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ÉLOGE DE LA SAGESSE

Pv 9, 1-6

(14 août 1994???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 l'homme sans intelligence, la Sagesse dit : "Venez manger mon pain et boire le vin que j'ai apprêté. Quittez votre folie et vous vivrez!" Et aux foules rassemblées dans la synagogue de Capharnaüm, la Sagesse incarnée dit : "De même que le Père qui est vivant M'a envoyé et que Moi Je vis par le Père, de même aussi celui qui Me mangera vivra par Moi !"

Nous sommes fort mal préparés à entendre ces textes. On dirait que notre civilisation hyper modernisée ne comprend plus rien du rapport entre la Sagesse et la convivialité. C'est bien connu. Ce n'est pas avec les rations diététiquement calculées qui font qu'aujourd'hui, pour garder la ligne, on est obligé d'avaler des choses infectes qui ressemblent à du yaourt, ce n'est pas avec le Flunch et le Quick qui sont la version améliorée de la stabulation électronique des vaches pour les humains avec les menus standard que nous pouvons encore comprendre ce qu'est un repas et la convivialité du repas. Aujourd'hui, la nourriture est devenue une activité nécessaire qui nous rappelle que nous avons un corps, que nous voulons plus ou moins traiter face au problème de l'obésité, de la maigreur, du régime, que nous voulons traiter en fonction de notre rentabilité extrême. Il faut que, dans nos cantines, le self-service aille le plus vite possible, c'est bien connu, sinon c'est toute la rentabilité de l'entreprise qui est en cause. La restauration est devenue industrielle, mais quelle horreur. Bref, tout cela n'a rien à voir avec ce que l'auteur juif du Livre de la Sagesse pensait Il pensait que, pour être sage, il fallait savoir manger avec des amis, et que le sommet de la sagesse c'était le plaisir de partager des mets succulents.

       D'ailleurs la critique que je fais du côté de la nourriture, je pourrais la reporter du côté de la sagesse moderne. Si vous lisez 80% de la littérature publiée par Gallimard aujourd'hui, cela n'a rien d'un festin. C'est plutôt un exercice ascétique de jeûne qui ne vous remplit absolument pas l'estomac. Essayez de vous régaler avec Heidegger et vous m'en donnerez des nouvelles.

       Bref, la sagesse et le festin ont divorcé ! et c'est bien regrettable. C'est bien dommage car en réalité, Dieu a toujours voulu nous faire comprendre que nous ne pouvions vivre dans l'amitié avec Lui que dans la perspective d'un bon festin. Et c'est la raison pour laquelle la Sagesse pense à tout. Elle a sculpté sept colonnes, c'est normal Il faut une salle à manger qui soit convenable. Manger, cela suppose un décor, un bonheur de se trouver dans un espace qui soit beau. Il n'y a qu'à voir les efforts faits sur Aix dans la plupart des restaurants pour qu'ils aient un cadre agréable. Là enfin, il y a quelques réminiscences de cette question. Ensuite la sagesse a tué les bêtes, on ne mange pas du yaourt mais ce qui est la nourriture la plus nourrissante. Et surtout elle a apprêté le vin. Comme chacun sait heureusement encore ici, nous n'avons pas succombé totalement au délire de l'eau minérale et nous savons que, pour qu'un repas soit un repas, il y faut du vin et du vin qui est apprêté, qui traduit la finesse de l'hospitalité de celui qui vous l'offre. Ensuite, elle a envoyé les servantes qualité du service ! C'est très important pour un repas. Si on est obligé de se servir soi-même ce sont au moins les trois quarts des charmes du repas qui ont disparu. Je sais que maintenant, dans un grand restaurant, on a essayé de combiner cela pour faire comme si c'était agréable et génial, mais en réalité il n'empêche qu'il faut se lever de table. Et alors la sagesse dit franchement ce qu'elle pense : elle a fait tout cela pour l'homme parce qu'il est inintelligent, parce qu'il est sot, parce qu'en réalité, il ne sait pas manger. Voilà la raison. C'est que l'homme ne sait pas goûter le pain, il ne sait pas apprécier le vin que la Sagesse a apprêté. Pourtant, s'il arrivait à entrer dans cette convivialité avec la Sagesse, alors il deviendrait sage.

       Voyez à quel point ce texte est important pour l'Ancien Testament. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que le repas est le lieu de la communion et grâce à Dieu, les chrétiens ont encore gardé cela. Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, le repas de communion est un peu sobre, un peu sommaire, mais il n'empêche que nous avons gardé ce sens du repas comme lieu de la communion. C'est la raison pour laquelle, le sommet de l'eucharistie c'est la communion. C'est la raison pour laquelle au moment du baiser de paix, quelques instants avant la communion, on ne doit pas regarder son voisin de travers parce qu'on ne le connaît pas et lui tendre une main molle de peur d'être contaminé par je ne sais quoi, mais on doit vraiment lui tendre la main et au besoin l'embrasser si on le connaît un peu, pour manifester précisément cette communion. C'est la raison aussi pour laquelle nous avons ici la communion sous les deux espèces, car manger du pain sans du vin, ce n'est pas la chose la plus agréable. Le vin est ce qui évoque la festivité, la communion des convives qui participent à la même coupe, pour manifester la même présence, le même amour, la même communion.

