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LA RENCONTRE DE DIEU

1 R 19, 9 a+11-13 a

(9 août 1987???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

N

ous avons entendu tout à l'heure ce merveilleux épisode du livre des Rois où le prophète Élie qui s'est réfugié dans la montagne de l'Horeb est appelé par Dieu qui vient à sa rencontre. "Au-devant de Dieu, il y eut un ouragan violent qui déracinait les autres, mais Dieu n'était pas dans l'ouragan, et après l'ouragan un tremblement de terre, mais Die n'était pas dans le tremblement de terre, et après le tremblement de terre, un feu, mais Dieu n'était pas dans le feu. Et après le feu, le murmure d'une brise légère, et quand Élie l'entendit, il se voila la face et s'avança au-devant du Seigneur."

        Pour bien comprendre ce texte et sa portée, il faut le replacer dans son contexte. Élie était le prophète de la violence et de la force de Dieu. Il était seul à défendre le culte du vrai Dieu contre des centaines de faux-prophètes qui avançaient le culte des faux dieux, des Baals, protégés qu'ils étaient par la reine étrangère d'Israël et tolérés par le roi et qui triomphaient dans tout le peuple. Élie venait de livrer contre les faux prophètes une sorte de match sur le Mont Carmel, les ayant provoqués à cette démonstration de la vérité de leur Dieu de la manière suivante. Un taureau pour les prophètes des Baals, un autre taureau pour Élie le prophète du Seigneur. On préparait le sacrifice chacun sur son autel, mais on n'y mettrait pas le feu, attendant que le vrai Dieu se manifeste. Les prophètes de Baal avaient dansé toute la journée autour de l'autel sans que rien ne se produise. Et vers le soir, Élie invoquant le Seigneur, le feu du ciel était tombé et avait dévoré l'holocauste du vrai Dieu, manifestant ainsi que les Baals n'étaient que des idoles. Dans cette lutte à mort, dans cette lutte si violente contre la majorité de ces faux prophètes, Élie avait ainsi remporté cette victoire aux yeux de tout le peuple, et comme c'était une époque de violence, Il avait ensuite égorgé de sa propre main tous les faux prophètes. Mais la reine le poursuivait de sa haine, et Élie se sentait abandonné. Malgré cette victoire spectaculaire du Mont Carmel, il avait l'impression d'être vaincu et c'est pourquoi il s'était enfui vers le Mont Horeb, pour retrouver courage et force auprès de son Dieu. Et c'est dans ce contexte que Dieu va se manifester à lui. Vous comprenez qu'un homme comme Élie attendait de la part de Dieu une manifestation de puissance, de force, d'éclat. Il attendait que Dieu vienne à travers l'orage, à travers les éclairs, la foudre et le tremblement de terre. Or Dieu n'était pas dans l'ouragan, Dieu n'était pas dans le tremblement de terre, Dieu n'était même pas dans le feu de l'éclair et de la foudre, mais dans le murmure d'une brise légère.

       Ainsi Dieu révèle, et c'est un tournant capital dans l'histoire de l'Ancien Testament car si vous êtes choqués par le fait qu'Élie ait, de sa propre main, égorgé les prophètes des faux-dieux, il faut bien comprendre que nous sommes en train de faire un anachronisme, et que la loi de l'amour fraternel n'était pas encore révélée, qu'il s'agissait d'hommes rudes, encore dans une civilisation peu évoluée, et qui devaient défendre de toutes leurs forces la foi et l'adhésion à Dieu, mais précisément Dieu révèle à Élie que la puissance, que la démonstration de force n'est pas la véritable manifestation de Dieu. Dieu veut faire comprendre à Élie que la rencontre de l'homme et de Dieu ne se situe pas dans ces concours, dans ces démonstrations, mais que la véritable rencontre de Dieu et de l'homme se fait dans l'intimité et dans le secret, dans le silence du cœur, là où souffle cette brise imperceptible, le murmure de la présence de Dieu.

       Nous sommes donc là à un tournant très important de la révélation de l'Ancien Testament qui annonce directement le message du Christ qui, Lui, ne voudra pas "transformer des pierres en pains", ne voudra pas quand Satan le lui proposera au désert "se précipiter du haut du Temple" pour par cette démonstration de puissance, convaincre les foules, mais qui voudra nous sauver dans le silence et la déréliction de la croix, par sa passion et par son agonie au jardin des oliviers.

