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LA PAIX DANS LA LUTTE

Jr 38, 4-6 + 8-10 ; Hb 12, 1-4 ; Lc 12, 49-53
Vingtième dimanche du temps ordinaire – Année C (14 août 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


La brisure

"Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang dans votre lutte contre le péché" - "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division !"

En entendant ces textes, nous avons envie de baisser les bras. En effet, que le Christ apporte la division sur la terre, voilà qui est vraiment décourageant. Il y a déjà bien assez à faire sur notre pauvre terre avec tous les conflits, toutes les luttes toutes les dissensions qui sont notre pain quotidien, pain quotidien de notre information à travers tout ce que nous voyons et même dans un moment qui, pour nous, est celui des vacances, nous voyons en plusieurs points d'Afrique se rallumer des menaces de guerre Tout ce qui pèse sur nous de dissensions à l'intérieur de notre pays, de notre vie sociale, économique, tout ce qu'il y a de menaces, de choses lourdes à porter à l'intérieur de nos familles, des milieux plus restreints dans lesquels nous vivons. Et nous dirons que, d'une certaine manière, nous n'avons pas attendu le Seigneur pour dresser le fils contre son père ou la bru contre sa belle-mère. En fait, nous vivons déjà dans un régime de division. Nous vivons déjà dans la dissension. Et nous sentons se nouer, au cœur de nos vies, à certains moments, ces combats vis-à-vis desquels nous nous sentons radicalement impuissants, vis-à-vis desquels nous avons envie de renoncer et de ne pas lutter, ou pire encore, de ne plus lutter. Alors si la parole de Dieu vient là pour confirmer cet ordre établi de la division et de la dissension, n'est-ce pas qu'il n'y a rien à faire et que notre monde non seulement périra par son propre péché, mais qu'encore le Seigneur lui-même va le pousser dans les derniers retranchements de cette brisure qui l'a marqué par une sorte de destinée ou ce que nous sommes tentés parfois de prendre pour une fatalité ?

Frères et sœurs, habituellement nous soupirons beaucoup après la paix, mais après quelle paix soupirons-nous ? Après quel rêve de paix essayons-nous d'accrocher notre cœur et notre idéal ? Est-ce que cette paix que nous voudrions sceller entre nous n'est pas une paix qui est entièrement du monde ? Si nous regardons au fond de notre cœur, quelles sont les paix, quelles sont les réconciliations que nous voulons, à certains moments, sceller ? N'est-ce pas, en réalité, les pires complicités avec nous-mêmes ou avec ce qu'il y a de pire dans le cœur des autres ? Cette paix-là, n'en sommes-nous pas les familiers ? A certains moments, au plus intime de nous-mêmes, car il n'est même pas nécessaire d'aller chercher ailleurs, il n'est même pas nécessaire de regarder nos relations entre nous, mais simplement à l'intérieur de nous-mêmes, vers quelle paix aspirons nous ? Qu'est-ce que nous cherchons ? Est-ce une sorte de tranquillité ? Est-ce l'absence de tout risque, la fermeture à toute aventure quelle qu'elle soit, une sorte de paix des cimetières ? Autrement dit, est-ce que toutes ces occasions de lutte, est-ce que toutes ces haines et ces divisions auxquelles nous sommes livrés n'ont pas déjà fait de nous les victimes de l'illusion qu'elles exercent sur nous de l'emporter et d'être victorieuses ? N'y a-t-il pas un certain pacifisme spirituel qui est la démission totale avec toute lutte, avec tout combat, avec toute résistance ?

C'est précisément ce que l'on peut se demander. Notre vie, par tout un côté c'est vrai, elle est lutte, elle est division. Elle est division d'avec nous-mêmes car on ne devient jamais ce que nous sommes qu'au prix d'une brisure. Déjà quand nous sommes nés c'était une rupture. Et quand nous avons grandi c'est une sorte de brisure continuelle avec nous-mêmes, une sorte de lutte contre nos peurs instinctives. Quand nous voulons grandir, c'est, d'une certaine manière, de nous vaincre nous-mêmes. Mais il arrive un moment, et ce moment est généralement terrible, où l'on n'a plus envie de se battre. Et c'est peut-être le moment dans lequel il faudrait au contraire être le plus ferme et le plus courageux. Le démon de midi n'est pas tellement celui de la passion que celui du repos.

