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LE COURAGE D'AVOIR PEUR

1 R 19, 9a-11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (9 août 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Voyant la violence du vent, il eut peur et se mit à crier : Seigneur sauve-moi ! " Frères et sœurs, nous avons beau essayer de prendre un temps de vacances au rythme de l'insouciance, de la somnolence et du sommeil, nous avons beau essayer de nous cacher, pour un instant, comme s'il y avait une trêve tacite durant ce mois d'août, toutes les difficultés dans lesquelles notre monde est engagé, nous avons beau même, au niveau plus personnel et individuel, essayer de faire parfois de ces temps de vacances un sorte de temps d'insomnie dans lequel on refuse carrément de se voir en face, malgré tous ces efforts d'un certain aveuglement complice à l'intérieur de nous-mêmes et les uns avec les autres, nous savons fort bien, au fond de nous-mêmes que nous traversons un temps difficile, que notre cœur et notre monde ressemblent à cette mer agitée et bouillonnante sur laquelle s'avance cette pauvre barque, cet esquif de rien du tout, dans laquelle il n'y a qu'une poignée de chrétiens.

Et ce qui est troublant, c'est peut-être le plus inquiétant, c'est que les disciples, eux avaient peur, tandis que nous, nous n'avons même plus le courage d'avoir peur. Eux, ils voyaient la violence du vent et des vagues qui frappaient sur la barque et ils criaient : "Seigneur, sauve-nous !" Nous, je ne sais pas très bien si nous voyons la violence des vagues qui secouent notre monde, mais nous ne crions pas beaucoup, nous sommes étrangement silencieux. Mais, me direz-vous, pourquoi nous accuser de ne pas avoir peur ? pourquoi dire qu'en réalité nous fermons les yeux ? Est-ce que nous ne lisons pas notre journal tous les jours ? Est-ce que nous n'avalons pas à petites doses, est-ce que nous ne savourons pas comme un vieux cognac qui nous est familier, ces petites doses quotidiennes de mauvaise conscience qui servent à nous vacciner contre tous les malheurs ? Est-ce que nous ne cultivons pas cette mauvaise conscience dans laquelle nous nous plaignons, jour après jour, des malheurs du monde, que rien ne va plus et que si, nous-mêmes, nous nous occupions des choses, cela irait bien mieux ? Vous nous dites que nous n'avons pas peur, mais est-ce nous ne lisons pas, par ces temps de vacances, ce grand succès de librairie : Nostradamus ? Est-ce que nous ne nous gargarisons pas, à coups d'apocalypse, de grands malheurs, de signes déchiffrés à partir de je ne sais quelle rose et de je ne sais quelle Rome ? Dans tout cela, nous activons au fond de nous, cette espèce de peur, cette espèce d'angoisse, ce goût de l'apocalypse comme on aime se faire peur au cours d'un film d'épouvante.

Mais croyez-vous vraiment, frères, que c'était cela la peur qui habitait le cœur des disciples ? De quelle peur avons-nous peur ? Est-ce que c'est simplement de cette peur qui nous rend complice à nous-mêmes et au monde ? Est-ce que notre peur, ce n'est pas simplement cette espèce de frisson d'épouvante que nous ressentons dans le dos et qui nous permet de savourer d'autant mieux après, ce bonheur qui nous reste à vivre ? "Encore une petite minute, monsieur le bourreau !"

Frères et sœurs, lorsque je veux parler de la peur, je ne parle pas d'un sentiment, je ne parle pas davantage de la mauvaise conscience qui sévit si fort dans nos esprits par les temps qui courent. Lorsque je veux parler de la peur, je veux parler de cette réalité que nous éprouvons parfois, parce que vous avez sans doute remarqué qu'à la différence de tous les autres sentiments, la peur est quelque chose qui vient de notre corps. Lorsque nous avons peur, c'est comme une sorte de secousse électrique qui nous traverse complètement et qui nous immobilise. La peur ce n'est pas d'abord une réalité de la conscience, bonne ou mauvaise. La peur, c'est une sorte de saisissement de tout l'être, c'est un peu comme l'émerveillement. C'est vrai que de nos jours, nous ne savons plus nous émerveiller, nous sommes vaccinés contre tout, nous avons tout vu, nous n'avons plus rien à voir, et nous ne sommes plus capables de nous émerveiller, au plus profond de nous-mêmes, devant une réalité si humble, si modeste qu'elle soit.

