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PAUVRETÉ ET GRÂCE DU SACERDOCE

Is 56, 1+6-7 ; Rm 11, 13-15+29-32 ; Mt 15, 21-28
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 août 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

A propos de ce dialogue du Christ avec la Cananéenne, puis de la guérison qui s'ensuit, je voudrais aujourd'hui vous parler du sacerdoce, plus précisément de la grâce et du rôle du prêtre. Ce n'est pas là un paradoxe, en dépit des apparences. C'est en fait une confidence que je vous fais, puisqu'il s'agit de réflexions qui se sont imposées à moi, très concrètement, à partir d'événements réels de ma vie de prêtre. En effet, cherchant le sens de ma mission de prêtre, et plus précisément encore de la grâce qui est attachée au sacerdoce, c'est ce texte qui s'est offert et même imposé à moi, un jour, pour m'éclairer.

Le prêtre n'est pas une sorte d'être intermédiaire entre Dieu et les hommes, qui aurait une réserve exceptionnelle de sainteté, de science, de grâce et de vertu, dans laquelle il pourrait puiser pour aider ses frères à acquérir, à leur tour, un petit peu de cette science, de cette sainteté ou de cette vertu. Le prêtre est un homme comme les autres, le prêtre est un homme faible, ordinaire, pécheur. Et pourtant, Dieu confie au prêtre cette mission extraordinaire, cette mission merveilleuse d'apporter à ses frères la miséricorde, le pardon, la tendresse de Dieu, d'être, auprès d'eux, le témoin de ce pardon et de cette tendresse. Je fais allusion, bien entendu, à ce ministère du prêtre dans le sacrement de pénitence qui est peut-être ce qu'il y a de plus bouleversant dans la vie d'un prêtre : être amené à recevoir, de la part de ses frères, la confidence de ce qu'il y a en eux ce plus triste, de plus misérable, ce qui quelquefois leur fait honte et qu'ils viennent lui dire, comme à mi-voix, en osant à peine formuler l'expression de leur péché. Confident de ses frères, le prêtre leur apporte une réponse de la part de Dieu, une réponse de pardon, de tendresse et d'amour.

Beaucoup d'entre vous, quand ils se confessent, sont pris d'une crainte, pour ne pas dire d'une certaine panique, à la pensée du jugement que le prêtre risque de porter à leur égard. C'est une erreur profonde, je peux vous l'affirmer avec l'expérience du prêtre que je suis depuis bientôt vingt-cinq ans. Le prêtre ne peut pas avoir, un seul instant, envie de juger celui qui est là, devant lui, en train de lui dire sa pauvreté et son péché, premièrement parce que le prêtre est pécheur lui-même. Il connaît, dans sa propre vie autant, sinon plus, de fautes que dans la vie de celui qui ainsi ouvre son cœur devant lui. Il est impossible que le prêtre se sente quelque supériorité que ce soit vis-à-vis de ceux qui s'approchent ainsi de lui, avec ce courage et en même temps cette crainte, venant apporter leur pauvreté devant Dieu. Non seulement le prêtre ne peut pas juger ceux qui viennent ainsi devant lui, ou plus exactement devant Dieu pour faire état de leur misère, mais le prêtre est dans l'admiration car ce qui se passe, à ce moment-là, c'est une rencontre tellement profonde, tellement merveilleuse entre le pécheur et Dieu que le prêtre est, en quelque sorte, émerveillé par cette rencontre et il sent bien à quel point il est témoin de quelque chose qu'il ne devrait pas connaître, qu'il n'a pas le droit de savoir, car c'est un secret, le secret le plus intime entre Dieu et ce pécheur, qui est là, venant mettre toute sa vie sous le regard de son Seigneur. C'est pourquoi le prêtre, lui-même, est pris d'une sorte de crainte, de tremblement devant la merveille à laquelle il lui est donné d'assister, dont il est le témoin, et non seulement le témoin, mais le catalyseur, puisque c'est par son ministère, c'est grâce à lui, c'est grâce à sa présence que le pécheur et Dieu entrent en contact personnel, c'est à travers son visage, son regard, c'est à travers ses gestes, ses paroles, c'est à travers la manière dont il accueille le pécheur que Dieu peut manifester son amour, sa tendresse et son pardon à ce pécheur. Et le prêtre sent bien qu'il est, en quelque sorte, invité comme par effraction à participer à un secret qui est beaucoup plus grand, plus profond que lui-même, et qui, en tout état de cause, lui échappe.

