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IL EST AVEC NOUS DANS LA TEMPETE

1R 19, 9a + 11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – année A (9 août 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Nous continuons cette lecture très affinée de l’évangile de saint Matthieu dans la partie centrale, c’est-à-dire les chapitres 13-14, qui sont un enseignement sur le Royaume de Dieu et sur le chemin qu’il faut suivre pour y entrer. On a d’abord dit que Jésus avait présenté à ses disciples la réalité de façon très concrète : le Royaume de Dieu est en train de pousser comme le blé pousse même s’il y a de l’ivraie qui pousse en même temps.

Par conséquent, première désillusion à ce sujet : le Royaume de Dieu n’est pas un monde de bisounours ou un monde rêvé qui se mettrait à la place du monde réel qu’il faudrait détester. Non, le Royaume de Dieu pousse sur le même terrain, dans la même situation que pousse l’ivraie. C’est pour cela qu’il est inutile de vouloir distinguer les chrétiens et le monde, sans pour autant vouloir perdre notre identité. De fait, l’Eglise – les chrétiens – est dans le monde, elle n’est pas hors du monde, elle ne fabrique pas un monde de rêve à part. Donc, avec cinq ou six paraboles sur le sujet, nous voilà avertis.

Ensuite, il faut passer aux travaux pratiques. Et c’est là que saint Matthieu nous présente le Christ se retirant dans la solitude et poursuivi par les foules. Pour quelle raison ? Probablement parce que Jean-Baptiste a été tué, exécuté parce qu’il avait dit aux pouvoirs publics des choses désagréables. Jean-Baptiste est mort et les foules sont sans doute désemparées ; il y a une sorte de mouvement de foule qui va à sa rencontre, à sa recherche, pour demander un soutien et un appui de celui qui est le seul prophète qui leur reste. Jésus accueille donc cette foule et dispense son enseignement. Mais c’est le soir, et il est dangereux d’avoir du succès et de ne pas pouvoir répondre aux attentes de la foule qui forme votre succès. La foule veut bien entendre les paroles de Jésus, elle veut bien que des malades soient guéris, m

ais elle a aussi besoin de manger. Les disciples suggèrent ici une situation dangereuse : « Il y a une foule qui compte sur toi, qui te considère comme le dernier survivant de la prophétie et tu vas les laisser repartir, tu ne leur donnes rien à manger ! » Ce n’est pas possible.

Nous sommes donc devant l’exercice de la présence du Royaume de Dieu et de la foi des disciples puisqu’ils se retournent vers le Seigneur. Nous sommes ici en présence d’une situation où l’humanité comme telle est représentée par ces cinq mille convives, sans compter les femmes et les enfants. Les apôtres demandent à Jésus quel est son pouvoir face à cette foule qui L’encercle et qui peut-être va exprimer sa déception et son désarroi. Nous avons l’illustration concrète du danger de l’annonce du Royaume de Dieu et de la promesse de ce Royaume. Et Jésus, nous l’avons vu l’autre dimanche, dit à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Autrement dit, là encore, Jésus n’intervient pas comme une sorte de personnage miraculeux, une sorte de Harry Potter spirituel, non, Jésus dit : « Il faut faire face ». Même lorsque le Royaume de Dieu a du succès, il ne faut pas se faire d’illusion, cela ne veut pas dire que tout va bien marcher. Et Jésus fait exprès de leur dire : « Donnez-leur vous-mêmes à manger », car la multiplication des pains qu’Il va opérer est en réalité une fraction du pain. Cet acte de nourrir les foules est possible car on a trouvé dans le monde présent les cinq pains et les deux poissons. Ici encore, c’est un enseignement de réalisme du Royaume de Dieu. Quoiqu’il se passe dans le monde, si nous ne prenons pas le taureau par les cornes, il ne se passera rien. Voilà donc un deuxième enseignement sur la foi. La foi n’est pas la manière de se replier sur des positions prévues à l’avance, le Royaume de Dieu. La foi, consiste à accepter que le Royaume de Dieu agisse quand on est en plein dans la foule et à un moment

ou l’autre qui pourrait devenir dangereuse et menacer la vie du maître et de ses disciples.

