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LA PEUR DE DIEU

1 R 19, 9 a+11-13 a

(8 août 1993???)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Dieu n'est pas dans le feu !

F

aut-il ou non avoir peur de Dieu ? Dans l'évangile et même dans l'Ancien Testament c'est toujours Dieu qui rassure les hommes lorsqu'Il s'approche d'eux. Ce ne sont jamais les autres hommes qui, ayant déjà rencontré Dieu, rassurent leurs concitoyens de la proximité de Dieu, mais c'est Dieu qui, dans la façon qu'Il choisit pour s'approcher de nous, annonce en même temps que sa présence : "Ne craignez pas ! N'ayez pas peur !"

       Il me semble qu'il y a pourtant une peur juste, une peur normale qui vient de la disproportion qu'il y a entre Dieu et nous. Si j'en crois la définition du mot peur, la crainte et la peur viennent de l'effroi de la faiblesse humaine devant le sentiment de souffrance. Finalement si nous taisons en nous cette espèce de familiarité avec le Seigneur qui n'est pas toujours de bon aloi, et si nous laissons notre véritable adoration monter devant Dieu, il est possible qu'une juste peur, non pas celle qui nous enlèverait notre liberté mais une juste peur, saisisse notre cœur. En tout cas, pour ma part, j'ai le sentiment que le jour où je paraîtrai devant Dieu, je ne serai peut-être pas très fier et je pense qu'il en sera de même pour chacun de vous, et que la majesté de Dieu, si elle m'attire, si elle me séduit, si elle est pour moi un objet d'amour, j'ai bien peur de couler et de me fondre dans cet infini qui me dépasse tellement que je ne sais pas comment je réagirai.

       Or les deux textes que nous avons lus aujourd'hui parlent différemment mais de peur. Le prophète Élie est un prophète étonnant qui vécut plusieurs expériences de la proximité de Dieu. Il nous apprend à reconnaître la façon dont Dieu va venir. Dieu n'est pas dans l'ouragan qui brise et fend les montagnes, Il n'est pas dans le tremblement de terre, Il n'est pas dans le feu. Mais après ce feu le texte traduit ainsi "une brise légère". Sans vouloir paraître pédant, je traduis le texte hébreu initial pour vous inviter à aller plus loin pour comprendre cette présence de Dieu "le bruit d'un silence ténu". Cette expression "le bruit d'un silence ténu" ou "le son d'un silence ténu" paraît absurde car le silence ne fait pas de bruit, le silence n'a pas de voix. Les traducteurs ont souvent préféré garder la lignée des phénomènes météorologiques qui ont tenté de signifier le mystère de cette expression en ajoutant le mot "brise". Certes ils ont raison en ce sens qu'ils ont voulu dire que Dieu ne se manifestait pas dans les cataclysmes de cette terre et qu'Il était aussi doux, aussi fragile que la brise légère qui, au matin ou au soir, fait bouger les feuilles. D'ailleurs dans un autre texte de la Bible on entend "les pas de Dieu qui vient" et que l'on reconnaît à la brise qui agite les micocouliers.

       Pourtant ce texte va plus loin. Il ne s'arrête pas à la brise légère, mais ouvre la porte à ce qu'est le silence, le bruit du silence, le bruit que ce silence peut faire en nous, "le bruit d'un silence fin, ténu", exactement la vibration, presque la voix humaine, c'est le premier mot, que ferait un silence aussi ténu, aussi subtil que possible. Et en essayant de comprendre cette expression, je me suis dit que ce texte n'est pas là uniquement pour défaire notre peur mais pour nous ouvrir à la véritable grandeur de Dieu qui, prenant possession de nous, comme Jésus marchant sur les eaux non seulement nous attire à Lui mais semble faire cesser en nous la tempête, mais prenant possession de nous, inaugure un silence d'une profondeur insondable. Finalement je me suis dit que souvent nous tournions autour de cette expérience de la rencontre de Dieu sans vouloir réellement l'approcher parce que nous avions, et là ce serait juste, peur du centre de ce silence qui serait en nous.

       Si Dieu, sans se manifester extérieurement à nous ni dans l'ouragan, ni dans le feu ni dans le tremblement de terre, ni même dans une brise qui serait extérieure à nous dans un autre phénomène, se révélait à nous à l'intérieur de nous-même comme le semble le dire le texte, en prenant possession du large domaine, de l'humanité que je suis et en faisant silence sur toute cette humanité, en conquérant un silence si profond, si total qu'il est habité. Non pas ce silence de vide, mais le silence d'une personne si présente que sa présence suffit à la dire totalement.