C'est alors que le prêtre ne peut pas ne pas être saisi de cette pensée : voilà un de mes frères qui a le courage de s'avancer devant son Seigneur, et qui plus est, devant le ministre du Seigneur, qui a le courage de se servir de l'homme que je suis, comme témoin de sa misère et de sa pauvreté, pour demander au Seigneur miséricorde sur cette pauvreté. Voilà un de mes frères qui a ce courage extraordinaire et qui, en quelque sorte est reçu dans les bras de son Seigneur, dans la tendresse infinie de son Seigneur, car devant mes yeux, de moi prêtre, voilà que le cœur de Dieu et le cœur de mon frère s'ouvrent l'un à l'autre, et dans un face à face infiniment profond, se découvrent leur amour mutuel et cette réconciliation qui est justement l'expression de cet amour mutuel.

Et devant ce courage, devant cette tendresse de Dieu, devant cette merveille qui s'opère, le prêtre est tenté de se dire en tremblant : je suis moi-même pécheur, je sais, par expérience, que je suis aussi pauvre, aussi misérable que cet homme ou cette femme qui est là, devant Dieu, et peut-être n'ai-je pas le même courage, peut-être ne suis-je pas aussi converti que celui qui est là en train de demander pardon. Car le prêtre sait tout ce qu'il y a de pauvreté, tout ce qu'il y a de misère dans son propre cœur, et au moment même où il prononce, en prêtant ses lèvres aux paroles de Dieu, les paroles de pardon, il sait qu'il est, lui, le premier à avoir besoin de ce pardon, de cette miséricorde Il sait qu'il est plus pécheur encore que ce pécheur qui se réconcilie et qu'il a besoin, lui aussi, de cette fête de la réconciliation dont il est le ministre et le témoin. Et à ce moment-là, il n'est pas possible que, dans la pensée et dans le cœur du prêtre, il n'y ait pas cette crainte que saint Paul exprimait : "Après avoir servi de ministre du salut pour les autres, il ne faudrait pas que je sois moi-même disqualifié." Comment faire pour que Dieu qui se sert de moi comme ministre de son pardon ne me rejette pas, pécheur que je suis et pécheur insuffisamment converti ? Et le prêtre, au moment même où il s'entend dire des paroles qui ne viennent pas de lui, mais qui viennent de plus loin que lui, car au moment où on confesse, il arrive bien souvent que l'on soit traversé par des paroles de lumière que l'on n'a pas soi-même découvertes, que l'on a encore moins inventées, mais dont on sent très bien qu'elles viennent d'ailleurs que de nous-mêmes, qu'elles sont mises dans notre bouche par Dieu et que c'est Dieu qui, à travers nous, parle à celui qui est là, en train de recevoir sa tendresse, au moment même où il est ainsi l'instrument de Dieu, le prêtre sent qu'il a besoin que quelqu'un, en quelque sorte lui dit, à lui aussi, la miséricorde et la tendresse de Dieu.

Cette réflexion, je me la suis faite souvent, et je pense que tout prêtre qui confesse et qui est conscient de l'immensité du ministère qui lui est ainsi confié, doit souvent méditer ainsi. Ne souriez pas, frères, ce que je vais dire n'est pas une plaisanterie ni un paradoxe, mais ce miracle du Christ dont nous venons d'entendre le récit, s'est imposé à moi, à ce moment-là, comme une réponse de Dieu.

