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LA SAGESSE ? SAVOIR-FAIRE ET SAVOIR-VIVRE !

Pv 9,1-6

(20 août 2000???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

V

ous me ferez grâce ce dimanche encore, du discours sur le Pain de Vie. J’aimerais relire avec vous le passage du livre des Proverbes où il est question de la Sagesse. Ce passage est d’une inspiration poétique qui me touche beaucoup.

"La Sagesse a bâti sa maison, elle a sculpté sept colonnes, elle a tué ses bêtes, apprêté son vin, dressé sa table et envoyé ses servants. Elle proclame sur les hauteurs de la cité : si vous manquez de Sagesse, venez à moi. A l’homme sans intelligence, elle dit : venez, mangez mon pain et boire le vin que j'ai apprêté. Quittez votre folie et vous vivrez, suivez le chemin de l'intelligence".

       Regardant encore d'autres traductions, j'ai trouvé certains termes plus forts, ainsi par exemple, plutôt que "votre folie", on dit "votre niaiserie". Il y a quelques jours, je disais à un ami très cher : "Si on tuait tous les imbéciles qu'on rencontre, on éviterait des problèmes de surpopulation !" Mais la Sagesse n'a pas la même opinion que moi, Dieu merci.  En effet, elle appelle même les imbéciles, même ceux qui agissent en niais, et là encore, le terme me semble édulcoré, elle les appelle à vivre de la Sagesse.

       Quel est l'enseignement de ce texte pour nous aujourd'hui concernant la Sagesse ? Nos contemporains ont une certaine idée de la Sagesse. Il y a bien longtemps que la sagesse judéo-chrétienne n'intéresse plus personne, pas plus les incroyants que les catholiques pratiquants. Dès que l'on dit à quelqu'un :"Surtout soyez sages", il répond en disant : "Mais nous ne risquons rien", comme si être sage impliquait un risque quelconque. Il semble plutôt qu'on se trompe sur l'essence même de la Sagesse, elle n'exclut pas un certain présupposé d'anti-sagesse.

       Pour les hommes d'aujourd'hui, la Sagesse comporte un certain intérêt, mais c'est une Sagesse qui viendrait d'ailleurs. En effet, la notion même de Sagesse évoque ces moines et ces bouddhas du Moyen-Orient qui ont cette faculté avec quelques positions bien étudiées, les jambes emberlificotées et les mains tournées vers le ciel, l'index et le pouce se rejoignant, atteindre un principe de Sagesse faisant envie à bien de nos contemporains. Il semblerait que la Sagesse ne soit pas au milieu de nous, mais qu'elle nous vienne d'un ailleurs aux colorations exotiques. Il est vrai que l'homme occidental et le christianisme ont réduit la Sagesse au cours des siècles, en quelques principes moraux qui ont pesé sur les consciences, entravant leur vie ; ne trouvant pas d'équilibre, voire de Sagesse, dans ce qui compose leur existence. Aujourd'hui, on fera ses choux gras de quelques pages de Paolo Cello, dans un syncrétisme qui rassemble absolument tout ce qui lui passe sous la main, et l'on en fera quasiment parole d'évangile ou livre de Sagesse, bon pour ceux qui pensent avoir ainsi un gramme de spiritualité dans leur vie bien organisée.

       En relisant le texte des Proverbes, je ne pense pas que nous soyons à même de comprendre si on ne le lit pas à la lettre, ce que peut être pour nous la Sagesse, et même une Sagesse bien plus belle pour les chrétiens d'aujourd'hui que n'importe quel produit spirituel tout fait et empaqueté à l'image de ceux qu'on trouverait dans les rayons des grandes surfaces.

       "La Sagesse a bâti sa maison, elle a sculpté sept colonnes". Pour l'homme judéo-chrétien, la vie humaine forme un tout, sa vie spirituelle, sa vie intellectuelle, sa vie sociale et professionnelle, comme sa vie sexuelle et affective sont une entité, il n'y a pas de séparation. C'est dans le "tout" de cette humanité que l'homme croyant devient un "sage". Il le devient à l'image de la Sagesse divine toujours personnifiée dans la Bible. Elle est comme une femme, et dans le Nouveau Testament, la Sagesse qui est Parole de Dieu et sa miséricorde, est tellement personnifiée qu'elle s'incarne dans le Fils Jésus-Christ qui est "Sagesse du Père". Dès l'Ancien Testament, elle est présentée comme une personne qui bâtit une maison à sept colonnes, quelqu'un qui est capable de réaliser un ouvrage d'art. Dans ce langage, les sept colonnes signifient tout à la fois la perfection de l'ouvrage et la personne royale de la Sagesse. Elle construit un palais, elle construit un temple. Là, elle a tué ses bêtes, elle a l'art de savoir ce qu'il faut préparer pour que l'homme se réjouisse, parce que "tuer la bête", ou dans le Nouveau Testament, "tuer le veau gras", c'est signe de fête et de grande réjouissance pour honorer la personne que l'on veut recevoir. Ce n'est pas tout : "elle apprête son vin", car à l'époque le vin ne se buvait pas tel quel, il fallait le préparer, le mélanger avec de l'eau, comme aujourd'hui on dit qu'il faut décanter le vin pour que l'art de la table soit réussi. Ensuite, elle dresse sa table, mettant les petits plats dans les grands, décorant, mettant des fleurs, les fourchettes et couteaux des grandes occasions, les porcelaines et les cristaux pour que la fête soit parfaite.

