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VIENS !

1 R 18, 9 a+11-13 a

(7 août 2005???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

F

rères et sœurs, peut-être avez-vous remarqué que chaque dimanche, dans les lectures qui nous sont proposées, la première lecture qui est de l'Ancien Testament, est choisie en parallèle avec l'évangile. Selon ce principe de lecture de la Bible très ancien et profond, le Nouveau Testament et en particulier l'évangile, éclaire la signification de l'Ancien et que l'Ancien Testament prépare ce que sera le nouveau. 

       Aujourd'hui nous sont proposées d'une part, la figure d'Élie et d'autre part, Jésus marchant sur les autres et appelant Pierre à sa rencontre. La relation entre ces deux textes n'est pas absolument évidente, elle est même assez subtile, c'est pourquoi, si vous le voulez bien, nous allons y consacrer quelques instants. 

       Élie, c'est le premier des grands prophètes de l'Ancien Testament. Élie c'est le témoin de l'unicité de Dieu en face de tous les faux dieux. Élie, c'est un homme terrible. Par ses mains, la toute-puissance de Dieu éclate comme un coup de tonnerre. Je vous rappelle seulement deux moments de la vie d'Élie, un qui est fort connu. C'est Élie qui est seul en face de tous les prophètes des faux-dieux, des baals, comme on dit, ils sont quatre cent cinquante. Ils ont le soutien de la reine Jézabel, et à travers elle, du roi lui-même, Achab. Élie en quelque sorte se sent seul à défendre l'unicité du vrai Dieu en face de tous les baals. Alors, il convoque tout le peuple sur le mont Carmel. Il convoque tous les prophètes des baals, et il leur dit : apportons deux taureaux, un pour vous, un pour moi, et nous allons offrir chacun notre taureau au dieu que nous servons, et nous verrons bien quel est le dieu qui répondra. Et tous les prophètes des baals apprêtent le taureau qu'ils avaient apporté, et ils font des danses, des invocations, toute la journée, et ils crient, mais personne ne répond. Alors, à l'heure du soir, Élie prend son taureau, il l'arrose d'eau pour rendre le miracle encore plus éclatant, il invoque Dieu et le feu du ciel tombe et consume le taureau. 

       Ce que je voudrais souligner, ce sont les derniers versets de ce récit. Le peuple évidemment est subjugué, il tombe à terre, et les gens disent : seul le Seigneur est Dieu. Élie leur dit : saisissez les prophètes de baal, et que pas un d'eux n'échappe, ils les saisirent, Élie les fit descendre près du torrent de Kishon, et là, il les égorgea. Voilà ce prophète terrible qui manifeste le vrai Dieu mais qui égorge les quatre cent cinquante prophètes de baal, pour bien marquer qu'ils sont des émissaires de faux-dieux. 

       Peu après, Élie annonce au roi qu'il va mourir, et comme le roi est allé consulter encore une fois un faux dieu, Élie lui dit : à cause de cela, le Seigneur t'abandonne. E le roi envoie un cinquantenier, disons un sergent, avec son escouade pour chercher Élie. Peut-être n'avait-il pas des intentions tout à fait pacifiques. Toujours est-il qu'Élie est assis sur le Carmel, et le cinquantenier lui dit : "Homme de Dieu, le roi l'a ordonné, descend ! " Et Élie lui répond : "Si je suis un homme de Dieu, qu'un feu descende du ciel et te dévore, toi et ta cinquantaine". Et aussitôt, un feu descendit du ciel et dévora le cinquantenier et toute son escouade. Cela se répète deux fois, tant et si bien que le troisième cinquantenier suppliera Élie : "Homme de Dieu, que ma vie et celle de tes cinquante serviteurs que voici ait quelque prix à tes yeux". Élie consentira à ce moment-là à venir voir le roi.    

