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 LE SALUT EST UNIVERSEL

Is 56, 1+6-7 ; Rm 11, 13-15+29-32 ; Mt 15, 21-28

(16 août 1987???)

Homélie du Frère Michel MORIN

Les païens ont-ils droit au salut ?

L

 

es trois textes que nous avons lus sont relatifs au même problème qui fut très important dans l'Église primitive. Il s'agit de l'admission des païens au salut, ce salut qui avait été promis à Israël et que dans un premier temps Israël pouvait croire réservé à lui seul. Déjà pourtant le prophète Isaïe annonçait : "Quant aux fils d'étrangers, ceux qui sont attachés au Seigneur pour le servir, je les comblerai de joie dans ma maison de prière, car ma maison de prière sera une maison de prière pour tous les peuples." Ce texte n'est pas le seul à dire que le salut n'était pas un privilège réservé à Israël mais qu'il devait s'étendre à tous les peuples. Cependant le prophète Isaïe concevait les choses à la manière de l'Ancien Testament. Tous ces peuples seraient admis au Salut dans la mesure où il seraient intégrés dans le peuple d'Israël. "Ces fils d'étrangers, tous ceux qui observent le sabbat, qui sont fermement attachés à mon Alliance. Je les mènerai sur ma sainte montagne (c'est-à-dire à Jérusalem) et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel." Il est clair que ces étrangers pouvaient accéder au salut dans la mesure où ils épousaient la foi d'Israël, où ils se convertissaient et venaient à Jérusalem, dans le Temple, observer le sabbat et offrir des sacrifices tout comme le faisait le peuple d'Israël. Il s'agissait donc d'un salut qui était adressé au peuple d'Israël et qui, à travers lui, pouvait s'étendre à tous les autres peuples qui seraient intégrés dans la foi d'Israël.

A l'autre extrémité de ce déroulement historique, saint Paul a été par excellence l'apôtre des païens. Écrivant aux Romains, païens eux-mêmes, il dit clairement : "Je suis bien l'apôtre des païens" mais qu'en est-il du peuple d'Israël, de ses frères de race ? Il semble qu'ils ont trébuché et qu'ils ont été mis à l'écart mais il ne perd pas l'espoir d'en ramener quelques-uns, d'en sauver quelques-uns. "En convertissant les païens, je voudrais créer une émulation, une jalousie dans le cœur des frères de ma race pour que, eux aussi, veuillent se convertir au Seigneur Jésus." Et saint Paul ne doute pas que cette conversion ait lieu car "si leur mise à l'écart a été l'occasion de la réconciliation pour tout le monde, que ne sera pas leur admission au salut ? Ne sera-ce pas comme une résurrection des morts, comme la vie distribuée à ceux qui étaient morts ?" Et il précise : "Dieu a regardé tous les hommes enfermés dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde". Aux païens Il a fait miséricorde au moment où les juifs se sont écartés du salut, mais c'est pour faire aussi miséricorde aux juifs, quant-à leur tour ils accepteront de s'ouvrir à la gratuité de ce salut donné par Dieu en Jésus-Christ.

Entre ces deux textes, chronologiquement parlant, il y a le passage d'évangile fort difficile où Jésus sorti hors des limites d'Israël, puisqu'Il est dans la région de Tyr et de Sidon, au Sud de Liban, à l'époque c'était la Phénicie, Jésus est assailli par une cananéenne, une étrangère païenne, qui le supplie de guérir sa fille tourmentée par un démon. Il y a quatre étapes dans ce dialogue de Jésus avec la cananéenne.

Tout d'abord, Il se tait, Il ne lui répond pas, Il fait comme s'Il n'entendait pas sa supplication, et apparemment Il passe indifférent, inattentif. Puis les apôtres insistent : "Fais-lui grâce, car elle nous rabat les oreilles." Leur motif n'est pas très pur. Ils ont envie de se débarrasser de quelqu'un d'un peu gênant comme il nous arrive quelquefois de faire la charité à quelqu'un simplement pour avoir bonne conscience ou pour sortir d'une situation difficile. Jésus leur fait alors une réponse déroutante : "Je n'ai été envoyé qu'aux seules brebis perdues de la maison d'Israël." Jésus affirme donc qu'Il n'est pas venu pour les païens, mais pour sauver ceux des enfants d'Israël qui se perdent. La femme insiste : "Seigneur, viens à mon secours !" Jésus lui répond pas cette parole très dure : "Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens !" Il traite donc les juifs comme les enfants du Royaume et les païens comme des petits chiens.

On remarquera que la notation "petits chiens" contient une nuance qui peut mettre l'espoir dans le cœur de la cananéenne. Il ne s'agit pas de chiens errants ni même de chiens de garde, mais de petits chiens qui sont déjà introduits dans la famille, qui ont quelque chose à voir avec la famille. D'ailleurs, elle va bien le dire : "Les petits chiens sont sous la table de leur maître et ils peuvent manger les miettes qui tombent de cette table." Donc la cananéenne accepte la parole de Jésus aussi dure qu'elle soit, mais elle la lui retourne avec une foi, une constance, une persévérance extraordinaire en disant : Soit, ma fille et moi nous ne sommes que des petits chiens, mais nous avons droit quand même aux miettes du salut, même si le repas du salut, le repas des noces est réservé aux juifs. Alors émerveillé par cette foi, Jésus lui accorde ce qu'elle a demandé. Quelle est donc la signification de ce passage étrange de l'évangile ? Si Jésus n'est envoyé qu'aux seuls juifs, ne fait-il grâce à une païenne que d'une manière tout à fait exceptionnelle, parce qu'elle a fait preuve d'une foi au-dessus de la normale, mais en l'admettant de justesse comme un petit chien au repas des noces ?