       Oui, ensuite la Sagesse peut dire : "J'ai tout préparé, maintenant, venez, réjouissiez-vous". Si vous manquez de sagesse, si vous êtes un peu niais, si vous êtes dans la folie, la Sagesse vous dira : "Venez, mangez mon pain et buvez le vin que j'ai apprêté". En fait, en regardant ce texte attentivement, on remarque que la Sagesse est un élément important de notre vie. Pourquoi ? Parce que le sage dans l'Ancien Testament, c'est celui qui "sait faire". Ce n'est pas celui qui s'assoit et qui pense, ce n'est pas celui qui fait des discours spirituels aussi beaux soient-ils, ce n'est pas celui qui écrit même la Parole de Dieu, c'est d'abord celui qui sait faire son travail, c'est l'artiste, le technicien. C'est celui qui sait dans le quotidien, accomplir ce pour quoi il est fait, et cela va aussi bien de la femme qui sait préparer la Pâque à la maison, apprêter le vin, allumer le chandelier, qu'à celui qui a participé à la construction du Temple de Jérusalem. Le Temple ayant fait appel à tous les artisans et techniciens du pays, devient comme le symbole, le signe même de la Sagesse du peuple de Dieu laissant jaillir parmi ses enfants ce qu'ils portent de meilleur en eux-mêmes, c'est-à-dire, leur savoir-faire. C'est en se mettant au service de ses frères et en ouvrant son art aux autres, que l'homme sait trouver du coup dans ce savoir-faire, un savoir-vivre. Le savoir-vivre, un mot un  peu ancien et galvaudé chez nous, qui ne signifie plus grand-chose pour la plupart, tant il a été étiqueté comme un principe de bonne conduite dans la bonne société, alors que le savoir-vivre, c'est l'art de vivre avec tout qu'on porte en soi et qui nous permet d'entrer en relation les uns avec les autres pour vivre dans la communion.

       Nous pouvons réentendre pour nous-mêmes ce que dit saint Paul : "Frères laissez-vous remplir par l'Esprit Saint, tirez parti du temps présent". C'est la chose la plus difficile à faire que de tirer parti du temps présent et c'est cependant le secret de la Sagesse. "Ne soyez donc pas irréfléchis, mais soyez non pas comme des fous, mais comme des sages". Il nous appelle ainsi à nous laisser remplir de l'Esprit Saint, à chanter pour le Seigneur de libres louanges, des hymnes, des psaumes, pour qu'en tous moments et pour toutes choses nous rendions grâces à Dieu le Père au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Je suis certain que chacun d'entre nous porte un savoir-faire, celle qui sait broder de belles fleurs sur un tee-shirt ou un mouchoir, celle qui sait bien cuisiner et qui aime recevoir, celui qui aime avoir une précision technique dans son travail, l'ingénieur qui est capable de construire le fameux ouvrage d'art qui surplombe Eguilles jusque vers le plateau de l'Arbois pour le TGV. Ils ne sont si loin de nous tous ces artistes, ces ingénieurs de la vie, ces gens qui savent apprêter le vin et préparer la table. Dans les mariages, plutôt que de choisir à la place de la Parole de Dieu un texte de Khalil Gibran ou de Tagore, je citerais plus volontiers la réflexion d'un enfant de cinq ans, entendue à l'éveil à la foi ou encore le partage de la rencontre d'une personne qui sait vivre tout simplement ce qu'il lui est donné de vivre.

       On comprendra alors que les chrétiens ne manquent pas de Sagesse si vivant ce temps présent, ils ne sombrent pas dans la folie de notre monde qui cherche ailleurs qu'en eux, ce que la Sagesse a préparé de toute éternité. Si le Temple était pour les israélites le symbole de la Sagesse qui à travers le savoir-faire faisait vivre le peuple de Dieu, aujourd'hui, l'Église dans sa liturgie qui est un savoir-vivre et un savoir-faire qui fait appel à tout ce que vous êtes. A travers des tâches aussi simples que le ménage de l'église (je ne prends que cet exemple), ceux qui y ont participé nous aident à vivre de la présence de Dieu au moment présent, pour que nos psaumes, nos hymnes, nos actions de grâces deviennent vraiment la manière d'être des sages, c'est-à-dire de vivre dans la simplicité de nos tâches quotidiennes, la gloire de Dieu.

 

       AMEN

 

 

 
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