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NOUS SOMMES INVITÉS À PARTAGER LE PLAISIR DE DIEU

Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 août 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Joie de l'enfant

Frères et sœurs, hier soir aux vigiles, nous chantions lors de cette célébration un cantique qui reprend en grande partie la première lecture que vous avez entendu et qui nous décrit le travail minutieux de la Sagesse en vue de préparer la plus belle des salles de festin pour accueillit l'homme, lui donner à boire, lui donner à manger.

Juste avant l'extrait que vous avez entendu se trouve une partie qui est essentielle pour comprendre à la fois la première lecture mais aussi un des aspects de ce récit du discours de Jésus sur le Pain de Vie que nous entendons maintenant depuis plusieurs dimanches. Le texte que nous avons entendu commence plus précisément au milieu du chapitre huitième du livre des Proverbes en rappelant que la Sagesse préexistait auprès de Dieu avant la création du monde. Il est vrai que ce passage a été beaucoup utilisé notamment dans les écrits chrétiens pour démontrer que le Christ était né avant la création et qu'il était à l'égal du Père, le Christ en tant que Sagesse éternelle.

Ce passage ne dit pas seulement cela. Le texte des Proverbes raconte comment la Sagesse a été enfantée avant les abîmes qui n'existaient pas encore, avant que les montagnes et les collines ne fussent plantées la Sagesse était enfantée. Et l'on arrive à un passage qui est particulièrement beau : "J'étais alors à ses côtés (aux côtés de Dieu), comme son enfant bien-aimé". D'autres traductions disent : "J'étais alors à ses côtés comme le bâtisseur", mais je crois que la première traduction est beaucoup plus belle. "J'étais à ses côtés comme son enfant bien-aimé, je faisais ses délices, jour après jour, m'ébattant sans cesse en sa présence sue la face de la terre, et trouvant ma joie parmi les enfants des hommes". Le métier d'architecte est très sérieux, mais je pense aussi qu'on doit beaucoup s'amuser à créer. La traduction qui représente la Sagesse sous la forme d'une enfant qui s'ébat à côté du créateur, qui participe à cette création dans le désir de prendre plaisir avec la création et la créature, est en fait un texte magnifique. Et le texte se poursuit par ce que nous avons entendu.

La Sagesse préexiste auprès de Dieu et elle a une relation de plaisir, d'amour et de jouissance à la fois avec son créateur et aussi avec sa création. Le grand désir de la Sagesse est d'appeler l'homme à la rencontrer. La Sagesse dit à l'homme : mon plus grand désir, ma plus grande joie est de te rencontrer, toi, la créature de Dieu. La Sagesse sait qu'on ne prend pas les mouches avec le vinaigre, et elle sait que pour rencontrer l'homme, il faut bâtir de magnifiques demeures, il faut faire un pain excellent, il faut prendre le vin le plus délicieux, et dresser une table de fête. De cette manière, l'homme ne pourra pas refuser de venir auprès de la Sagesse.

Ce que j'ai résumé ici, c'est ce que nous pourrions appeler le désir que Dieu porte en lui de rencontrer l'homme. Dans le chapitre sixième de saint Jean dont nous poursuivons la lecture, nous pourrions le résumer sous une autre formule à l'inverse de celle que je viens de dire : c'est le désir de l'homme de rencontrer Dieu. Le chapitre sixième commence par la multiplication des pains. Des gens ont suivi Jésus et le soir, il n'y a pas d'Intermarché, il n'y a pas d'hôtel, il n'y a rien où l'on puisse trouver de quoi s'alimenter mais Jésus dit à ses disciples qu'ils n'ont qu'à leur fournir de la nourriture !