Je crains qu'à certains moments, nous ne soyons plus capables d'éprouver de la peur, parce que, précisément, la peur c'est autre chose que nos idées, c'est autre chose que nos pensées, c'est une sorte de secousse électrique qui nous traverse tout entier, "ça nous prend aux tripes ", comme nous disons. Et à ce moment-là, nous nous sentons totalement démunis, saisis, et incapables de faire quoi que ce soit. Et c'est précisément un peu cela qu'ont vécu les disciples sur le lac.

C'était une peur plus profonde que leur conscience, plus profonde que ce qu'ils ressentaient. Ce n'était pas une peur d'apocalypse, c'était tout simplement le fait, qu'à un certain moment, après la multiplication des pains, après ce moment d'euphorie de tout le peuple qui voulait faire de Jésus son Roi et son nouveau Messie, voici qu'ils ont été obligés de s'éloigner, de monter dans une barque, et là d'être tout à coup confrontés à la violence des flots. Ce qui a déchaîné leur peur à ce moment-là, c'est que Jésus n'était pas là. Ce n'était pas simplement le fait de voir le danger en face, c'était le fait de se rendre compte qu'il fallait affronter ce danger sans Jésus. Et c'est là la première raison de leur peur : ils sont là et Jésus n'est pas là. Et leur peur les saisit si entièrement, si totalement qu'ils n'arrivent pas à imaginer que Jésus peut être là. Et lorsqu'Il arrive sur ces flots déchaînés, ils crient : "C'est un fantôme !", et ils ont plus peur encore, comme si, à ce moment-là, la peur qui les avait saisis les empêchait de prendre connaissance de la réalité de la présence de Dieu, du Fils de Dieu au milieu de la tempête.

C'est pourquoi, à ce moment-là, il faut que le Christ dévoile sa propre identité : "C'est moi !" et qu'Il touche à bout portant le sentiment qui est au fond de leur cœur "N'ayez pas peur !" Et c'est alors que Pierre, dans une sorte de provocation inouïe dit : "Mais si c'est Toi, ordonne que je puisse marcher sur les eaux !" Il ne sait pas ce qu'il dit, Pierre. Il est encore complètement terrorisé par la peur, sinon il ne demanderait pas cela. En effet, en demandant cela, il demande au Christ de le mettre quasiment au pied du mur, de manifester sa foi, non pas simplement dans un acte de pensée, dans une sorte de certitude de sa conscience, mais dans un acte qui va être un acte de foi, ou plus exactement de la foi en acte. Nous croyons souvent que notre foi c'est d'abord une sorte de pure décision de notre esprit, une sorte de désir, une sorte d'affirmation intellectuelle de notre cœur, un acte par lequel nous disons ce que nous pensons ou nous le proclamons. Or, là, Pierre, avec une sorte d'instinct qui ne vient pas de lui, dit au Seigneur : "Si c'est Toi, fais que je marche sur la mer !", c'est-à-dire : que ma foi me rejoigne non pas simplement dans des paroles mais dans un acte, de pouvoir m'avancer sur cette mer agitée, sur ces bouillonnements, sur ce qui fait l'objet de ma peur, de pouvoir fouler aux pieds ma peur, c'est là que se manifestera ma foi.

