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JESUS TOUCHE, LUI AUSSI, PAR LE FEU DE SA PAROLE

Jr 38, 4-6 + 8-10 ; He 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 août 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis venu apporter le feu sur la terre ».

Frères et sœurs, question un peu terrible : Jésus est-Il une sorte de pyromane spirituel ou bien un porteur d’explosifs qui, par le feu, va détruire tout l’environnement comme c’est encore arrivé hier soir en Afghanistan ? Quand Jésus dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre », cette parole nous gêne beaucoup parce qu’elle nous laisse repenser à une certaine représentation de Dieu qui, par le feu, suggère la violence de l’intervention divine. Et Dieu sait que cela n’a pas manqué dans l’Ancien Testament. Un passage presque parallèle dans le prophète Michée dit à peu près la même chose. Pour les Anciens – aujourd’hui nous sommes un peu libérés de ces représentations – le feu est la fin du monde. C’est pourquoi chez les Anciens la canicule était une période particulièrement détestée, parce qu’on se disait que le soleil s’était tellement rapproché de la terre qu’il allait y mettre le feu. Est-ce bien cela ? Jésus dit-Il : « Je vais vous mettre le feu » ? « Je vais vous détruire par le feu » ? Parole d’autant plus énigmatique qu’Il dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre », c’est bien de Lui comme initiateur de l’incendie qu’il s’agit, mais en même temps, on ignore qui va être la victime. C’est ambigu. On traduit habituellement : « Et comme je voudrais qu’il soit allumé tout de suite ». En réalité, la traduction ne permet pas d’interpréter de cette façon-là. On peut dire aussi, et je crois que c’est plus juste : « Comment ne pourrais-Je pas vouloir qu’il soit allumé ? », comme si Jésus Lui-même considérait que non seulement le monde est livré à ce feu destructeur, mais Lui aussi, et que tous les deux, Jésus et l’humanité, vont sombrer dans une autodestruction atroce.

Frères et sœurs, est-ce le genre de représentation que Jésus pouvait prendre à son compte ? Quand Il dit : « J’apporte le feu », que pense-t-Il réellement du feu ? On a parfois essayé de dire que le feu était simplement le Saint-Esprit. Là, tout le monde est d’accord. S’Il est venu apporter le feu du Saint-Esprit, nous sommes contents, mais avouez que le contexte n’invite guère à se réjouir de cette intervention de Jésus. Apporte-t-Il vraiment le Saint-Esprit ? Pourquoi ne l’aurait-Il pas dit ? Qu’est-ce que Jésus veut dire lorsqu’Il se pose au milieu de la communauté de ses disciples et peut-être de la foule, en annonciateur d’un feu ? Quel feu ? Et pourquoi ?

Nous lisons en général ce texte comme si Dieu avait pour seule envie de faire flamber le monde. Cette représentation est très courante dans les religions de l’époque et je crains, hélas, qu’elle ne perdure encore parfois aujourd’hui. On a alors l’impression que c’est Dieu qui allume le feu. Il ne dit pas : « Je suis venu allumer le feu », Il dit : « Je suis venu porter un feu ». D’autre part, chose surprenante, Jésus dans cet enseignement, dévoile quelque chose de l’intérieur de Lui-même. C’est suffisamment rare pour qu’on le note. Jésus, habituellement, ne nous fait pas part de ses états d’âme. Il ne nous dit pas : « Aujourd’hui, Je vais bien et j’ai un moral extraordinaire, vous allez entendre ce que vous allez entendre et Je vais vous faire le sermon sur la montagne ». Il ne dit presque jamais des choses qui révèlent l’intérieur de Lui-même. Et là, on a l’impression que cette annonce du feu est une sorte de confidence. Jésus, à l’intérieur de Lui-même, éprouve comment le feu va être jeté, mis dans le monde.

D’où cela vient-il ? D’une chose finalement assez simple : comme la plupart des prophètes de l’Ancien Testament, Jésus a très bien vu que lorsqu’Il agissait au nom de sa mission prophétique – annoncer un message absolument singulier qui vient de la part de Dieu –, ce message qu’Il annonçait ne laissait pas indifférent et pouvait aller jusqu’à mettre sens dessus-dessous les auditeurs. C’est d’ailleurs ce qui sera confirmé immédiatement après, quand Jésus dira : « Je suis venu dresser le fils contre son père, le père contre son fils, la bru contre sa belle-mère… » Il constate ainsi que quand il y a présence de la parole de Dieu, de Jésus exerçant son ministère pour annoncer l’Evangile, ça met le feu.

