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DES PAROLES DÉSTABILISANTES

Jr 38, 4-6+8-10

(19 août 2007???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Feu brûlant de la Parole 

L

es deux textes que nous venons d'entendre, celui de Jérémie et celui de l'évangile de saint Luc, sont pour nous des textes assez déconcertants parce qu'ils envisagent le problème religieux d'une tout autre façon que celle dont nous avons l'habitude depuis quelques décennies. 

Pour nous aujourd'hui il nous semble que doit exister une religion que dans sa version "soft", une religion très gentille "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Une religion sans trop d'effort, une religion dans laquelle on ne doit rien nous demander de particulier pour ne pas nous distinguer les uns des autres, et nous dissoudre dans la couleur muraille du monde contemporain. Dès que le pape dit quelque chose qui sort de la norme habituelle, c'est tout juste si ce n'est pas un tollé, au moins une déception : il faut encore être différents ! 

       Il y a tellement d'autres versions de la religion que j'appellerai "hard" du style de ce que nous voyons pratiquer par certains talibans ou autres terroristes inspirés par des religions que vous connaissez, qu'il nous semble que le contre poison, c'est nécessairement cet aspect un peu douceâtre, un peu indifférent, un peu guimauve, coulé et  noyé dans la masse. Quand on lit les textes d'aujourd'hui, on a vraiment l'impression que c'est tout le contraire de ce qu'il faudrait dire et faire. Je voudrais méditer avec vous quelques instants sur le texte de Jérémie et les paroles de Jésus rapportées par saint Luc pour voir exactement où nous en sommes et de quoi il s'agit lorsqu'on parle de religion. 

       Le texte de Jérémie vous a peut-être paru assez obscur. Il faut reconnaître que le découpage liturgique des textes n'aide pas à la compréhension. Ce livre nous raconte tout le ministère et la mission du prophète Jérémie en des temps troublés. Jérémie vit dans les années 600-580 avant Jésus-Christ. Il vit dans un contexte que nous n'imaginerions pas  aujourd'hui : Jérusalem et le pays de Juda sont menacés par la plus redoutable puissance de l'époque, les Assyriens menés par le roi dont le nom sonne étrangement comme un symbole de brutalité : Nabuchodonosor. Les Assyriens viennent à plusieurs reprises pour essayer de conquérir la ville de Jérusalem. Jérémie joue le rôle de démoralisateur. On le prend pour la cinquième colonne, car il dit : ce n'est absolument pas la peine de tenter de résister aux Assyriens, de toute façon, vous êtes perdus. Ne croyez pas que le roi d'Assyrie va lâcher aussi facilement sa campagne de conquête, vous allez vous faire avaler tout cru ! Jérémie alors préconise de se rendre à l'ennemi, en pensant que peut-être le roi accordera la vie sauve. Or il se heurte à un milieu autour du roi qu'on pourrait appeler nationaliste, et qui pense que Jérusalem et le pays des environs est protégé par Dieu. Dieu est le garant que tout ira bien, et par conséquent, on ne risque rien. Notre religion telle que nous pratiquons officiellement, telle que nous y tenons, est notre plus sûr bouclier. Jérémie démolit notre espoir collectif, mais il démolit aussi notre foi religieuse. Ainsi, Jérémie passe pour un homme subversif et dangereux. Les hommes qui sont autour du roi n'ont qu'une idée, c'est de se débarrasser de lui pour le faire taire, car ils le soupçonnent de vouloir démoraliser la population pour favoriser une fausse paix. Ils l'arrêtent et le mettent dans une citerne où le pauvre prophète a de la boue jusqu'à la taille, espérant que là au moins, il va se taire. 

       C'est véritablement une situation de crise. C'est la première fois qu'un prophète en Israël démolit la religion officielle. C'est l'essentiel de ce texte. Jérémie dit : votre religion telle que vous l'imaginez ne vous sauvera pas. Cessez de croire que parce que Jérusalem a été donnée à David elle est inattaquable, indestructible et hors de tout danger, ce n'est pas vrai. C'est la première fois qu'un prophète désolidarise les convictions religieuses et la sécurité politique. La religion ne sert pas à maintenir l'ordre établi, l'alliance du sabre et du goupillon cela ne sert à rien. La religion n'est pas faite pour attirer de façon identitaire la cohésion sociale, regardez les choses en face, dans le contexte actuel de la guerre vous êtes perdus, la seule chose à faire, c'est le bon sens, c'est Dieu qui nous l'indique, reconnaissez que vous n'avez pas volé la destruction et la défaite vers laquelle vous allez immanquablement. Rendez-vous ! Vous imaginez bien que ce discours passe pour un discours de traître. 

