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LE DON DE DIEU EST SANS REPENTANCE

Is 56, 1 + 6-7 ; Rm 11, 13-15 + 29-32 ; Mt 15, 21-28)
Vingtième dimanche du temps ordinaire – année A (16 août 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Il ne convient pas de prendre le pain des enfants et des membres qui sont autour de la table pour les jeter aux petits chiens ».

08 16 Matissse Vence

Aujourd’hui les petits chiens s’en fichent complètement car ils ont des conditionnements alimentaires exprès pour eux, ils ont donc largement dépassé le stade des miettes. Mais quand même

, cette affirmation de Jésus est pour le moins assez choquante parce qu’on a l’impression qu’Il est raciste. Il faut quand même dire les choses comme elles sont.

On précise dès le départ que Jésus quitte le territoire de Galilée qui est en majorité juive, il est déjà très mélangé, c’est la Galilée des Nations. Il s’en va à Tyr et à Sidon au Liban – dans la géographie actuelle – et là, Il rencontre une femme qui a l’air de connaître quelque chose de la tradition juive, et peut-être même qui a entendu parler de Jésus parce qu’elle va s’adresser à Lui, elle

ne se trompe pas d’adresse, et donc là, Il rencontre une païenne. Une syro-phénicienne, c’est une païenne, normalement on ne l’invite pas à table ; en plus c’est une femme, vous imaginez ! On ne traite pas des affaires avec elle, tout ce qu’elle touche peut être souillé parce qu’elle n’a pas observé les règles de pureté telles qu’elles étaient édictées à l’époque dans le monde juif. C’est donc suspect ; cependant cette femme crie, elle crie sa détresse.

On pourrait s’attendre, et d’ailleurs Jésus l’a fait d’autres fois, à ce que devant cette détresse clamée haut et fort, Il puisse dire : « Ta foi t’a sauvée, en plus tu ne le demandes pas pour toi – c’est une mère humanitaire puisqu’elle supplie pour sa fille – ; je ne vais donc pas faire monter les enchères ». En réalité, Il la laisse crier, c’est donc un procédé un peu discutable, et quand Il l’a laissé crier, Il lui explique qu’Il n’a pas grand-chose à voir avec elle parce qu’elle n’est pas juive et qu’Il est venu pour porter le pain à son peuple. Il n’y a donc pas de raison pour qu’elle en ait.

Vous imaginez quand même le nombre de réticences ou d’incompréhensions que cet épisode a

pu susciter. En fait, dans la tradition chrétienne, on ne peut pas dire qu’on l’ait commenté volontiers, sauf parfois dans un sens d’antijudaïsme qui n’est pas la page la plus glorieuse de la théologie de l’Eglise catholique ou des autres Eglises. Je dois vous dire que de ce point de vue-là, les orthodoxes ne sont pas plus brillants que nous, hélas.

Donc, vous le voyez frères et sœurs, on peut vraiment se poser la question : qu’est-ce qui a pu susciter dans le cœur de Jésus une telle réflexion ? « Je ne donne pas le pain du salut, Je le donne à mon peuple ». C’est d’autant plus paradoxal que quand Il dit : « Je suis venu pour les brebis perdues de la Maison d’Israël », Il le donne à son peuple non pas parce qu’il est plus vertueux ou plus extraordinaire ou parce qu’il obéit mieux à la Loi. Au contraire, c’est à ceux qui sont perdus. Par conséquent, la rupture est radicale. Cette pauvre femme clame sa misère et sa souffrance à cause de la possession démoniaque de sa fille et Il dit qu’Il s’occupe de son peuple, même s’il est perdu, c’est lui d’abord.

La distinction est radicale. On peut se dire alors que c’est une sorte de vague souvenir qu’on a colporté dans la tradition chrétienne. En réalité, celui-là, on ne l’a pas inventé : on savait déjà à l’époque de la rédaction de l’évangile de saint Matthieu, une cinquantaine d’années après, que ce texte choquait. Il choquait beaucoup parce qu’il concernait une population, la communauté chrétienne sans doute à Antioche, là encore près du Liban, et cette communauté était confrontée à des juifs et à des païens convertis, devenus chrétiens. J’aime autant vous dire que ça ne devait pas être rose tous les jours car vous imaginez, avec les différences religieuses, le sens de la distinction que chacun avait, le sens des exigences et des récriminations que certains manifestaient. Les païens s’interrogeaient sur le respect de certaines règles de la Loi de Moïse sur la nourriture : ils avaient l’habitude de manger du cochon, ils continueraient à manger du cochon ! Et les juifs de se scandaliser de les voir manger du cochon, horreur

absolue, ne pouvant pas le supporter. Même chose pour les règles de pureté ou les règles de fréquentation, etc.