Oui, certes, le prêtre est pécheur, mais il a droit, comme les petits chiens de manger les miettes qui tombent de la table du Seigneur, car, en réalité, au moment où le prêtre est le ministre du pardon, il est comme quelqu'un qui sert à table au festin de la réconciliation, quelqu'un qui sert un repas que le Christ partage avec le pécheur pardonné. Car le sacrement de pénitence et de réconciliation, c'est comme un repas de fête où le Christ invite le pécheur qui se confesse à manger à table avec Lui. Et le prêtre, en réalité, bien loin d'être un juge ou un arbitre, ou même un intermédiaire se situant du côté de Dieu, en face du pécheur, le prêtre est celui qui sert à table, celui qui fait passer les plats entre le Christ qui pardonne et le pécheur qui est pardonné. Et précisément, quand j'ai senti le besoin de recevoir, moi aussi comme prêtre, quelque chose du pardon de Dieu, s'est imposée à mon esprit cette réponse de miséricorde : même si nous ne sommes pas à table avec le pécheur pardonné et le Christ qui lui pardonne, nous avons droit, comme les serviteurs, à manger les restes à la cuisine, ou encore comme les petits chiens, dont parlait si admirablement cette Cananéenne, à manger les miettes qui tombent de la table du Seigneur.

Car, en vérité, c'est cela je crois, la grâce propre au sacerdoce. C'est que, étant instrument de la grâce, c'est-à-dire non pas donnant aux autres une grâce qui serait à nous, mais étant simplement l'outil par lequel passe la grâce qui vient de Dieu et qui va à nos frères, Dieu ne peut pas ne pas faire que quelque chose de cette grâce qui traverse son ministre, ne rejaillisse pas sur lui au passage. Voyez-vous, être l'instrument de la grâce de Dieu, c'est une chose tellement grande et tellement redoutable en même temps que Dieu doit avoir pitié de ses ministres, et Il doit faire en sorte que, servant de canal à cette grâce de Dieu pour leurs frères, un petit peu de cette grâce les éclabousse au passage. Et le propre du prêtre, c'est ainsi, en consacrant tout son temps tout son effort et toute son attention à être au service de ses frères pour leur sanctification et leur pardon, n'ayant pas le loisir de distraire un peu de temps à son propre usage, il bénéficie, au passage, de quelque chose de cette grâce dont il est le ministre.

Je ne voudrais pas que vous pensiez que je minimise le rôle du prêtre, car ce rôle de serviteur est un rôle extraordinairement grand, que le Christ Lui-même a magnifié, puisque Jésus a dit que nous devions être serviteurs les uns des autres, comme Lui-même s'est fait le Serviteur de tous. Ne dit-Il pas dans l'évangile : "Quel est le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Et pourtant, moi, Fils de l'Homme et Fils de Dieu, je suis parmi vous comme celui qui sert". Par conséquent, le prêtre, quand il est serviteur et qu'il n'est que serviteur, reçoit là une mission extraordinairement grande, puisque c'est la mission même que le Christ a assumée en s'incarnant et en venant souffrir sa Pâque, parmi nous et pour nous. Mais cette fonction de service est, en même temps, une fonction infiniment humble, car ce n'est pas de notre propre fonds que nous donnons, mais nous sommes simplement les intermédiaires dont Dieu se sert pour venir jusqu'à vous.

C'est pourquoi je voudrais, à partir de ces quelques réflexions, vous inviter à prier beaucoup pour les prêtres, car ces prêtres qui, sans cesse, sont à votre service et sont chargés, jour après jour, de vous distribuer une grâce qui n'est pas la leur et qui les dépasse infiniment, et à côté de laquelle ils sont infiniment pauvres, ces prêtres ont un grand besoin de votre prière, pour que quelque chose de cette grâce leur soit donné à eux aussi et pour que, ayant été toute leur vie, les ministres de ce salut, ils soient eux-mêmes sauvés. Il est difficile d'être ainsi au service des autres quand on est soi-même si pauvre, si pécheur, quand on a soi-même tellement besoin de salut.

 

AMEN

 
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