Ici, nous sommes sous le mode de la nourriture en tant que nécessité pour le corps de l'homme ce qui d'ailleurs est tout à fait normal. Jésus va proposer une sorte d'invitation au voyage au cours de ce chapitre sixième pour faire évoluer le désir de l'homme. Dans un premier temps, il y a ce désir lié au besoin et à la nécessité de nourrir le corps. Comme les disciples ne sont pas capables de faire grand-chose, si ce n'est d'apporter par l'intermédiaire d'un petit garçon, quelques pains et deux poissons, Jésus réalise ce fameux miracle de la multiplication des pains. Evidemment, le signe est très mal compris par les gens, ils le prennent pour un magicien, pour quelqu'un qui va pouvoir combler la nécessité pour l'homme de manger tous les jours. Saint Jean dit que Jésus s'enfuit parce qu'on voulait le faire roi, il traverse la mer en marchant dessus, et il retrouve de l'autre côté du lac, les gens qui l'ont suivi. Ces gens avaient vraiment le désir de rencontrer cet homme qui leur avait donné la nourriture nécessaire à leur corps. Jésus les accueille à Capharnaüm et l'on apprend à la fin du texte que c'est dans la synagogue de Capharnaüm et cela a son importance. Jésus les accueille et leur dit : votre désir est bon, mais il n'est pas très bien orienté car vous me suivez pour une nourriture nécessaire à votre corps, alors que moi, ce que je veux vous donner, c'est une nourriture de l'ordre de la vie éternelle. Je crois qu'il n'est pas anodin que ce discours ait lieu dans une synagogue qui est le lieu particulier dans lequel les juifs viennent prier Dieu, écouter sa Parole et s'y nourrir. Il y a le Temple de Jérusalem dans lequel on offre des sacrifices, et il y a les synagogues dans lesquelles on vient prier, s'abreuver et se nourrir à cette nourriture qui est la Parole de Dieu. C'est justement tout l'intérêt de la célébration de l'eucharistie qui ne se résume pas uniquement à consommer l'hostie, mais dont le sens serait nul si la consommation de l'hostie n'était pas précédée par la Parole de Dieu et par l'explicitation de la Parole dans l'homélie. Donc, l'eucharistie reprend ces deux dimensions et c'est la raison pour laquelle elle est essentielle.

Mais on reste encore en deçà d'un élément qui est essentiel dans ce fameux chapitre sixième. Quand Jésus dit : "Je suis le Pain de Vie, qui mange de ce pain aura la vie éternelle", nous pourrions encore être trompés dans le sens où pour nous recevoir le corps et le sang du Christ ne serait qu'une transposition au niveau spirituel de ce que les juifs ont cru recevoir dans le désert, comme une sorte de nécessité pour notre vie spirituelle de quelque chose qui nous permettrait de survivre spirituellement sur cette terre en attendant dans l'espérance de finir au paradis pour tous danser ensemble.

Je crois que c'est là que la lecture de la Sagesse apporte un éclairage essentiel sur ce discours du Pain de Vie. Il ne s'agit pas encore une fois de réduire le don du Christ à une sorte de survie ou de nécessité. Il est véritablement question ici des mêmes réalités dépeintes par la Sagesse dans le texte dont je faisais mention tout à l'heure dans les Proverbes. Nous, nous avons un désir de nécessité, et le désir de Dieu est un désir de plaisir. C'est vrai qu'il s'agit d'un mot que l'on a mis en dehors de toute vie ecclésiale et spirituelle pendant des siècles parce que ce n'est pas bien d'avoir du plaisir et cependant, on ne peut pas faire l'économie de ce texte magnifique dans lequel on apprend que Dieu et son Fils prennent du plaisir à construire ce monde, et que l'enfant bien-aimé prend plaisir à rencontrer l'homme.

Là aussi, il n'est pas aussi anodin que la Sagesse exerce son activité à travers un banquet. Dans l'Antiquité, le banquet, c'est à la fois le lieu où l'on prend du plaisir à bien manger, à bien boire, et surtout, on prend du plaisir à parler, à échanger des idées et en quelque sorte, à se nourrir à la fois le corps mais aussi l'esprit des idées. C'est toute la tradition de la philosophie grecque. Quand Jésus dit que le pain et le vin, son corps et son sang nous font accéder à la vie éternelle, il ne s'agit pas de survie, mais il s'agit d'accéder et d'entrer dans cette salle aux sept piliers qui est en fait la vie trinitaire. Le Pain de Vie, c'est un long discours sur les rapports étroits et intimes entre Dieu et son Fils et l'humanité. L'eucharistie n'est pas une question de nécessité ou de survie, mais c'est le fait d'être introduit dans la salle du banquet et de participer pleinement en tant que convive et invité au plaisir qui préside à la vie trinitaire. C'est vrai qu'on n'a pas de détails sur l'agenda de ce qui se passe dans la vie trinitaire, et cela nous semble extrêmement sérieux. Heureusement, il y a ce texte des Proverbes qui nous éclaire d'une autre manière sur la joie et la plaisir de la Trinité de partager, de vivre et de prendre plaisir avec la création.