Il faut comprendre que la première Eglise a été à un certain moment à deux doigts de se diviser. Arriver à surmonter cette différence qui n’est pas simplement raciale contrairement à ce que l’on pourrait penser aujourd’hui, mais qui était vraiment une identité culturelle et religieuse profondément enracinée chez les uns et chez les autres, conscients de leurs différences, c’était un véritable défi ! Comment pouvaient-ils dépasser ce paradoxe ? Comment vivre ensemble, comment manger ensemble, comment se rendre service les uns aux autres et finalement même, comment se marier entre juifs et païens ?

Quel terrible travail a eu lieu dans certaines communautés ! Antioche, là où a dû être rédigé l’évangile de saint Matthieu, a été sans doute l’endroit le plus à vif, et c’est sans doute là que saint Matthieu, ayant recueilli soigneusement ces paroles qui sont aussi déjà dans saint Marc, a dit : « Si Jésus l’a dit, il faut que je le dise ». Est-ce que ça voulait dire : « J’allume la mèche pour faire éclater la communauté » ?

Précisément non, et je voudrais simplement aujourd’hui attirer votre attention sur un aspect fondamental mais peut-être difficile à reconnaître. Pourquoi Jésus proclame-t-Il haut et fort, en plein milieu païen, pour une pauvre femme complétement accablée par la souffrance de sa fille : « Je suis venu pour les brebis perdues de ma Maison d’Israël » ? Est-ce une déclaration discriminatoire pour utiliser un terme à la mode ? Une forme d’affirmation que son apostolat inclut certaines personnes mais pas d’autres, ou bien est-ce qu’il y a vraiment une révélation de ce qui fait l’originalité du christianisme ? Ce n’est pas moins que c

ela.

Par conséquent, aujourd’hui encore quand on veut traiter le problème de la relation des juifs et des chrétiens issus du paganisme, d’abord on mélange tout, on dit n’importe quoi, on confond le judaïsme et le sionisme, comme si c’était la même salade et si chacun faisait  ce qu’il veut. Personne à l’époque de Jésus n’a manifesté cette mentalité-là, il a fallu y arriver par beaucoup de détours, d’échecs et d’événements cruels dans l’histoire, mais là il faut que Jésus explique ce qu’est sa mission. Il aurait pu dire : « Ma mission est de sauver tous les hommes ». Ça aurait été plus simple et d’ailleurs Il l’a dit d’autres fois, donc nous n’avons pas de craintes à avoir, Jésus dans cette déclaration-là n’est pas en train de dire qu’Il ne veut sauver que son peuple. Il ne dit pas cela. Ce n’est pas une déclaration d’exclusivité. C’est une situation où Il est en face d’une païenne et Il doit répondre à la demande de cette païenne, mais il faut qu’au moment où Il répond à la demande de cette païenne, Il puisse faire comprendre exactement sa mission.

Voilà comment il faut comprendre ce texte, je résume. En fait, quand Jésus vient au milieu de son peuple, Il vient selon ce que l’on appelle un "projet de Dieu". Dieu a envoyé son Fils pour que le monde croie et Il a envoyé son Fils parce qu’Il était tenu par une promesse : la promesse faite à nos pères, à Abraham, le fait que tout le peuple juif vivait depuis dix siècles au moins dans cette attente d’une promesse que Dieu enverrait une forme de salut dont ils ne savaient rien sinon que c’était le cœur de leur histoire.

Et si Dieu avait décidé cela, c’est qu’Il voulait que le peuple de Dieu lui-même demeure dans ce lien, ce peuple choisi ; c’est la raison de l’élection, ce n’est pas parce qu’il est supérieur aux autres peuples, non, c’est la raison de l’élection parce que Dieu a choisi ce peuple pour lui dire : « Toi, je t’ai choisi pour m’attendre, pour attendre ma venue et pour attendre mon salut ». C’est ce que Jésus a vécu. Il a vécu toute sa vie, ce qu’on appelle la vie publique, mais même déjà auparavant, quand Il priait avec son peuple, quand Il partageait la vie de son peuple, quand Il était là tous les jours à la synagogue ou à discuter avec ses amis de Nazareth, puis ensuite avec ses disciples, puis ensuite avec les foules, qu’avait-Il devant Lui ? Il avait son peuple et Il savait qu’Il était venu pour ce peuple et que par conséquent Il ne pouvait en aucun cas trahir ce lien. Dieu est assez grand pour se lier à un peuple alors qu’Il est infiniment plus grand que ce peuple.