Alors, il nous est peut-être bon d'entendre des paroles aussi fortes que celles que nous venons d'entendre maintenant. Le Christ n'est pas venu nous apporter une illusion de paix. En aucun cas, Dieu ne peut être complice de toutes les fausses paix que nous voudrions instituer et pire encore, que toutes les fausses paix dans lesquelles nous voudrions l'embrigader. Réfléchissons-y, frères. N'y a-t-il pas au fond de nous une sorte d'aspiration religieuse qui est à certains moments, redoutable : c'est le désir d'avoir la paix à tout prix. Cela peut nous déshumaniser, cela peut anéantir en nous tout ressort non seulement humain mais aussi spirituel.

Là où on prend prétexte d'une foi pour se créer une sorte de paix intérieure qui est une chasse-gardée, un jardin bien clos dans lequel plus personne n'a le droit de venir mettre les pieds, à ce moment-là nous risquons d'exclure en premier lieu Celui-là même qui se proposait de venir, par notre conversion, y apporter une certaine division. Et cette division, quelle est-elle ?

Je dirais que c'est la guerre de la vérité. La vérité, c'est que Dieu n'est pas quelqu'un que l'on peut accommoder à ses propres désirs ou à ses propres veuleries. La vérité, c'est que le Christ s'est présenté à nous comme le feu qui veut embraser la terre. La vérité, c'est que le Christ s'est donné à nous dans un baptême, c'est-à-dire dans un plongeon qui est le plongeon dans le néant de notre mort et de notre fragilité. Et, à partir de ce moment-là, parce que le Christ est Dieu et parce que Dieu est Dieu et que nous sommes ce que nous sommes, il a voulu être confronté Lui-même à ces combats dans lesquels nous sommes engagés tous les jours. Il a voulu surtout nous affronter à ce combat unique, le seul combat qui est celui de nous laisser embraser par le feu même de son amour de Dieu. Il y a disproportion dans toute vie chrétienne, il y a une disproportion plus radicale que tous nos combats et qui sème à l'intérieur de nos cœurs une sorte de division dont nous ne sommes pas les maîtres, c'est la présence même de Dieu en nous. C'est cela l'unique feu et c'est cela l'unique division. Notre monde est devenu le théâtre d'une sorte de combat dans lequel nous sommes engagés, et c'est le combat avec Dieu, c'est le combat de Jacob. C'est le combat dans lequel nous sommes confrontés à un adversaire qui est plus fort et plus grand que nous et qui ne nous laissera jamais en repos avant qu'ayant lutté jusqu'au sang contre notre péché, nous puissions enfin découvrir sa face, Le contempler dans la lumière et connaître son nom. Il n'y a pas d'autre combat. Il n'y a pas d'autre bagarre. Et parce que Dieu ne veut, en aucun cas, être complice en nous de tout ce qui peut taire sa voix et de tout ce qui peut étouffer cette flamme qu'il y a mis, ce feu qu'il est venu réveiller, alors, nous n'aurons jamais la paix. Le feu, c'est cela.

Je connais un ami qui est peintre et qui, lorsqu'il a vécu une très grande épreuve au lendemain de cette grande épreuve, a voulu peindre quelque chose du mystère qui l'interpellait ce jour-là, et il a peint une grande tache de lumière éclatante. C'était le cœur même du mystère du Christ qui était venu le rejoindre, en ce jour-là. Nous-mêmes, au cœur de nos épreuves, la plupart du temps nous donnons d'abord prise à l'épreuve elle-même, mais en réalité, nous sommes pour ainsi dire, assaillis sur deux fronts. Il y a le front des ténèbres, il y a l'œuvre de la mort qui fait son œuvre en nous et qui nous saisit et qui nous fait souffrir. Mais il y a aussi, en même temps, l'aveuglement de cette tache de lumière. Et parce que c'est aveuglant, et parce que c'est douloureux à nos yeux, la plupart du temps, nous disons que nous ne voyons rien et peut-être que c'est vrai. Et pourtant, c'est au moment même où nous sommes livrés à ce plus intime combat, au plus profond de nous-même qu'éclate la lumière : "Je suis venu porter un feu sur la terre, et comme je voudrais, oh comme je voudrais qu'il soit déjà allumé !"

 

AMEN

 
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