Frères et sœurs, c'est vrai que dans notre société actuellement, il y a une récurrence qui est assez facile, dont on pense qu'elle est nouvelle, mais elle est très ancienne, et qui est de lire d'une manière psychologisante l'eucharistie et les sacrements de l'Église ou généralement l'existence de Dieu. On nous dit : Dieu, qu'est-ce que c'est ? c'est un besoin, une nécessité que l'homme s'est inventé pour aller mieux. Comme on doit se couvrir pour se préserver du froid, comme on doit manger pour ne pas mourir, l'homme parce qu'il est toujours un peu angoissé et qu'il a ses petits problèmes, il s'est inventé un Dieu pour aller mieux ! Et ceux qui vous disent cela, vous disent sans le dire, qu'eux sont mieux que vous parce qu'ils n'ont pas besoin de ce genre de chose.

La relecture que je viens de faire à la fois du livre des Proverbes et du Pain de Vie, nous montre que le problème n'est pas du tout à cet endroit. Il ne s'agit absolument en aucun cas pour nous de nécessité ou plus exactement, si je veux jouer moi aussi avec les mots, nous sommes conviés à la nécessité du plaisir. C'est simplement le plaisir de rencontrer notre créateur et le plaisir de vivre avec lui dans sa vie trinitaire qui commence dès maintenant au cœur de notre communauté paroissiale et dans nos familles.

Je vais terminer par un texte admirable dans l'Ancien Testament. Dans la Genèse, c'est le fameux texte dans lequel on voit Abraham à l'entrée de sa tente aux chênes de Mambré. Il fait très chaud, on entend les cigales, il y a la vapeur de la chaleur au fond du désert, et il voit trois personnes dans lesquelles les chrétiens y verront la préfiguration de la Trinité. Abraham accueille ces trois personnages, il les nourrit, il fait tuer le veau gras, il leur donne ce qu'il y a de meilleur, gratuitement, et au bout de ce repas, il y a échange d'informations. Les trois hommes lui annoncent la naissance prochaine d'un fils, non pas le fils de la servante, mais le fils de Sara. A la fin de ce repas, Abraham et Sara rentrent dans la connaissance du plan que Dieu a pour eux. Et juste après, il y a ce passage merveilleux, Dieu dit : est-ce que je vais cacher à Abraham ce que je vais faire contre Sodome et Gomorrhe ? une fois qu'Abraham a bien mangé avec Dieu, il rentre dans le projet de la vie de Dieu, et il y a le passage admirable de la prière d'Abraham, ce marchandage pour savoir jusqu'à combien de justes il faut aller pour sauver Sodome. Malheureusement, il n'y aura pas dix justes pour sauver la ville, mais la question n'est pas de savoir pourquoi Sodome n'a pas été sauvée, mais ce qui est à remarquer c'est que le repas partagé aboutit à l'introduction d'Abraham dans la vie trinitaire et du projet de Dieu.

Moi c'est ce que je vous souhaite à la suite de cette eucharistie, ou d'autres eucharisties à venir, c'est que vous puissiez faire vôtre cette phrase, peut-être pas "j'étais à ses côtés", parce que nous n'étions pas préexistant au monde, mais : "J'étais aux côtés de Dieu comme son enfant bien-aimé, je faisais ses délices jour après jour, m'ébattant sans cesse en sa présence sur la face de la terre, et trouvant ma joie parmi les enfants des hommes".

 

AMEN

 
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