C’est ça la grandeur d’Israël. La grandeur d’Israël n’est pas la supériorité religieuse qu’il se serait créé pour lui-même, c’est le lien qu’il a reçu et Dieu ne peut pas nier, ne peut pas transformer, ne peut pas manipuler ou magouiller avec ce lien fondamental qu’Il a eu avec son peuple. Au moment même où Il va guérir la fille de la païenne, Il dit : « Il faut que mon geste soit clair, Je suis venu pour la Maison d’Israël », et c’est pour cela qu’au début Il fait semblant de ne pas entendre, mais Il ne renie rien de l’engagement qu’Il a pris. Nous sommes aujourd’hui nous-mêmes dans l’Alliance qui a été scellée avec nos pères, avec Abraham, avec les prophètes et les rois, avec le peuple de Dieu, avec la manière dont le peuple juif pendant des siècles a attendu la venue du Messie et du salut.

Par conséquent, Jésus ne peut pas toucher à cela sous peine de se renier. Jésus n’a jamais renié sa propre Alliance. Dieu est lié à un peuple, Il ne peut pas faire qu’Il ne soit plus lié à ce peuple. Vous l’avez entendu dans l’épître, « les dons de Dieu sont sans repentance » ; quiconque parmi les chrétiens, quels qu’ils soient, diraient que d’une certaine façon à partir du moment de la venue de Jésus dans le monde, Dieu aurait renié son Alliance avec son peuple, celui-là renierait Dieu Lui-même. Et nous ne pouvons pas Le renier pour ça et Lui, Dieu, ne peut pas se renier sur ce point-là. « Le don est sans repentance » ; aujourd’hui encore, il y a hélas des gens qui ont dit cela, qui ont dit que quand Jésus est venu à ce moment-là l’Alliance était universelle et tout le côté particulier avec le peuple juif ne tenait plus, ce n’était rien du tout, maintenant ça n’a plus d’importance, ce qui comptait c’est l’universel... C’est faux, et c’est meurtrier, on l’a vu.

C’est précisément à cause de cela que Jésus dit qu’Il ne peut renier d’une quelconque façon le lien qu’Il a a

vec son peuple. Et Il explique cela à la femme, qu’Il est normalement là pour s’occuper de son peuple, et à ce moment-là – je crois qu’alors le Saint-Esprit s’est dit qu’il fallait illuminer un peu le cœur de Jésus pour y voir plus clair –, la femme dit : « D’accord, tu dois nourrir le peuple, mais moi, je ne te demande que les miettes ». Les miettes, c’est le statut des païens, c’est notre statut à nous, nous mangeons les miettes. La plupart du temps, on croit qu’avec l’infaillibilité pontificale et le Collège épiscopal, les curés et toute l’organisation de l’Eglise, nous sommes beaucoup mieux organisés que le peuple juif… Je laisse le débat sur l’organisation des deux traditions religieuses respectives, il y aurait beaucoup à dire. Mais en réalité, il n’empêche que lorsque Jésus vient, c’est la "Nouvelle" Alliance. Quand Jésus meurt sur la croix, quand Il ressuscite, Il est dans l’Alliance qui était scellée avec nos pères avant l’élection d’Abraham. A ce moment-là, nous sommes dans cette Alliance, c’est pour ça que l’Alliance est nouvelle, il ne faut pas dire qu’elle est neuve.

Vous savez tous, parce que vous avez tous des voitures, la différence qu’il y a entre une voiture nouvelle et une voiture neuve. Une voiture neuve est une voiture qui n’a pas d’histoire, elle sort de la chaîne de Peugeot ou de Toyota, tandis qu’une voiture nouvelle, elle, se définit par rapport à l’ancienne, et c’est très important de ne pas se tromper. En français, nous avons d’ailleurs la chance que ce soit bien clair. Dans beaucoup d’autres langues, new et neue par exemple, ce n’est pas si clair que ça, mais là, nous savons la différence qu’il y a entre le neuf et la nouveauté. Le neuf, c’est généralement le toc et la nouveauté c’est précisément le fait de retrouver les racines de ce qu’on est dans le temps présent où l’on vit.

