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TROIS PEURS

1 R 19, 9a-11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (10 août 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


 

Frères et sœurs, la condition de Fils de Dieu est une condition bien difficile. Si vous faites des miracles au vu de tout le monde, on va vous accuser d'être démagogue et d'attirer à vous les foules en disant que c'est bien facile de faire cela devant les gens.

Si comme c'est le cas aujourd'hui vous faites un miracle qui ne sert à rien, car entre nous soit dit, cela ne sert à rien que Jésus marche sur les eaux, il n'avait qu'à faire comme il le faisait toujours, contourner le lac par le chemin qui le borde, vous me direz : franchement, là il s'amuse, il exagère, il perd son temps, il aurait mieux fait d'aller guérir quelques malades et de nourrir encore quelques foules. Un miracle ne sert à rien, Jésus n'en a pas besoin, il pouvait très bien aller de l'autre côté soit par une barque soit par le chemin de terre, et de même faire marcher Pierre sur les eaux, cela ne sert à rien non plus. Jésus n'avait qu'à lui dire : écoute Pierre, je sais que tu vas me trahir, prends patience, reste dans ta barque, je te retrouverai dans quelques heures de l'autre côté comme d'habitude !

Frères et sœurs, il faut laisser de côté cet aspect un peu superfétatoire pour se concentrer sur une autre question qui peut paraître bizarre mais qui est pourtant au cœur du récit, c'est le problème de la peur. Il ne faut pas l'oublier celle-là. Nous avons eu tous, les yeux concentrés sur Jésus qui marche librement sur les eaux au milieu de la tempête déchaînée, et nous avons peut-être oublié une autre tempête qui se déchaîne dans le récit, c'est la peur. La peur d'abord des disciples qui sont dans la barque, qui rament à contre-courant, qui n'avancent pas et qui ont une peur bleue de mourir noyés dans les eaux sombres du lac de Tibériade, la peur quand ils voient cet homme marcher sur les eaux : c'est un fantôme, et la troisième peur, la peur de saint Pierre, qui une fois marchant sur les eaux, cesse de fixer les yeux sur Jésus, commence à regarder la tempête autour de lui et perd pied dans tous les sens du terme.

La première peur, celle des apôtres dans la barque, elle nous est familière. Qu'est-ce que cette première peur ? Elle consiste à fixer des objectifs comme les disciples ont eu leur objectif fixé par Jésus: vous allez me retrouver de l'autre côté du lac Les apôtres prennent une barque, les événements se mettent contre eux, ils ont un mal fou pour arriver à leur but. Très souvent nous aussi, nous nous fixons des objectifs, ou nous demandons à l'Écriture, au Seigneur ou à l'Église de purifier nos buts ou ce que nous voulons au fond de notre cœur, et puis l'intendance ne suit pas, les moyens ne suivent pas. Vous vous réveillez un beau matin en vous disant : voilà, j'ai enfin le désir de me convertir, et c'est juste ce jour-là que vous avez l'impression que le monde entier est contre vous et que vous n'avez pas arrêté de faire le contraire de ce que vous vouliez. Vous n'y arrivez pas, tous les éléments sont contre vous et vous faites l'expérience de votre petitesse, vous faites l'expérience que même si le but est bon, les moyens pour l'atteindre ne sont pas évidents et qu'il faut de la patience et du courage. Mais cela dit, dans cette première peur, je le rappelle, elle nous est quand même familière parce que le but est fixé et que nous sommes confrontés à des événements que nous connaissons. Mais il nous faut les maîtriser. Les apôtres pour la plupart sont pêcheurs sur le lac de Galilée, je vous rassure, ils n'en étaient pas à leur première tempête.

La deuxième peur n'est pas tout à fait pareille. C'est ce moment où les apôtres en train de ramer aperçoivent en train de marcher sur les eaux, un homme et ils crient cette parole : c'est un fantôme ! Je vous rappelle simplement qu'ils ont poussé le même cri devant le Christ ressuscité. Cette peur n'est pas nourrie par des éléments familiers que nous n'arrivons pas à contenir, mais ce sont des événements nouveaux qui bouleversent tous nos fondements et toutes nos connaissances. Il n'est pas normal que les apôtres voient un homme marcher sur les eaux, parce que jamais personne n'a agi de cette manière. Selon les règles évidentes de la pomme qui tombe de l'arbre dans un mouvement descendant, un homme ne marche pas sur les eaux, mais il coule. Les apôtres se retrouvent donc face à une situation complètement inconnue. Nous-mêmes quand nous nous retrouvons devant une situation inconnue, nous avons peur. La deuxième fois, quand on est confronté au même événement, généralement, on a moins peur.