       En fait, c'est très important, parce que c'est la première fois qu'on dit ceci, les données religieuses et les données politiques et du pouvoir ne sont pas faites pour donner de fausses sécurités. Cela peut paraître terrible, et c'est si terrible que par la suite, Israël n'a pas beaucoup écouté les paroles de Jérémie, et plus tard encore ressurgiront les tentations de croire que tous les projets politiques sont bénis parce que ce sont des projets couverts par une protection religieuse. 

       Il n'y a pas d'ailleurs qu'à l'époque de Jérémie que ce genre de chose s'est produite, plus tard aussi dans la chrétienté, à certains moments, on a cru que les bonnes intentions de Dieu pouvaient assurer et garantir n'importe quelle entreprise politique. On a fait plusieurs fois des processions ou des démarches officielles pour essayer de garantir des actions politiques au nom de certaines valeurs religieuses, ce qui était souvent à la limite du blasphème. 

       Le Christ lui-même a repris ce thème de Jérémie, nous l'avons entendu précisément dans le texte que nous venons d'entendre. La plupart du temps, on se dit que le Christ ne pouvait pas dire des choses qui soient trop révolutionnaires, qui auraient pu choquer son auditoire. Mais le texte que nous venons d'entendre est extrêmement dur et sans concession. Ce sont des paroles que Jésus a prononcées en plein cœur de sa mission et même dans le but d'expliquer sa mission. 

       Nous avons dans l'évangile trois grandes paroles. La première : "Je suis venu apporter le feu sur la terre". Bien sûr, on peut toujours adoucir les contours et rendre cette parole absolument lisse en disant : ce n'est pas grave, c'est le feu de la Pentecôte en petites langues qui vont se poser sur chacun des disciples, il n'y a aucun danger, c'est tranquille. Ce n'est pas du tout cela que le Christ a voulu dire. Pour lui, le feu, c'est le feu qui ébranle, qui déstabilise toutes les valeurs et les assurances du monde, c'est cela qu'Il vient annoncer. La parole de Jésus ici n'est pas à comprendre comme une sorte de gentille prédiction de la Pentecôte. En fait, c'est le feu qui devrait ébranler, mettre en danger l'essence même de la terre et de l'humanité, et dans lequel l'humanité est confrontée à la venue de Dieu. Si on y réfléchit, ce feu devrait être l'Église. Même si nous ne sommes pas très flambants, on devrait l'être, car nous devrions être le feu que le Christ est venu apporter sur la terre. Nous devrions par notre être, par l'être de l'Église, de nos communautés, être ce lieu dans lequel se vit la proximité de ce jugement de Dieu. C'est sûr qu'on a essayé de passer l'extincteur sur ces paroles, et de les rendre très tranquilles. Mais la réalité des paroles du Christ est autrement tranchante : quand Il vient sur la terre, c'est pour apporter le feu. 

       De la même façon lorsqu'Il ajoute : "Je dois recevoir un baptême et comme il me tarde qu'il soit accompli", ce n'est pas le baptême qu'Il devait recevoir par Jean, c'est du passé. Il s'agit d'un mot nouveau que Jésus invente à ce moment-là et que les traducteurs de ses paroles ont retransmis, non pas par les mots qui parlent du rite du baptême, mais littéralement, cela veut dire : je suis venu pour recevoir un naufrage, une inondation. Ici ce n'est pas le cataclysme du feu, c'est le cataclysme de l'eau. Et quand le Christ dit : "Je suis venu pour recevoir ce baptême", c'est l'ébranlement total de sa vie et de sa mission à travers sa mort sur la croix. Cela n'a donc rien à voir avec une sorte de vision un peu domestiquée, d'une sorte de ritualisation de la vie de Jésus, c'est beaucoup plus dramatique. C'est vraiment le moment où Jésus explique à ses disciples que dans sa propre existence il va se produire une sorte de séisme, une sorte d'inondation, de cataclysme où Il va littéralement être emporté par les flots. 

       Cette vision que le Christ propose à ses disciples n'a rien de rassurant ni de doux. Il sait qu'Il va être littéralement emporté par la violence des hommes. C'est pour cela que notre foi est fondée sur le mystère d'un acte dans lequel le Christ a subi la violence des hommes qui l'a conduit à la croix. 