Aujourd’hui précisément, c’est le miracle de la tempête apaisée et je voudrais insister sur le fait que, là encore, c’est une réflexion sur la foi et sur le Royaume de Dieu. En effet, quand Jésus laisse partir les disciples, c’est exactement la situation de l’Eglise. Il est mort, Il est ressuscité, Il a donné sa vie pour nous : « Allez, enseignez toutes les nations ». Cette situation-là est la situation de l’Eglise. Si vous voulez être disciples du Christ, ne restez pas uniquement enfermés dans votre petit monde à vous, acceptez de partir, de porter la nouvelle, pas nécessairement par des moyens éblouissants. Le problème n’est pas l’audience, ni l’audimat. Le problème, c’est : « Allez-y ». Et donc ils partent.

Et ils partent pour essayer de Le retrouver quand même. A ce moment-là, ils sont donc confrontés à la tempête. Il paraît que sur le lac de Tibériade, les tempêtes sont assez mauvaises. Il faut savoir que dans le monde antique (et les juifs partagent là-dessus la même opinion que tous les peuples de la Méditerranée), la Méditerranée n’est pas une villégiature, avec des moments de détente pour des hommes qui veulent faire de la baignade et de la bronzette. La Méditerranée, le petit lac de Tibériade, c’est l’eau et l’eau pratiquement, c’est la mort.

Ici, la situation décrite par ces pauvres apôtres qui rament pour essayer d’échapper à la tempête et au naufrage, c’est la situation même de l’Eglise. Ici, elle n’est plus mélangée à l’ivraie, peu importe, elle est dans le monde, le monde tel qu’il est, tel qu’il va. L’Eglise n’a pas à poser des conditions météorologiques avant de se lancer. Vous remarquerez là encore le ré

alisme même de l’enseignement de Jésus et de ce miracle. Ce que Jésus veut souligner, c’est qu’à partir du moment où les disciples L’ont cherché et qu’ils ont vu un certain nombre de signes et qu’Il les envoie, car faire partir la barque, c’est un envoi, les disciples sont dans les conditions normales de température et de pression du développement de l’Eglise et de la communauté des disciples de Jésus.

Que se passe-t-il à ce moment-là ? C’est là le signe extraordinaire de ce miracle. C’est que Jésus les voit en train de ramer au sens le plus moderne du terme. Il voit bien que c’est la galère et donc, Il a une attitude qui, là encore, révèle notre propre manière d’être : « Je ne vais pas les laisser comme cela, Je vais m’avancer vers eux ». Mais Il aurait quand même pu faire le miracle tout de suite et faire que le bateau retrouve tout d’un coup le calme plat, la mer d’huile. Pas du tout, Jésus avance au milieu des flots déchaînés. Là encore, quel enseignement !

Si nous pensons toujours que Jésus est là sur son petit nuage de ressuscité en train de regarder comment on en bave de tous les côtés et qu’Il ne fait rien … Précisément, ce n’est pas vrai. Il entre dans la fureur des flots. Ce n’est pas depuis le rivage que Jésus va accomplir le signe, il est déjà dans la tempête. Là où l’Eglise est dans la tempête, le Christ aussi est dans la tempête. C’est une chose que nous ne comprenons pas toujours parce que la plupart du temps, nous pensons que Dieu est en face, en observateur pour voir si on va se débrouiller ou pas.