Est-ce une sorte de description extérieure ou bien, comme je le suggérais, une expression du drame intérieur du Fils de Dieu ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Si Jésus n’était là que pour nous dire : « A partir du moment où J’arrive, ça va être une sorte de pagaille monstre dans le monde (ça n’a d’ailleurs pas été tout à fait le cas, du moins au début, peut-être que plus tard il y a eu des affrontements plus raides) » ? Sur le moment ce n’est pas ce que Jésus veut dire. Que veut-Il dire ? Il se rend compte qu’à l’intérieur de Lui-même, sa parole divise, sa parole n’unifie pas. Or pourquoi est-Il venu, sinon pour faire que les hommes qui L’écoutent adhèrent à sa parole et trouvent leur unité, trouvent ce visage d’une humanité renouvelée précisément par la force de cette parole ? Ce qui touche Jésus au plus intime de Lui-même et dont Il fait confidence à ses disciples à ce moment-là, c’est la découverte que sa mission, au lieu d’avoir simplement l’air d’être une sorte de travail de propagande unificatrice, au besoin lénifiante, pour dire « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, quand il M’écoute », déchaîne nécessairement dans le cœur des auditeurs, une sorte de rupture et de coupure contre laquelle je ne dirai pas qu’ Il ne peut rien, mais qui est là comme le principal objet de résistance à son enseignement.

Autrement dit, pour Jésus Lui-même, quand Il essaie de faire si on peut dire le point sur sa mission, Il ne fait pas un point positif, mais un point dramatique. Il s’aperçoit qu’accomplir la mission qui Lui a été donnée est une source de tensions, de ruptures, de divisions. Ça se ramène jusqu’à Lui, à l’intérieur de Lui-même, au moment de la Passion, « Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de Moi ». Le Christ a vécu jusqu’à l’intérieur et dans l’intime de Lui-même cette brisure et cette destruction que peut induire le mal. Il a résisté, certes, mais Il a connu la tentation, et c’est peut-être une chose que nous ne mesurons pas assez. Jésus a vu le poids, la pesanteur du mal quand il accable le cœur de l’homme, et Lui, avec un cœur d’homme. Par conséquent, Il éprouve à l’intérieur de Lui-même cette espèce de rupture radicale : lorsque l’homme est livré à ce choix, reste-t-il sur ses positions acquises, ou bien est-il capable d’ouvrir son être à la venue de la parole ? Et pour Jésus, c’est d’autant plus grave que c’est Lui qui est la source de cette venue. Quand Il apporte le feu, le feu, c’est sa parole, c’est son message, c’est Lui ! Et quand Il arrive, Lui, cela ne laisse personne indifférent. Et c’est ce qu’Il a voulu dire. Il dit à ses disciples : « Regardez comment ça se passe : ça se passe mal ». Alors pourquoi est-Il venu ? Si c’est pour semer la pagaille de cette façon, Il aurait mieux fait de rester là-haut !

C’est bien là où ce texte est très riche et où il devrait nous donner beaucoup à réfléchir. Si nous croyons que Dieu est seulement Quelqu’un qui vient guérir, qui vient arranger les choses à la mesure de nos demandes, de nos attentes et de nos espérances humaines, si nous croyons que Dieu est venu pour ça, c’est un sublime garagiste, un réparateur de grande classe. Mais ce n’est pas ce qu’Il voulait. Il voulait que tout homme, chacun d’entre nous, soit confronté à la violence de cette parole qui nous est donnée lorsque c’est Dieu qui nous dit qu’Il vient pour nous sauver, nous chercher et nous rassembler. Un tel projet ne peut pas laisser indifférent ni Celui qui le porte, ni celui qui le reçoit.

Il ne faut pas croire que Jésus, dans cette parole qu’Il nous livre là, se met hors jeu. Au contraire, Il se met complètement dans le jeu pour porter Lui-même toutes les divisions intérieures – Il prend l’exemple de la vie familiale mais on pourrait prendre aussi celui de notre vie intime et personnelle –, toutes ces divisions, toutes ces tensions, tous ces drames qui jalonnent notre vie, Il voit comment tout cela est une manière de nous confronter à cette parole de Dieu, à cette annonce du salut et à ce don de sa grâce.

C’est vrai, il nous faut le reconnaître, notre cœur n’est pas parfaitement adapté à la réception du salut. Nous aussi, nous sommes brûlés par ce feu sur la terre ; et si nous étions brûlés par ce feu sur la terre et que Jésus nous laissait nous débrouiller seuls avec ce feu, nous n’en sortirions pas. Mais parce que Jésus accepte et veut prendre sur Lui-même cette brûlure du feu qu’Il est venu Lui-même apporter sur la terre, alors en même temps qu’Il annonce le salut, Il porte toutes les conséquences de cette annonce. Ça évidemment, personne n’a pu le dire, personne n’a pu le faire ! Personne ne peut dire : « Je porte en moi les conséquences de tes faiblesses, de ton péché, de ton oubli de Dieu etc. » Personne. Il n’y a que Lui qui l’ait fait. Et donc cette parole, loin d’être l’occasion d’une sorte de désespoir, loin d’exercer une quelconque violence sur les autres pour adhérer à l’Evangile, est la manière dont Jésus nous fait comprendre que toutes les difficultés et tous les drames que nous porterons dans notre vie, face à Lui, c’est déjà Lui qui les porte, et c’est Lui qui par ces drames veut nous conduire jusqu’à son Royaume.

 
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