C'est cela que Pierre demande, mais dans sa naïveté, il croit que lui seul est capable de l'accomplir. Et quand il s'avance sur les flots de la mer, son Seigneur a beau être là, Pierre ne pense qu'aux sécurités qu'il peut s'assurer par lui-même, et c'est pourquoi, devant la mer déchaînée, la peur le ressaisit à nouveau. Il ne peut plus avancer, il s'est rendu compte de l'outrecuidance invraisemblable de ses propos. Si cela venait de lui, il ne peut pas marcher sur la mer. Et c'est pourquoi, par manque de foi, parce que l'acte de sa foi ne peut pas se réaliser dans cet acte de confiance qui est de marcher sur les eaux, à ce moment-là, il coule. Et c'est à ce moment-là que le Seigneur lui apprend d'où vient la foi, parce qu'au moment même de couler, il se retourne vers son Seigneur, et alors, dans le moment de plus grand danger et de la plus grande détresse, il crie enfin son acte de foi. Au moment où, en apparence il est happé par ce qui faisait sa peur, au moment où il éprouve, non seulement la force de ce qui se déchaîne contre lui, non seulement la faiblesse de son propos et de ce qu'il voulait faire, au moment où il voit qu'il est perdu, il sent jaillir en lui quelque chose qui ne vient pas de lui, c'est la prière même du Christ en lui : "Seigneur, sauve-moi !" Et se retournant vers son Seigneur il lui tend la main, et le Seigneur le sort des flots et de la tempête, Il le conduit dans la barque, qui est la figure de l'Église. Et au moment où tous deux montent dans la barque, les autres disciples confessent : "Vraiment, Tu es le Fils de Dieu !" La foi de Pierre a aidé les autres disciples à proclamer leur foi dans le Seigneur, Fils de Dieu.

Frères et sœurs, nous aussi, nous vivons la tempête apaisée. Je crois qu'il y a deux choses vis-à-vis desquelles nous devons être très prudents. La première, c'est que nous ne devons pas avoir de fausse peur. La seule peur que nous devrions avoir, ce n'est pas les terreurs que nous pouvons nous fabriquer par nous-mêmes, ce n'est pas une peur humaine, c'est vraiment une peur qui vient du fait que nous constatons, à certains moments, l'absence de Dieu au milieu de ce monde agité. C'est cela la véritable peur, c'est cela la crainte dont nous parle la Bible. La crainte, ce n'est pas du terrorisme de la part de Dieu, c'est le constat, dans notre cœur et dans notre vie, que Dieu n'est pas là, que Dieu est absent. La crainte, c'est cet effroi, cet émerveillement retourné à l'envers, par lequel nous sommes comme brisés dans notre être, en constatant tout à coup, à travers l'expérience du malheur, de la souffrance du monde, que, par le péché, Dieu, à certains moments, ne peut pas être dans notre cœur ou dans le cœur du monde. Il n'y a pas d'autre peur à avoir que celle-là. Toutes les autres sont vaines et contribuent à nous égarer davantage.

La deuxième chose, quand nous aurons eu le courage d'avoir cette peur-là, c'est de savoir nous émerveiller de cette présence de Dieu. Car, contrairement à ce que nous croyons, lorsque nous avons subi l'épreuve du vide qu'il peut y avoir en nous, du vide qu'il peut y avoir dans notre cœur, quand nous avons vu que Dieu n'était ni dans l'ouragan, ni dans le feu, ni dans le tremblement de terre, peut-être qu'à ce moment-là, nous aurons les yeux, les oreilles, notre cœur et toute notre chair, ouverts, pour sentir à travers tout nous-mêmes le souffle de la brise légère. C'est ce que Dieu nous invite, ce matin encore, à éprouver par-delà notre peur de l'absence de Dieu. C'est de voir, dans le geste que je vais faire tout à l'heure sur Dorothée, cette eau qui va couler sur son front, de remarquer, de percevoir, au plus intime de nous-mêmes, la douceur de Dieu. "Goûtez et voyez combien est doux le Seigneur !"

 

AMEN

 
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