La troisième peur, c'est la peur de saint Pierre. C'est la peur d'être exaucé. Cela peut paraître étonnant, mais le problème est là. Saint Pierre qui n'a jamais peur de rien demande l'impossible à Jésus et lui lance un challenge : tu nous dis n'ayez pas peur, c'est moi. D'accord, mais qu'est-ce qui me prouve que c'est bien toi, et si c'est toi, tu dois être capable de faire des miracles comme tu en as déjà fait auparavant. Je te demande une preuve pour me montrer que tu es bien celui que tu dis que tu es ! Le problème c'est que cela va beaucoup plus loin. Saint Pierre va commencer à marcher sur les eaux, mais il va être pris par cette peur d'avoir été exaucé. Très souvent lorsque nous demandons à Dieu d'exaucer nos demandes nous ne nous rendons pas toujours compte des conséquences de cette demande. Nous demandons une vérification, une petite chose qui est au niveau de notre horizon humain, mais Dieu donne plus que ce que nous lui demandons. Ce que demande saint Pierre au départ, c'est plus une vérification d'identité, mais comment Jésus entend-il cette prière ? Il l'entend d'une autre manière. Il entend Pierre lui dire : je désire te rejoindre. Quand je te rejoins, je deviens qui ? je deviens aussi toi. En te rejoignant toi Seigneur qui marche librement sur les eaux, je n'ai qu'un seul désir, c'est de devenir comme toi. J'ai le désir devenir aussi un fils de Dieu. Là on n'est pas dans la magie, mais Jésus permet à saint Pierre de partager d'une certaine manière, une expérience de condition de Fils de Dieu. Tant que saint Pierre a les yeux fixés sur Jésus, ça marche, mais à partir du moment où il commence à regarder autour de lui, en pensant qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans l'ordre des lois naturelles, et qu'il se laisse submerger par la peur de contempler la tempête qui tourne autour de lui, et qui jusque-là n'a eu aucun effet sur lui, il perd pied.

Frères et sœurs, faisons attention dans ce processus de ces différentes peurs que j'ai évoquées dans ce récit. Il ne faudrait pas croire comme certaines méthodologies spirituelles que nous passons dans notre vie d'étape en étape, comme dans les jeux vidéo. Je ne crois pas dans notre vie que nous passions scrupuleusement de la première étape à la troisième étape en passant par la deuxième. Les choses sont beaucoup plus compliquées, et il peut même nous arriver de vivre des événements tels que la tempête apaisée, des événements dans lesquels nous retrouvons les trois peurs mélangées. Ne pensons pas que nous ne sommes pas très bons, parce qu'on se sent toujours à la première peur, on se bat tous les jours avec les événements du monde, et l'on aimerait pouvoir expérimenter un jour la peur de saint Pierre. Je vous rassure, cela n'intéresse absolument pas Dieu.

Ce que nous dit ce récit, c'est que le seul désir de Dieu, c'est que nous fassions déjà ce que nous pouvons avec nos forces humaines. Pour continuer l'histoire de la tempête apaisée, si Jésus n'avait pas été aperçu par les apôtres depuis leur barque, ils auraient galéré, ils seraient arrivés de l'autre côté de la rive et ils auraient vu Jésus. Le Seigneur se laisse aussi rencontrer par tous les galériens que nous sommes, et qui ont l'impression de galérer chaque jour avec des peurs familières. Mais Jésus et l'évangile nous invitent à trouver une véritable demande de notre prière. Très souvent, nous sommes trop timides, nous pensons que cela ne sert à rien de demander et que de toute façon cela ne marche pas ! Là c'est vite réglé. Mais il y a aussi cette peur d'être exaucé. Si on est exaucé pour telle chose, on n'est pas exaucé uniquement pour une demande précise, mais on est aussi exaucé pour les conséquences de cette demande. Je le redis pour saint Pierre, il ne s'agit pas uniquement de vérifier l'identité de Jésus, il s'agit après de vivre les conséquences de cette demande exaucée et qui n'est pas évidente.

L'expérience de saint Pierre nous invite aussi à méditer sur la condition chrétienne qui est loin d'être facile. Beaucoup de nos contemporains qui sont éloignés de la foi, disent que les chrétiens ont de la chance, eux, ils marchent sur les eaux, ils voient Jésus, tout va bien, ils ne sont jamais malades, ils ne vont pas voir de psy, tout va bien pour les chrétiens. Or, la condition de Fils de Dieu c'est une certaine intimité avec le Père, et n'oubliez pas la toute petite incise, parce qu'on est happé par saint Pierre qui marche sur les eaux, mais juste avant, il y a cette incise très belle : Jésus envoie ses apôtres de l'autre côté du lac, il renvoie les foules chez elles, puis, il s'en va sur la montagne pour prier face à face avec son Père. C'est cela qui nous est demandé. Si nous demandons des choses impossibles, n'oublions pas que cela nous demande aussi de vivre pleinement notre condition de fils et de fille de Dieu et par conséquent, de vivre dans un face à face avec Dieu. C'est beaucoup moins évident.

N'ayez pas peur ! Je sais que la phrase est très connue, mais n'ayez pas peur, essayez au cœur de votre vie, à partir de ce seul désir de rencontrer Dieu, que vous restiez dans la barque ou que vous essayiez de marcher sur les flots.

 

AMEN

 

 

 

 
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