       Voilà donc comment l'Ancien Testament a toujours conçu le mystère de la Sagesse. Et cela nous rend sages et intelligents. C'est cela que nous avons le plus de mal à comprendre. Pourquoi ? Parce qu'on ne devient intelligent qu'en bonne compagnie. C'est cela l'intelligence. Il y a dans notre langue le sens de ce mot dans l'expression "être en bonne intelligence avec quelqu'un", s'entendre avec lui. Et c'est pourquoi, ici la sagesse ne le dit pas, parce que je pense qu'elle est elle-même la musique de ce repas c'est pourquoi dans l'Ancien Testament et dans la tradition grecque, les banquets comportaient toujours des musiciens. C'est pour cela que nous avons gardé, dans l'eucharistie, la tradition de chant. C'est pour cela qu'une messe basse est toujours une messe, certes, mais n'a pas la même signification sacramentelle que de chanter et de célébrer les louanges de Dieu pendant l'eucharistie, comme le demande saint Paul aux Éphésiens : "Laissez-vous remplir par l'Esprit Saint. Dites entre vous des psaumes, des hymnes et de libres louanges, chantez le Seigneur et célébrez-Le de tout votre cœur!" Il faut que l'eucharistie soit un lieu de louanges. C'est pourquoi il serait bien que les chants retentissent jusqu'au fond de la nef et pas simplement jusqu'à la chaire de Saint Jean de Malte.

       Donc, vous le voyez, il est très important que nous puissions avoir une célébration eucharistique qui soit au moins à la hauteur de ce pensaient, de ce que célébraient les hommes de l'Ancien Testament. Mais ce n'est pas tout. Si ça s'arrêtait là, nous continuerions sur la lancée de la sagesse de l'Ancien Testament. Mais cela va beaucoup plus loin. La sagesse rend intelligent parce qu'elle se fonde sur la convivialité de ceux qui mangent ensemble. Mais imaginez ce que cela doit être lorsque le Christ Lui-même, comme Il le dit à Capharnaüm, se fait Lui-même la nourriture, se fait Lui-même la Sagesse partagée. Autrement dit, Celui qui invite et ce qu'Il sert sont tout un, sont indissociables, sont unique. Le Christ se fait le pain vivant de la Sagesse si nous franchissons un peu ces degrés. Ici nous découvrons que la sagesse ce n'est pas simplement d'être "avec Dieu" mais c'est "d'accueillir Dieu". Le principe de l'intelligence n'est plus simplement la fréquentation de quelqu'un comme la Sagesse le principe de l'intelligence, c'est l'irruption, l'envahissement, l'invasion de la Sagesse à l'intérieur de notre propre vie, dans l'intimité la plus secrète de notre être. Ici le Christ, "pain vivant descendu du ciel" se fait la sagesse et l'intelligence de l'homme croyant. Mais est-ce que ça s'arrête là ? Pas tout à fait. Il y a encore quelque chose de plus et que le Christ "a gardé pour le dessert" de son repas à Capharnaüm qui suivait la multiplication des pains.

       Il disait ceci : "De même que le Père qui est vivant M'a envoyé, et que Moi Je vis par le Père." Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est la convivialité trinitaire. Comment vivent les personnes de la Trinité? Dans un éternel festin, pour lequel nous ne sommes pas obligés de dresser des colonnes, d'abattre des bêtes et de préparer le vin. Ils sont à eux-mêmes l'ivresse du vin de la coupe, ils sont à eux-mêmes la nourriture de la vie, ils sont à eux-mêmes, l'un pour l'autre, la joie d'aimer et d'être heureux. Ils sont à eux-mêmes, ensemble, le banquet. Vous comprenez pourquoi, même si d'une certaine manière c'est complètement faux, cette très belle icône de la Trinité de Roublev qui est en réalité la représentation du festin qu'Abraham servit aux trois anges, s'est appelée "icône de la Trinité". Il faudrait au sens de l'icône du festin qu'est la Trinité et c'est cela le mystère. C'est que, pardonnez-moi le raccourci, Dieu Lui-même est un faussaire. Et le Christ ajoute : "De même que le Père qui est vivant M'a envoyé et que Je vis par le Père, de même aussi celui qui Me mangera vivra par Moi." Mais s'Il vient, Il ne peut pas venir sans ses convives et par conséquent, le Christ a voulu que l'eucharistie soit le festin dans lequel la Trinité vient habiter chez les hommes.

       Notre repas eucharistique n'est pas simplement le repas par lequel, ensemble, nous recevons Dieu, mais c'est le repas par lequel Dieu, dans le mystère même de sa convivialité et de son amour trinitaire, se fait accueillir par nous à l'intérieur de nous. Nous devenons nous-mêmes cette salle à manger à sept colonnes, nous devenons nous-mêmes le lieu du festin de Dieu, du banquet de Dieu. Et c'est ainsi que s'inaugure ici même, dans ce monde, le début du banquet du Royaume. Et vous comprenez pourquoi, au moment de la communion, on dit : "Bienheureux les invités au festin des Noces de l'Agneau !" C'est précisément cela qui fait la beauté de nos assemblées. C'est qu'elles sont le lieu même du festin de la Trinité.

       Que les temps du repas que nous allons passer, déjà le temps du repas familial, retrouvent ce sens du bonheur et de la convivialité tel que l'Ancien Testament nous l'enseignait. Que notre manière d'être ensemble nous rende intelligents de la Sagesse de Dieu. Et puis, que ces deux festins eucharistiques que nous allons partager ensemble, celui d'aujourd'hui et celui de demain, nous rappellent notre profonde dignité d'hommes et de croyants. Nous sommes le lieu de la manifestation de la présence du festin de l'amour de Dieu Père, Fils et Saint Esprit, dans la vie de chacun de nous.

 

       AMEN


 

 

 
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