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LA SAGESSE A DRESSÉ UNE TABLE

Pr 9, 1-6 ; Ep 5, 15-20 ; Jn 6, 51-58
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année B (19 août 1979)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


La vie chrétienne, la vraie vie, il faut que ça ait du goût, de la saveur. C'est pourquoi le Christ est la sagesse de Dieu, la saveur de Dieu. En effet, les deux premières lectures sont deux invitations à vivre dans la sagesse. "Ne soyez pas des insensés, mais vivez comme des sages !" "La Sagesse a dressé une table, elle invite tous ses enfants en leur disant : "Venez vous rassasier de mets savoureux !" Sagesse est un vieux mot qui est le même que saveur, ce qui a du goût, ce qui a du parfum, ce qui est bon à manger, ce qui est savoureux. Et ce n'est pas un hasard si, dans ces trois textes, la note fondamentale est un appel à avoir de la sagesse, c'est-à-dire à savoir discerner ce qui a du goût, ce qui a de la saveur, ce qui est bon à manger, ce qui est profitable, nourrissant, vraiment nourrissant. Non pas des succédanés, non pas des produits de remplacement, mais vraiment quelque chose de frais, d'original.

Or le Christ nous dit que pour manger quelque chose qui a de la saveur, il faut venir le manger, Lui, sa chair et son sang, parce que sa chair et son sang apportent la vie. La vie. Il faut donc avoir du goût, il faut donc avoir de la sagesse pour discerner ce qui apporte la vie. Parce que ce qui est savoureux et qui donne du goût à la vie est quelque chose de beau, qu'il faut savoir discerner et goûter. Première question, elle est très importante. Si on refaisait l'histoire de l'Église dans ces quinze dernières années, on verrait qu'un des mots, un des leitmotiv qui est revenu sans cesse était le mot : la vie.

Il faut vivre, le vécu, l'expérience, le concret. Un vocabulaire extrêmement piégé, en vérité. On l'utilisait surtout pour dire qu'il fallait que l'Église s'approche de la vie des hommes, qu'il fallait que les chrétiens soient dans la vie. Ce vocabulaire, en apparence innocent, laissait entendre que les chrétiens et que l'Église étaient à côté de la vie, que la vie était sur la place publique, que la vie était sur les barricades de 68 ou que la vie était dans je ne sais quelle manifestation culturelle qu'on jugeait très importante à la presse ou à la télévision. Et l'on se disait que, peut-être, nous chrétiens, nous étions à côté de la vie, confinés dans nos sacristies, dans nos églises, dans nos vieilles idées, dans nos traditions et dans nos vieux principes.

Or le Christ affirme sans ambages que c'est Lui la vie. Qu'est-ce qui a du goût et qu'est-ce qui a de la saveur ? Est-ce que c'est le monde qui a donné du goût à notre vie ou est-ce que c'est le Christ qui va être la vie qui donne vraiment la saveur à notre vie ? Il faut de la sagesse pour y voir. Il y faut du goût, il y faut de l'amour pour pouvoir juger et choisir. Et bien je crois qu'il n'y a qu'une solution. Il ne faut pas rester dans ce dilemme qui est un véritable piège de penser que, d'un côté il y aurait de la vie dans le monde, et que, nous autres, nous serions déjà en dehors de ce monde, en dehors de cette vie et que nous aurions comme des misérables à aller quémander au monde un peu de vie, adapter notre évangile, notre message chrétien pour qu'il puise un peu de cette vie qui s'éteint et qui meurt au fur et à mesure que le monde passe et meurt avec son désir. Mais d'autre part, il ne faudrait pas tomber dans une atmosphère de vie en éprouvette, dans cette atmosphère confinée qui serait un certain univers de vie chrétienne que nous nous bâtirions, un univers de renfermé, un univers de vie à l'étouffée. Le problème est que nous cherchions la vie, ou plus exactement que nous cherchions à nous laisser envahir par la vie.

Car le centre même de l'évangile d'aujourd'hui c'est cette parole du Christ : "De même que le Père a la vie et que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra par Moi !" Trop souvent nous pensons que nous devons nous contenter d'une pratique religieuse ou morale sans voir que la source profonde de la vie et de la sagesse et du goût de la vie, c'est le cœur même de Dieu. C'est le Père qui a la vie et qui l'a donnée à son Fils pour qu'Il nous la donne. Il y a une continuité de vie qui sort du cœur du Père, qui se répand tout entière dans le Fils, le Fils incarné qui veut nous donner sa chair à manger pour que nous ayons la vie et pour que l'Église soit porteuse de la vie. C'est cela notre foi chrétienne, c'est cela le sel de la terre, c'est la vie jaillissante et débordante de Dieu, c'est la saveur de Dieu dans notre cœur, dans notre vie, dans tous les moments de notre existence.

Voilà le programme du chrétien. Nous n'avons pas à quêter la vie ailleurs qu'auprès de sa véritable source qui est le cœur de Dieu. Mais alors pourquoi notre vie nous paraît-elle si fade, si peu savoureuse, si renfermée, si étouffée ? C'est parce que, lorsque nous venons prier le Seigneur, lorsque nous venons demander son corps et son sang, nous avons peur de recevoir la vie, nous avons peur de nous laisser emporter par cette vie.

Car il ne faut pas se faire d'illusions. La vie de Dieu c'est un véritable torrent. C'est dangereux, c'est terrible. Et lorsque la vie de Dieu s'est répandue dans notre cœur, ça vous prend tout entier. C'est une chair et c'est un sang que l'on ne peut ni manger ni boire sans s'engager dans une aventure extrêmement périlleuse. Car c'est l'aventure de la vie brûlante de Dieu. Et c'est cela la saveur de la vie chrétienne. Cela ne peut pas être tiède, ca ne peut pas être fade, ça ne peut pas être réduit à nos petits désirs et à nos petites satisfactions. C'est quelque chose qui nous envahit. C'est la vie même qui déborde du cœur de Dieu, une vie encore plus puissante que celle qui a jailli du cœur de Dieu lorsqu'Il a créé le monde, et Dieu sait qu'à ce moment-là la vie était débordante de son cœur, c'est une vie plus puissante encore, car c'est le cœur même de Dieu qui s'est donné, qui nous est partagé chaque fois que nous nous approchons de l'eucharistie.

Et notre plus grand péché ce n'est peut-être pas d'aller quêter quelques grammes de vie à l'extérieur de Dieu, d'aller les quêter dans le monde, mais notre plus grand péché c'est de nous approcher de ce corps et de ce sang sans nous rendre compte qu'il est la source de toute vie, avec cette espèce de paresse et de tiédeur du cœur et cette insipidité qui fait que nous ne devinons pas, que nous ne croyons pas que là est la source véritable de la vie, la plénitude de la vie ce que nous ne pouvons pas imaginer par notre propre cœur, ce que nous ne pouvons pas atteindre.

Quand nous approchons de l'eucharistie, quand nous tenons le corps du Christ entre nos mains, quand nos lèvres sont imprégnées de ce sang qui est la vie même du Christ Ressuscité, souvenons-nous que c'est la plénitude de la vie de Dieu qui veut nous investir, nous envahir et nous ressusciter. Alors nous saurons ce qu'est la sagesse, notre vie aura du goût et de la saveur, et nous serons des vivants parce que nous vivrons de la vie même de Dieu.

 

AMEN

 
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