Dans la pensée de l'évangéliste Saint Matthieu, il semble que ce texte est situé à une charnière, au moment où Jésus après avoir prêché aux foules d'Israël, se rend compte à la suite du grand miracle de la multiplication des pains, qu'il y a malentendu entre Israël et Lui-même. Ils n'attendent pas le Messie qu'Il est, ils attendent un messie politique qui va délivrer Israël de l'occupant, ils n'ont pas compris que ce Messie était venu pour les racheter dans son amour, dans sa souffrance et dans sa croix. Et Jésus va se retirer à l'écart, c'est pourquoi Il sort du territoire d'Israël pour se consacrer davantage à la formation des disciples et commencer à leur annoncer que précisément Il doit souffrir et mourir, et souffrir à cause de ses frères qu'Il avait essayé d'entraîner dans sa mission messianique, mais qui s'y refusent.

Cet évangile ouvre précisément une perspective sur le salut des païens. Matthieu montre que le véritable motif du salut n'est pas l'intégration dans le peuple juif mais la foi. La foi de cette cananéenne lui a permis de recevoir le salut pour sa fille malade, en signe du Salut définitif. Et en recevant ainsi par la foi le salut, une voie nouvelle est ouverte. Ce n'est plus l'appartenance à Israël qui est décisive, c'est adhésion au Christ par la foi, que l'on soit païen ou que l'on soit juif. Cela c'est l'intention de Matthieu quand il s'adresse aux judéo-chrétiens qui pensent que la circoncision est obligatoire pour obtenir le salut. Mais que signifie dans la bouche de Jésus la parole : "Je n'ai été envoyé qu'aux seules brebis perdues de la maison d'Israël !"

Comme le dit saint Paul dans l'épître aux Romains il faut comprendre que "les dons de Dieu sont sans repentance" et que l'appel adressé à Israël n'est pas réduit à zéro. Si Dieu a appelé Israël c'est pour qu'Israël soit le messager du salut pour tous les peuples. Dieu n'est pas venu pour appeler indistinctement l'humanité tout entière, comme dans une sorte de philanthropie générale et universelle. Il est venu appeler un peuple, et par le ministère de ce peuple, appeler tous les autres peuples au salut. Non pas, comme on croyait dans l'Ancien Testament par intégration à l'intérieur d'Israël, mais par partage de la même foi au Dieu unique, au Dieu vivant dont Israël devait précisément être le prédicateur auprès des autres peuples. Et la mission messianique de Jésus c'est justement d'entraîner le peuple d'Israël pour qu'il accomplisse cette mission qui lui avait été donnée. Seulement, parce qu'Israël a refusé d'entrer avec Jésus dans cette mission, parce qu'Israël a conçu sa mission de façon trop humaine comme une possession politique, une primauté raciale, un privilège, Jésus a dû s'avancer seul jusqu'au salut. Quand il a fait comprendre à ces foules qui l'entouraient que ce salut n'était pas un salut humain mais un salut par l'amour et la croix, par le don de sa vie, le don de tout ce que l'on porte en soi de plus précieux, le peuple juif l'a abandonné. "Ces paroles sont trop dures !" Et Jésus s'est retrouvé seul pour sauver à la fois les païens et Israël, car seule une faible partie des juifs a consenti à se convertir. Et c'est cela le tourment de saint Paul. "Ceux qui auraient dû être les ministres du salut se sont mis en dehors du salut." Et à partir de la prédication aux païens, il faut en quelque sorte reconquérir Israël pour l'amener à la foi à laquelle il était destiné.

Retenons de ceci que, nous chrétiens, qui sommes le nouvel Israël, car Jésus nous a chargés de cette mission du service de l'annonce de la vérité à ceux qui ne connaissent pas encore le Seigneur Jésus, nous chrétiens peu nombreux au milieu de cette masse d'incroyants que nous côtoyons tous les jours, ne croyons pas que cette mission est un privilège et que c'est nous d'abord qui sommes sauvés, et eux comme par surcroît. Comprenons que ce salut qui nous est donné est une mission. Nous ne sommes pas choisis parce que nous sommes meilleurs que les autres, nous sommes choisis pour aider les autres à parvenir à ce salut en même temps que nous, avec nous, pour entrer tous dans la famille du Royaume. Comme Jésus a dû se passer du peuple d'Israël et seul sauver tous les hommes, de la même manière, Il pourrait aussi se passer de nous et sauver ces incroyants qui nous côtoient et qui nous semblent non pas méprisables mais loin de la foi. Sachons que leur salut est notre mission la charge que Dieu nous a donnée, que nous ne pourrons pas être sauvés si nous ne sommes pas, avec le Christ, des sauveurs de tous nos frères.

 

AMEN