Photos

AU BALCON DE L'ANCIEN TESTAMENT

Is 56, 1+67

(19 août 1990???)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Q

uand, dimanche après dimanche, nous écoutons ensemble l'Ancien Testament ou nous chantons gentiment ces psaumes où il est question d'ennemis, où nous demandons au Seigneur de les réduire à rien, de ne pas nous couvrir de honte afin que la victoire resplendisse sur mon visage, d'écraser ceux qui m'oppressent, le psaume 67 se termine par ces mots : "Tu enfonceras tes pieds dans le sang que léchera la langue de tes chiens !" verset qui fait sourire ou grincer de la mâchoire, il y a comme un refus systématique d'entendre la violence ou la haine qui semble saupoudrer tous ces écrits. Et la déception est encore plus grande lorsque, avant de revenir vers le Seigneur, de se nourrir à son contact de quelque substantielle nourriture, on ouvre la Bible avec bonne volonté et l'on tombe sur ces passages, apparemment disparates, loin de la paix que mon cœur réclame et qui ne font que susciter étonnement. Et finalement on referme bien soigneusement ce livre, on s'en tient peut-être à l'évangile ou aux épîtres de saint Paul, mais on laisse tomber cet Ancien Testament trop ar­chaïque, trop violent. Et nous qui, en ces temps, entendons parler de guerre sainte, si nous prenions mot à mot ces phrases et ces versets de l'Ancien Testament, nous serions mal placés pour prêcher la paix et la tolérance. Pourquoi ces phrases, pourquoi ces récits, pourquoi toutes ces vies d'hommes qui ressemblent à une sorte de grand album de famille qu'on feuilletterait ensemble à l'église, en prenant tous ces visages les uns après les autres et qui foisonnent de péchés, d'adultères, de guerres, de massacres même parfois "les bons s'amusent" à massacrer quatre cents prophètes comme Elie, prophète très bien sous tous rapports, sans parler des ivresses, des ivrogneries ou différentes coucheries qui sont apparemment monnaie courante chez nos ancêtres, ceux dont nous avons hérité dans la foi ? Quand on lit l'Ancien Testament, si on s'en tient à tout cela, je suis d'accord avec vous, il vaut mieux le refermer, ce n'est pas très moral, même si la morale n'est pas en cause.

        Quand nous ouvrons ce livre, nous sommes conviés par Dieu à venir sur un balcon, un promontoire. Le Seigneur nous invite à prendre un peu de hauteur sur l'histoire du monde, à monter avec Lui et à contempler, tous les deux, tendrement et main dans la main, le déroulement, jour après jour, siècle après siècle, de l'histoire du monde. L'Ancien Testament est ce balcon, ce promontoire, ce tribunal où le Seigneur essaie de me tirer afin que nous puissions, ensemble, relire ce qui s'est réellement passé. Alors je suis, moi, au vingtième siècle, celui qui, grâce à Dieu et grâce aux écrits inspirés qui me sont transmis, je suis capable, avec Lui, d'apprendre à vivre et à découvrir une autre vie que la mienne. Ainsi je lis l'histoire des ancêtres, des ancêtres dans la foi, je relis leurs déboires, et j'essaie d'apprendre le langage qui est le leur, comment progressivement, à travers les méandres de leurs péchés et de leurs hésitations, Dieu s'est progressivement insinué, Dieu a progressivement glissé son message le plus intime qui est celui de son cœur et de son amour, sans s'opposer avec une main tendue et vengeresse contre tous ces crimes, contre toute cette violence, mais au contraire en l'épousant, comme un torrent qui coule de la montagne et qui tout à la fois épouse et arrondit les pierres sur lesquelles il dévale.

       Si nous voulons rentrer dans l'Ancien Testament avec notre propre vie, si nous voulons y trouver immédiatement le résultat de notre recherche ou le fruit de notre demande d'aujourd'hui, nous serons déçus. Il n'y a pas, dans la Bible, un index de thèmes genre "pour les jours de pluie lire à tel endroit, pour des jours d'angoisse, lire à tel autre endroit, pour le jour où je m'entends mal avec mon amie ou mon épouse, lire à tel autre endroit." Ce n'est pas un ouvrage pour rattraper la vie qui ne va pas. Ce n'est pas un ouvrage qui décrit, de l'intérieur, ce que je vis aujourd'hui, pour la simple raison que ce que je vis aujourd'hui s'improvise dans la liberté, dans la mienne et dans celle de Dieu. Rien de ce que je vis n'est encore écrit. Par contre, ce qui est écrit, c'est la vie de ceux qui m'ont précédé. Il est écrit l'expérience fondamentale de ceux qui, trempés dans leur péché et dans leur faute, ont été touchés, éclairés, illuminés par autre chose qui est la présence de Dieu. Et je m'instruis, au sens profond du terme, en lisant la vie de ces ancêtres qui m'apprennent comment eux, avec tout le langage qui est le leur, ont découvert à travers les fissures de leur vie, cette présence insistante et éternelle de Dieu qui prenait possession d'eux, comme on prend possession d'un amour, sans le violer, sans le contraindre.