       La dernière parole : "Je ne suis pas venu apporter la paix mais la division". Aujourd'hui, ce genre de parole pourrait paraître très dangereuse, mais c'est pourtant bien ce qu'il a dit. Qu'a-t-Il voulu dire ? Il a voulu que ce que Jérémie avait déjà pressenti, le fait que la religion n'est pas faite simplement pour tenir la raison sociale et identitaire des sociétés, mais qu'au contraire, il y a comme une force de déstabilisation radicale, et cela va jusque dans la famille. En effet, dans le monde ancien, particulièrement pour les juifs, l'atmosphère familiale était comme ce havre de paix et de paradis dans lequel les hommes trouvaient le refuge et la tranquillité par rapport à un monde un peu comme aujourd'hui, vécu comme dangereux, menaçant et redoutable. Jésus dit : même dans la famille, à partir du moment où ma parole est entrée, elle crée une sorte de déstabilisation fondamentale, même de ce milieu-là. La bru contre sa belle-mère, généralement, ce n'est pas très difficile, il n'y a pas besoin de l'évangile pour nous l'expliquer, mais même le père contre le fils et la fille contre la mère. Ce que Jésus veut dire c'est qu'à partir du moment où la Parole de Dieu, son message, son évangile entre dans la vie des individus, c'est tellement puissant et tellement fort que cela déstabilise tout ce qu'on pourrait considérer comme allant de soi, solide et stable.

       Evidemment, frères et sœurs, vous pouvez me dire que c'et quand même un peu excessif. Faut-il lire le message de Jésus et sa mission comme celle d'un Che Gevara ou d'une sorte de José Bové un peu spirituel et mystique ? Rassurez-vous, cela n'a rien à voir. Ce n'est pas un message révolutionnaire. Je crois que le christianisme par rapport à tout ce qui est de la violence a toujours été très clair. La violence ne peut pas être cautionnée pour une quelconque raison religieuse. Mais à partir du moment où l'évangile brille quelque part dans le monde cela remet en cause radicalement l'existence de chacun par rapport à soi-même et par rapport à son entourage. On ne peut pas imaginer un évangile aseptisé, complètement stérilisé, qui serait simplement un luxe spirituel, une sorte de confort pour personnes ayant des angoisses métaphysiques. En fait, c'est la réalité même de l'irruption du Royaume de Dieu et du projet de Dieu sur le monde. Cette irruption provoque une véritable déstabilisation et contrairement à ce qu'on pense, quand on dit aujourd'hui que les chrétiens traversent des moments de crise, ou que le monde est en crise, ou que l'Église elle-même se sent en crise, il n'y a pas de raison de s'inquiéter. C'est le signe même que cette Église, ce monde, les chrétiens que nous sommes entrent dans cette déstabilisation fondamentale qui doit nous ouvrir la perspective du Royaume. 

       Au lieu d'essayer par tous les moyens de prendre des anesthésiants pour essayer de ne plus rien sentir, et de vivre une religion indolore, inodore et insipide, c'est plutôt le contraire qu'il faut faire et c'est tirer parti de la situation de crise, d'y réfléchir. C'est le mystère de cet évangile, cette irruption absolument incontrôlable qui décale le monde et l'homme dans leur situation actuelle et qui les déstabilise. 

       Frères et soeurs, je sais, ce n'est pas toujours facile de l'accepter et pourtant, je pense que cela fait partie du réalisme de notre vie chrétienne. Heureux ceux qui savent reconnaître dans la manière même dont ils sont confrontés à un certain  nombre de difficultés, de tensions, qui savent y reconnaître la possibilité de mieux manifester et de mieux accueillir le Royaume. Mais malheur à ceux qui évitant cela essaient simplement de dissoudre l'originalité et la force du contenu de l'évangile, dans un certain brouillard dans lequel on ne sait plus qui est qui et qui fait quoi. 

       Frères et sœurs, qu'à travers la lecture de ces deux textes, qu'à travers surtout la figure de Jérémie et les paroles du Christ que nous avons entendu, nous ayons à cœur de retrouver le fond même de la mission que le Christ est venu accomplir sur la terre, et la mission qu'Il nous a confiée à chacun d'entre nous dans notre foi et notre recherche du Royaume. 

 

       AMEN 


 

 

 

 
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