       Vous voyez le personnage d'Élie, haut en couleur, mais qui déchaîne la colère de Dieu, la violence de Dieu, qui manifeste cette supériorité de Dieu, car il a une toute-puissance bien plus éclatante que celle de ces faux dieux qui ne sont rien. Devant ce personnage d'Élie, le récit que nous avons entendu tout à l'heure prend toute sa signification. Élie fuit la colère de la reine Jézabel, il s'en va dans le désert, il y reste quarante jours, il gravit la montagne de Dieu, l'Horeb, et Dieu lui dit : "Je viens à ta rencontre, sors pour m'attendre". Élie vient à la rencontre de Dieu. Que se passe-t-il alors ? Il y a d'abord un violent ouragan qui déchaîne le vent et les force de la nature, mais, nous dit le texte : Dieu n'est pas dans l'ouragan. Après l'ouragan, un tremblement de terre, toute la montagne est secouée, comme cela s'était produit quand Dieu avait donné la Loi à Moïse. Mais Dieu n'est pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, un feu qui dévore toutes les forêts et les buissons des montagnes, mais Dieu n'est pas dans le feu. Après le feu, Élie entend le bruit, le murmure nous dit le texte, d'une brise légère, et alors, Élie reconnaît que Dieu vient à sa rencontre, il se voile la face pour pouvoir s'approcher de Dieu. 

       C'est très important que ce prophète qui est le prophète de la violence, le prophète de l'absolu, le prophète de la toute puissance de Dieu, que ce prophète reçoive de Dieu cette révélation que Dieu n'est pas dans l'ouragan, n'est pas dans le feu, n'est pas dans le tremblement de terre, il est présent dans le murmure d'une brise légère. Autrement dit, Dieu dit à son propre prophète qu'il ne doit pas croire que la manifestation de Dieu, caractéristique de sa présence, est cette toute puissance qu'il a toujours défendu, cette violence qui s'affirme et que l'ouragan, le feu, le tremblement de terre symbolisent, la présence de Dieu, c'est une présence aussi imperceptible que la murmure d'une brise légère. Dieu ne se révèle pas dans la force, Dieu ne se révèle pas dans la toute puissance, Dieu se révèle dans le secret, dans le murmure imperceptible d'une présence intime. 

       Il y a là comme un retournement de la conception que nous faisons trop souvent et que les hommes tout naturellement font de la divinité, quand les hommes ont commencé à percevoir qu'il y avait quelque chose au-dessus d'eux, ils ont conçu ce divin, comme quelque chose qui s'impose à nous, nous échappe, ce sur quoi nous ne pouvons pas mettre la main, ce qui nous dépasse, tout autre, ce qui est transcendant. C'est cela la conception que nous nous faisons de Dieu, et souvent, nous aussi, nous croyons que Dieu est d'abord ce tout puissant qui a créé toutes choses et qui peut faire n'importe quoi pensons-nous, peut-être que le Dieu de la Bible, déjà le Dieu d'Élie nous révèle un autre visage, le visage d'une fragilité, d'une faiblesse, très mystérieux. Que signifie ce murmure imperceptible de la présence de Dieu qui ne s'impose pas mais qui est là simplement offert. 

       Quel rapport avec l'évangile ? Dans l'évangile, nous voyons Jésus marcher sur les eaux. Là aussi, notre première réaction c'est de penser que Jésus est plus fort que les lois de la nature, que Jésus a des pouvoirs surhumains, que la divinité de Jésus se manifeste parce qu'il opère des miracles, des prodiges, comme celui de marcher sur l'eau, et comme les disciples, nous sommes plutôt bouleversés devant cette puissance de Dieu qui s'affirme ainsi avec force et violence. Que se passe-t-il alors ? Pierre avec sa spontanéité habituelle lance un défi à Jésus : "Si c'est vraiment toi, dis que je marche moi aussi sur l'eau ?" Et Jésus lui dit : "Viens". Et Pierre descend sur la mer et il marche, lui aussi sur l'eau, en allant vers Jésus. Et tout à coup, il prend conscience du déchaînement de la tempête, du vent violent, de cette mer dangereuse sur laquelle il est en train de marcher, et alors, il s'enfonce. Il va se noyer. Il appelle au secours, Jésus lui tend la main et le relève. Nous pourrions interpréter ce passage de l'évangile en disant que la faiblesse humaine, la faiblesse de Pierre qui n'a aucun pouvoir sur la mer, aucun pouvoir sur la pesanteur, cette faiblesse humaine doit s'accrocher à la toute-puissance de Dieu. Jésus parce qu'il est Dieu est au-dessus des lois de la nature, il marche sur l'eau et il peut donner à Pierre l'ordre de marcher et même le saisir par la main quand il va s'enfonce dans les eaux. 

