ceux qui demeurent. Que la grâce de cette eucharistie nous assiste toujours et partout afin que notre conversion soit toujours permanente, c'est elle qui nous rapproche davantage du Christ nous dépouillant de toutes les futilités qui nous rabaissent.

 

AMEN