Eh bien, c’est exactement ce qui s’est passé ce jour-là. Jésus a fait comprendre à cette femme – et l’Esprit par la même occasion – ce qu’était le sens même de l’Alliance. Jésus ne pouvait pas fonder la Nouvelle Alliance en dehors de l’Ancienne. Il ne pouvait pas sauver le peuple des païens sans apporter d’abord le salut à Israël pour qu’Israël soit lui-même engagé dans ce cycle. C’est pour cela que Jésus a choisi des disciples qui venaient du peuple d’Israël, que pour être incarné Il a choisi le sein de la Vierge Marie, une juive.

Je me permets cette petite remarque parce que je la trouve atroce mais très significative : il y avait un catéchisme catholique au XIXe siècle, labélisé par les évêques, qui citait le nom des douze apôtres, Pierre, Jacques, Jean etc., et ça se terminait par « … et Judas qui était juif ». Je vous assure que c’est vrai ! On a quand même fait des progrès ! Vous voyez le sens : Jésus ne renie pas cette Alliance. Par conséquent, quand Il guérit la fille de cette femme qui suppliait, qui criait pour le salut de sa fille, Il lui montre que de toute façon, Il n’agit pas en dehors de l’Alliance qui a été scellée depuis les origines du peuple d’Israël. Ainsi, aujourd’hui encore, quand nous célébrons l’eucharistie, quand nous célébrons un baptême, quand nous célébrons un quelconque événement de la vie de l’Eglise, ce n’est pas simplement l’Alliance Nouvelle au sens d’exclusion de l’Alliance Ancienne. C’est l’Alliance Nouvelle fondée dans l’histoire qui lui a permis de naître.

Je voudrais simplement terminer par une toute petite réflexion, mais ça peut être utile pendant le temps des vacances. Il nous arrive souvent des événements nouveaux qui changent notre vie, qui changent notre appréciation, notre manière de penser. Mais croire que ces événements-là sont indépendants et hors de l’enracinement historique personnel qui m’a amené à les vivre, c’est tout simplement stupide, idiot et ça s’appelle d’ailleurs une révolution. Précisément une révolution, c’est ce qui est dramatique, est une illusion collective qui croit qu’en coupant toutes les racines, on va enfin trouver la vérité. On a vu ce que ça a donné dans certains cas, il y en a qui ont des souvenirs cuisants. C’est le même problème ici. Jésus n’a pas une conscience révolutionnaire vis-à-vis de son peuple, ni même vis-à-vis des païens. Il veut continuer jusqu’au bout l’Alliance que Lui, son Père, dans l’Esprit, ont scellée avec Israël depuis le début. Et c’est ça qu’il importe de comprendre.

Alors vous allez me dire qu’il va falloir aller évangéliser les quartiers de Méa Shéarim à Jérusalem ? Non, n’essayez pas trop, ça pourrait mal finir ! Comprenez que le point de l’histoire, l’identité même de nos deux religions, juifs et chrétiens, ce n’est pas le remplacement de l’une par l’autre, c’est la continuité. Une continuité qui a été démentie par le fait que ça a abouti à une rupture. Mais ce n’est pas parce que les hommes ont créé une rupture que Dieu la voulait. Dieu "ne lâche pas le morceau", Il veut que l’Alliance soit éternelle : la nouvelle, référée à l’autre, et l’éternelle, parce qu’elle est définitive et pour toujours.

Frères et sœurs, que ces quelques méditations et réflexions nous aident à mieux comprendre d’abord le rapport entre Israël et l’Eglise, Israël je dis bien sur le plan religieux, et d’autre part, que nous comprenions que si ce matin encore nous avons lu l’Ancien Testament, c’est à cause de l’importance de ces textes qui ont été écrits bien avant Jésus-Christ. Quand les évangélistes ont écrit leur Nouveau Testament, leur témoignage, un Nouveau Testament, pas un testament neuf, c’est parce qu’ils voulaient montrer la continuité de l’action de Dieu tout au long de l’histoire du monde et plus spécialement tout au long de celle du peuple de Dieu qui est les Juifs et nous, inséparablement, même si nous ne sommes pas d’accord.

 
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