       Autrement dit, nous serions là en face de la faiblesse de la créature, de la fragilité de ces êtres petits, limités et de surcroît pécheurs que nous sommes, mais en face, il y a la toute puissance de Dieu. Si on nous a donné le texte d'Élie à l'Horeb en parallèle à ce passage, c'est peut-être que cette interprétation et un peu courte. Si Dieu a manifesté à Élie qu'il renonçait à la toute puissance de l'ouragan, du feu et du tremblement de terre pour se manifester dans la délicatesse de la brise légère, ce n'est pas pour nous dire ensuite dans l'évangile : vous êtes d'une nature faible et fragile, mais moi, Dieu, j'ai la force et selon cette parole de saint Paul qui est admirable par ailleurs, ma puissance se manifeste dans la faiblesse. La puissance de Dieu viendrait compenser notre fragilité. Remarquez que ce n'est pas exactement cela que nous dit le texte de l'évangile. Quand Pierre s'enfonce, que lui dit Jésus ? Il lui dit : "Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?" Jésus en appelle à la foi de Pierre, non pas la foi en la toute puissance de Jésus, mais la foi en la personne et la parole de Jésus. Jésus vient à sa rencontre, il lui dit : viens, marche. Pierre aurait dû marcher dans l'appel de cette parole de Jésus, s'élancer à sa rencontre. Ce n'est plus une question de puissance, c'est une question de confiance. Ce que Jésus reproche à Pierre c'est de ne pas avoir eu confiance, de ne pas avoir adhéré à cette relation profonde qui existe entre Jésus et lui, et qui se traduit par cet appel de Jésus : viens à ma rencontre. 

       Ce n'est pas parce que l'on compte sur la toute puissance de Dieu, c'est parce que l'on a assez confiance en Dieu pour marcher quoiqu'il en soit, quelles que soient les circonstances. La foi, c'est une relation personnelle avec quelqu'un, très précisément avec Dieu. Cette relation personnelle rend en quelque sorte caduque toute discussion sur la puissance ou sur le pouvoir. Il ne s'agit pas de pouvoir, il s'agit d'un lien intime avec Dieu, et dans ce lien tout est possible. Non pas en vertu d'un dépassement de la nature, mais tout est possible parce que seul à seul compte la relation que nous avons avec Dieu, l'absolue confiance que nous avons en son amour, et la remise totale de notre être aux mains de son amour. Dieu nous le dit : viens, non pas pour nous tromper, non pas pour nous séduire, non pas pour nous égarer. Si Dieu nous dit : viens, c'est parce que sa parole nous permet effectivement de venir et de marcher vers lui. 

       Ce que Pierre découvre ici ce n'est pas d'abord qu'il est fragile et que Jésus est tout puissant, ce qu'il découvre, c'est qu'une seule chose compte dans sa vie, c'est la parole de Jésus qui l'appelle. C'est cette parole qui à la fin de l'évangile sera reprise par Jésus quand après sa résurrection, il dira à Pierre : "Viens, suis-moi". Et l'évangile nous dit : ces paroles indiquaient la mort par laquelle il devait glorifier Dieu. Oui, ce Pierre qui a douté, ce Pierre ensuite a accepté ensuite d'aller jusqu'à la mort, ce Pierre qui a marché sur la mer, et qui a renié Jésus au moment de sa Passion, mais que l'amour de Jésus a repris en main, quand après sa résurrection, Jésus lui a dit : "Pierre m'aimes-tu ?" – "Oui, je t'aime". – M'aimes-tu plus que les autres ? " – "Oui je t'aime, tu le sais Seigneur". - "Sois le pasteur de mon Église non pas à cause de ton courage, non pas à  cause de ta force, non pas à cause de ta puissance, mais sois le pasteur de mon Église parce que tu as fait l'expérience de la pauvreté et de la confiance qui seule peut nous sauver"

       Frères et sœurs, à nous aussi, comme à Jean-Baptiste Jésus adresse cette parole : "Viens". Alors, mettons-nous en marche et cela seul suffit. 

 

       AMEN


 

 

 
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