Dieu ne nous teste pas. Le Fils de Dieu, le Christ qui s’est incarné (et Dieu sait quelle tempête il a traversée), sait de toute façon que si son Eglise est dans la tempête, Il ne peut pas l’abandonner comme telle. A ce moment-là, il y a la tête un peu brûlée de saint Pierre qui dit qu’il peut le faire aussi. Voilà une très belle illustration de notre statut de chrétien. Nous ne sommes pas chrétiens pour vaincre le monde. Nous ne sommes même pas chrétiens pour sauver le monde. C’est un peu ce que croit saint Pierre en disant : « Si Lui s’est tenu sur les flots déchaînés, moi aussi Pierre, je peux y aller, ce que fait le Maître, je peux le faire aussi puisque je suis son disciple et que je serai peut-être promis aux plus hautes destinées pontificales ». Donc saint Pierre joue un jeu très curieux, celui de croire que, parce que Jésus marche sur les flots, il va pouvoir faire pareil. Alors Jésus lui dit : « Viens ».

08 09 Pierre marche sur les eaux

Arrive ce qui arrive. Dans cet élan de foi un peu surévalué, Pierre ne se rend pas compte, il se gonfle et Jésus voit bien que cela ne peut pas durer comme cela, parce que Pierre a peur. Il a peur du monde, de la tempête, et le fait d’avoir fait une profession de foi un peu tonitruante ne change pas les conditions de la recherchede Dieu. Quelle leçon !

Quand nous croyons que c’est simplement quand on est confronté aux dangers de la vie et qu’on a des comportements religieux que la mise va changer, on se trompe. Il faut

prier certes, il faut demander à Dieu de nous aider, il faut demander la confiance, mais si c’est simplement en pensant pouvoir maîtriser la situation, c’est tout autre chose. Nous ne sommes pas des disciples de Jésus pour régler les affaires du monde en tant de tempête. Nous sommes dedans et on essaie d’être les témoins de ce qu’Il nous a dit, c’est encore mieux. On essaie d’avancer et de nous appuyer sur Lui, c’est très bien. Mais à partir du moment où nous croirions de façon illusoire que cette fidélité à Dieu nous donne de nous en sortir par nous-mêmes, pas du tout ! Car c’est bien cela que Pierre veut faire. Il veut montrer qu’il est capable de rejoindre le Christ. Le Christ lui dit : « Essaie, on va voir », mais il ne le peut pas. Jésus est en train de démonter les derniers réflexes d’assurance sur soi de Pierre. Combien de fois notre vie de chrétien, notre vie de foi, sert en réalité à couvrir une sorte de confiance en soi finalement. On est en train de transformer la foi en confiance en soi et il faut que ce soit précisément la profondeur des flots et des vagues qui nous ramène au réel.

Frères et sœurs, on pourrait continuer à approfondir ce texte parce qu’il est merveilleux et je vous laisse le soin de le relire et de le méditer à la lumière de la vie de chacun d’entre nous.

Si nous essayons de croire que nous pouvons apaiser les tempêtes par nous-mêmes parce que nous sommes croyants, parce que nous avons confiance en Dieu, parce que nous avons la "vraie religion", d’accord, mais cela ne marche pas. Ce que Jésus nous demande, c’est d’avoir le réalisme de notre existence dans le monde. Si nous croyons que la foi chrétienne, la suite du Christ, c’est de transformer le monde actuel en paradis, cela ne marchera pas. Il ne nous l’a jamais dit.

C’est là que se situe la fine pointe de l’enseignement de Jésus. Jésus n’est pas venu dans le monde pour le nier. Il est venu pour nous dire comment vivre de ce monde, dans le monde et aussi par ce monde. Et il n’y a pas de charité qui soit absente de notre relation au monde. Il n’y a pas d’amour qui soit absent de notre relation au monde. C’est toujours comme cela. Vouloir être les serviteurs, les héros, les annonciateurs du Royaume, ce n’est pas stigmatiser ce monde comme mauvais. C’est être en face de ce monde, se rendre compte que l’on est dans la tempête comme tout le monde. La difficulté, c’est cela : comment penser le Royaume dans le réalisme même que Dieu a voulu. Dieu ne s’est pas incarné, Dieu ne nous a pas sauvé, Dieu n’est pas venu à notre rencontre pour que nous niions le monde, pour que nous niions la réalité dans laquelle nous sommes enferrés. On y est, il faut faire avec.

 
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