       C'est donc la révélation de l'intimité de Dieu. Dieu est plus moi que moi-même. Dieu est au fond de mon être comme la source permanente, sécrète, silencieuse de ma vie. Il n'y a de salut, il n'y a de vérité, il n'y a de victoire, il n'y a de force que dans cette découverte intérieure de la présence mystérieuse, silencieuse de Dieu. Et c'est pour cela que le Christ Jésus lui-même, à chaque tournant de l'évangile, à chaque pas de sa mission sur la terre, va seul, comme nous l'avons entendu tout à l'heure, dans la montagne, se rassembler autour de la présence du Père. Le cœur de l'évangile c'est ce cœur à cœur de Jésus avec son Père, c'est ce ressourcement dans la présence intime et profonde du Père au centre de la vie de Jésus. Et quand Jésus s'est plongé dans cette présence vivifiante de son Père, Il peut marcher sur les eaux, Il peut vaincre les vagues et le vent contraires, Il peut dominer sur la mer et l'ouragan.

       Et dans la conception ancienne du monde, la mer est un lieu hostile. Ce n'est pas la mer de nos plages où nous venons prendre nos vacances, mais le lieu des monstres marins, c'est l'équivalent de ce que nous appellerions aujourd'hui l'enfer. Et marcher sur la mer, c'est vaincre les puissances du mal, c'est dominer les puissances cosmiques déchaînées. Et non seulement Jésus marche sur la mer, non seulement Il est vainqueur du mal, non seulement Il domine l'univers parce qu'Il s'est ressourcé dans l'intimité de Dieu, mais encore Il peut inviter Pierre, un homme, un homme tout simple comme vous et moi à marcher lui aussi sur la mer, à être plus fort que l'univers, plus fort que les puissances de la nature, plus fort aussi que les puissances du mal qui veulent se déchaîner dans sa vie. Parce que Jésus a rempli son cœur de la présence de son Père, Il peut devenir source de force et de victoire, non seulement pour Lui-même, mais pour ses disciples et pour tous les hommes. Parce que Jésus vit avec le Père, Il peut affronter la Passion, Il peut affronter les bourreaux, Il peut affronter les soldats, Il peut affronter la croix, Il peut affronter Satan dans ce combat face à face qu'Il va livrer contre lui, Il peut nous fortifier nous aussi, Pierre, les apôtres et les successeurs des apôtres, et aussi ces chrétiens innombrables que nous sommes tous, Il peut nous rendre à notre tour victorieux de la souffrance, de la tentation, de l'épreuve, voire de la mort.

        C'est cela le cœur de notre foi, l'intimité avec Dieu, cette intimité qui est d'abord celle de Jésus et qui, à travers Jésus, est notre propre intimité avec Dieu le Père. Car, parce que Jésus est Fils du Père nous sommes invités par Lui à devenir nous aussi, fils du Père. Et c'est ce qui nous a été donné par le baptême, et c'est ce qui nous est redonné à chaque instant par la grâce de Dieu, et c'est ce que nous allons puiser de nouveau dans l'eucharistie tout à l'heure. Parce que Jésus, Fils unique du Père, nous invite à être avec Lui les enfants du Père, nous sommes avec Lui, remplis de cette présence de Dieu qui nous rend plus forts que tout, plus forts que les événements du monde, plus forts que les détresses de notre vie, plus forts que le déchaînement des puissances du mal, plus forts que le confort ou l'argent ou le plaisir ou toutes les tentations du monde, plus fort que tout cela si nous sommes, avec Lui, enracinés dans cette intimité de Dieu.

       Malgré toutes nos occupations, malgré tous nos soucis, malgré tout ce qui remplit notre vie, il n'y a rien de plus urgent que de nous ressourcer dans l'intimité de Dieu. Il n'y a rien de plus important que de rentrer, avec le Christ, dans ce secret de la prière, dans ce secret de la présence vivifiante, aimante, intime, tendre et douce de Dieu. Il n'y a rien de plus important que de faire assez silence pour pouvoir entendre le murmure de cette brise légère. Oui, nous avons les oreilles habituées au brouhaha du monde, et nous n'entendons que le fracas de 1'orage, de l'ouragan, et il faut que les montagnes tremblent pour que notre attention soit attirée, et tant que ne se déchaînent pas les forces, nous passons inattentifs et sans nous en rendre compte, et pourtant le salut, la vérité est dans ce murmure imperceptible de la présence de Dieu qui ne s'impose pas à nous mais qui suppose que nous nous recueillons suffisamment pour l'entendre, pour lui ouvrir notre cœur.

       Alors, si vous avez un petit peu de loisir pendant ces mois d'été, si vous avez un moment de libre, ne vous jetez pas d'un bruit dans un autre, d'une agitation dans une autre, d'une activité dans une autre. Essayez de trouver un peu de temps pour le silence un peu de temps pour rencontrer Dieu, dans l'intimité, parce que c'est là que se trouve le véritable secret qui peut donner une véritable signification à toute notre vie.

       AMEN


 

 
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