       Comprenez bien que si nous voulons rentrer dans l'Ancien Testament avec l'idée de trouver là consolation "à petit prix" de mes peines d'aujourd'hui ou de mes peines d'hier ou de demain, Dieu ne répondra pas. Ce n'est pas un manuel de consolation ni un recueil de réponses.

       La première condition du chrétien est de se quitter un peu soi-même pour découvrir une autre vie. Je parlais d'un promontoire, d'un balcon ou d'un sorte de tribunal sur lequel Dieu m'avait convié pour contempler ensemble et feuilleter ensemble l'histoire du monde. Dieu a pris bien soin d'ouvrir le livre depuis le début de la création jusqu'à l'avènement du Christ c'est-à-dire aujourd'hui.

       C'est pour nous apprendre une chose absolument certaine. Notre condition d'homme, nos petites peines, nos doutes, nos péchés, nos étroitesses nous enferment progressivement sur nous-mêmes et rendent notre vie plus étroite plus petite et moins large que ce que Dieu avait prévu pour nous. Et Dieu veut donc nous "écarter" aux dimensions mêmes de son cœur et de son amour pour que, au lieu de nous rétrécir sur nous-mêmes par chagrin, par déception, par impatience, nous nous ouvrions à une autre vie qui est derrière, qui est d'abord celle des gens qui m'ont précédé depuis Abraham jusqu'à Marie, afin de pouvoir un jour communier à la vie de Dieu donnée par celle du Christ.

        Nous ne pouvons pas venir là avec une espèce de vide intérieur dont l'ouverture serait trop petite pour recevoir quoi que ce soit et progressivement, déçu de jour en jour, par le silence ou la non-intervention de Dieu dans ma vie, je rétrécirai sa capacité d'intervention à un tout petit trou, au point que Dieu ne pourrait même plus rentrer dans ma vie. Mais Dieu vient dire : ton expérience de vie est insuffisante pour toi, tu as besoin de toute cette longue histoire dans laquelle j'ai appelé des hommes avant toi et comment j'ai écartelé leur vie et comment dans cet écartèlement j'ai fiché, inséré, planté la vie de Dieu jusqu'à la croix.

       Si nous rentrons là avec cette espèce de carapace si gentille et si étanche, avec cette espèce de tristesse un peu désolante au fond de nous qui n'attend pas grand-chose comment voulez-vous que Dieu, dans son infinie tendresse, nous rejoigne s'Il n'y a pas de place pour Lui ? Comment voulez-vous apprendre à goûter l'expérience des autres et finalement l'expérience du Fils de Dieu qui nous montre que Dieu est Père si vous n'êtes pas prêt à vous quitter vous-mêmes pour le recevoir Lui ?

       Comprenez bien alors la longue pédagogie de l'Ancien Testament qui consiste à mettre ses pas dans les pas de ceux qui nous ont précédés pour apprendre comment d'autres ont appris à goûter Dieu, afin que, comme la cananéenne de l'évangile, je ne me contente pas de ma propre vie, mais que j'aie soif d'une autre vie et que je la réclame avec ténacité et insistance aux pieds du maître.

       Le secret, il est là. Si gentiment mais si soigneusement nous enfermons notre vie et nous rétrécissons son champ, prenons conscience que tous nos péchés, si diffus ou si précis soient-ils, sont encore plus graves quand nous les laissons agir dans leurs conséquences de nous enfermer sur nous-même. Nous n'avons qu'une fidélité, celle de recommencer. Nous n'avons pas la fidélité de la durée car elle appartient à Dieu. Notre seule fidélité consiste à nous relever sans cesse, à dire : Seigneur, Tu es plus grand et plus fort que tout ce qui peut se passer dans ma vie, et c'est en Toi que je mets ma confiance, et je ne la mets qu'en Toi !

       De ce balcon de l'Ancien Testament, contemplons la largeur, la hauteur et la profondeur de la vie, de ma vie. Ne nous contentons pas de ce petit noyau rétréci et desséché qui progressivement s'est fait en moi. Ayons l'ambition de Dieu pour nous afin que même si je déploie totalement les ailes de ma vie, d'immenses steppes vides apparaissent encore, Dieu saura les remplir de son amour. Et alors ce ne sont pas des miettes que je réclamerai mais le pain complet du Dieu de vie.

       AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public