       Lorsque nous tentons de prier, nous tournons un peu autour de cette présence de Dieu mais sans avoir vraiment le courage, et peut-être avons-nous raison car il faut un certain courage, pour pénétrer plus avant, là où Il est, là où Il se tient, là où Il s'asseoit, là où je pourrais m'asseoir avec Lui et me reposer en Lui. Je pense qu'Élie ouvre la porte à la grande mystique qui s'est développée plus tard, que ce soit avec Jean de la Croix ou les mystiques rhénans. Un mystique rhénan du quatorzième siècle décrivait cette autre façon de dire "le son d'un silence ténu" : "C'est et personne ne sait quoi ... C'est ici, c'est là, c'est loin, c'est près, c'est profond, c'est haut ... Mais non, je mentais, ce n'est ni ceci ni cela."

       Avec ces quelques explications, nous pouvons retrouver la trace de la façon dont Dieu veut non pas simplement nous rassurer sur sa majesté, sur son immense grandeur, mais nous faire comprendre que notre propre finitude est faite pour accueillir l'infini de Dieu et qu'il est normal que nous ayons peur de recevoir Dieu. Il est logique d'entendre la voix du Christ qui, marchant sur les eaux, me dit comme Il l'a dit à Pierre : "N'aie pas peur ! Viens vers Moi !" pour que j'aille au plus profond de moi-même, au cœur même de ce silence, entendre l'incroyable résonance de ce silence qui a pris possession de moi. Ainsi je dois, un jour ou l'autre, faire les débuts de cet apprentissage de la présence de Dieu pour qu'au jour où ce silence éternel me prendra dans ses bras, Je puisse ainsi le reconnaître.

       Je fais ici référence à une expérience maintes fois vécue dans le désert, loin du désert romantique, imaginé en regardant l'immensité ou l'infini des étoiles du ciel au-dessus de nous alors que la terre est désolée et que l'on pourrait croire que l'on monte rapidement vers l'absolu. Le désert est un lieu infiniment charnel, un lieu où l'on a mal aux pieds, un lieu où l'on souffre pour marcher et pour survivre. Chaque fois je me suis dit que, dans ce désert, ma propre finitude, ma propre chair humaine, avec les souffrances qu'elle m'occasionnait, était faite pour entrer en communion avec l'infini du ciel qui se déployait au-dessus de moi, avec l'infini de l'horizon que j'avais devant les yeux, et que je n'étais pas du tout un étranger par rapport à cet infini-là, mais que j'étais fait pour cet infini-là, même si j'en avais "la trouille", la véritable trouille de rencontrer face à face mon Maître et mon Créateur.

       Nous avons tous quelque paresse, quelque médiocrité qui nous ont empêchés qui nous empêchent d'aller au plus profond de cette rencontre si intime avec Dieu que la communion de deux chairs n'est rien par rapport à la façon dont Dieu habiterait en moi et j'habiterai en Lui. L'amour de deux êtres humains, certes, nous met sur la voie de la façon dont Dieu communie, vit en moi, mais ce n'est qu'un pâle reflet de la véritable réalité de ce silence qui, enfin, éteint toute parole inutile pour ne faire entendre en moi que le Verbe, si puissamment que je suis presque confondu en Lui, devenant fils avec le Fils.

        Alors vous comprenez que lorsque Jésus tend la main vers Pierre et l'attire à Lui, le tirant de ce monde qui l'aspire, de cette eau qui est sous ses pieds, c'est pour le rapprocher de Lui, c'est pour le rapprocher de cette présence de Dieu, de cet infini, de cette majesté de Dieu, pour l'inviter à entrer dans ce silence profond qui est à la fois une louange éternellement chantée depuis le début de la création et que nos voix humaines, médiocres et superficielles, nous empêchent d'entendre en ce jour.

       Je vous invite à percer ce halo de résistance qui vous entoure et vous empêche d'aller vers Lui, d'aller en Lui, d'aller à sa rencontre. Peut-être vous faut-il repasser par une certaine peur de Dieu. Dans l'Église, nous avons peut-être eu trop tendance à rassurer les gens sur la majesté divine et en les rassurant, on a éteint en eux la volonté d'adoration, le geste intérieur qui, s'inclinant, adorant, reconnaît Dieu.

       Que résonne en nous "le son d'un silence ténu". Que déjà dans nos vies d'aujourd'hui, à travers peut-être la peur que nous pouvons avoir de Dieu et de sa grandeur, nous entendions : "N'aie pas peur !" pour que se découvre, sans que nous la réduisions, toute la dimension, toute la hauteur, toute la profondeur, toute la largeur et toute la longueur de Dieu.

       AMEN


 
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