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POUR VOUS, QUI SUIS-JE?

Is 22, 19-23 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – année A (23 août 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, comme vous le sentez, la rentrée approche, Covid ou non, il va falloir y aller. C’est donc important qu'aujourd'hui nous commencions à nous remettre dans l'ambiance, cette ambiance délicieuse de la rentrée. On prépare son sac d’école comme certains ici, on est là pour essayer de comprendre que l'école est le lieu où l'on apprend.

Je voudrais commencer par une question de culture générale comme dans les grands examens : à votre avis, qui a inventé le contrôle continu ? Généralement, on ne le sait pas trop, c’est une idée qui court dans l'air depuis une bonne quarantaine d'années, avec les nouvelles méthodes pédagogiques on pense que le contrôle continu est une invention spécifiquement moderne. Evidemment, cela prend actuellement une importance démesurée grâce à la Covid mais en réalité, on sent bien que dès qu'on a voulu bousculer les bons vieux principes de Jules Ferry, il a fallu instaurer un contrôle continu qui semble-t-il tiendrait davantage compte de l'évolution psychologique des enfants ou des jeunes. C’est le dernier cri d'une certaine manière et c'est quand même une meilleure sécurité pour les examens.

Vous avez tort de penser que le contrôle continu a été inventé par des théoriciens modernes de la pédagogie. En fait, c’est Jésus Lui-même qui l’a inventé. Le texte que nous venons d'entendre en est précisément le témoignage et la manifestation. Vous avez remarqué comment se passe cet entretien dont les apôtres ont gardé un souvenir très marquant. Il s’est mis à les interroger. Il a choisi un contexte, pour le contrôle continu, tout à fait étonnant puisque c’est en milieu païen. Il veut voir s’ils suivent. Le contrôle continu tient dans cette question : « Que disent les gens sur le Fils de l’Homme ? » Pour Jésus, l’important n’est pas d’être attentif à ce qu’on raconte de Lui. Il devait en avoir une idée assez précise. La réponse est intéressante. Les apôtres suivent Jésus jusqu’en terre païenne ce qui n’est pas évident pour un juif, mais en même temps ils écoutent ce qu’on dit. Autrement dit, tous les soirs ils écoutent le "20 heures". Ils écoutent Jésus pour l’enseignement mais en même temps, ils ont toujours une oreille qui traîne pour savoir ce qu’on dit de leur maître. Ils font comme un petit résumé du journal quotidien : « Il y en a qui disent que Tu es Jean Baptiste, d’autres Elie, un des prophètes… » Bref, ils ont peut-être mieux écouté le "20 heures" que Jésus Lui-même.

Derrière tout cela, il y a le contrôle assidu de la part de Jésus pour essayer de mieux aider les disciples à réaliser dans quelle aventure ils sont embarqués. Jésus ne veut pas que ses disciples Le suivent simplement parce que cela leur plaît. Il veut que les disciples Le suivent parce qu’Il a vraiment quelque chose à leur confier et comme ce qu’Il veut leur confier n’est pas si facile d’accès que cela, il faut qu’Il s’assure de la manière dont ils comprennent au fur et à mesure du temps de formation, que cela ne parte pas dans n’importe quelle direction.

Il leur pose donc la question : « Pour vous, qui suis-je ? » Il laisse de côté le problème des opinions, Jésus ne cherche pas à les discuter, Il ne ferait pas un bon journaliste. Jésus ne se définit pas uniquement par rapport aux opinions courantes qui tournent actuellement dans la prédication de Jésus ou autour de Lui, sur la façon dont on voudrait se L’approprier. Jésus ne supporte pas les opinions à son sujet. Il n’y a pas de recensement, il n’y a pas de compte-rendu d’interview, rien de tout cela. C’est un point assez décisif. La question sur l’identité de Jésus ne peut pas être simplement résolue par une sorte de collation des opinions sur Lui. Cela ne va pas dans le sens des opinions personnelles. Jésus, quand Il veut être situé par rapport à son entourage, ne demande pas : « Que pensez-vous de Moi ? » Beaucoup de traductions, même modernes, tombent dans le panneau. Dans la Bible de Jérusalem, la question de Jésus est : « Pour vous, qui suis-Je ? » Le cardinal Lustiger appelait cette traduction « une belle infidèle » car le texte ne dit pas : « A votre avis qui suis-Je ? » Jésus ne se livre pas à l’opinion personnelle de ses apôtres. « Pour vous, qui proclamez-vous que Je suis ? » Dans un cas, c’est le règne des sondages, de l’opinion personnelle, dans l’autre c’est : « Qui proclamez-vous, qui confessez-vous que Je suis ? » C’est pour cela qu’on appelle ce passage la confession de Césarée. Il y a un moment, quand on est en face de Jésus, où il faut dire qui Il est. C’est cela qui va structurer la communauté chrétienne depuis le début jusqu’à aujourd’hui.

Dans un instant, nous allons proclamer le Credo. Dites-vous : « Je crois en un seul Dieu » ou pensez-vous par devers vous : « Il me semble qu’il y a un seul Dieu » ? On n’a jamais dit dans l’Eglise : « Il me semble qu’il y a un seul Dieu ou il me semble que Jésus est son Fils unique, ou il me semble qu’il y a le Saint Esprit qui me souffle dans les oreilles de temps en temps ». Vous allez penser que c’est totalitaire. Non, c’est le problème du réel. Jésus – c’est le contrôle continu – sait bien que ses disciples ne peuvent s’approcher que progressivement de sa réalité personnelle. Ils ne peuvent pas Le saisir d’un coup et nous, nous ne pourrons jamais Le saisir d’un coup, sauf quand on sera là-haut, mais pour l’instant nous marchons pas à pas et nous essayons tant bien que mal de répondre à la question non pas : « Pour vous qui suis-je ? » mais « Qui dites-vous que je suis ? »

A ce moment-là, le contrôle continu va être terrible parce que Jésus attend une réponse. L’un d’entre eux répond. Jésus pose la question aux douze mais il n’y en qu’un qui répond. Cela va structurer toute l’Eglise. Même si un seul répond, c’est tout le collège des disciples qui répond. C’est exactement cela le sens de ce qu’on appelle l’Eglise apostolique. On ne dit pas : « Je crois en l’Eglise une, sainte, pontificale et universelle ». On n’a jamais dit que l’Eglise était pontificale. On dit : « Je crois en l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique », fondée sur la foi des apôtres. C’est pour cela qu’il est si difficile d’être évêque car il faut arriver dans sa confession de foi à être à la hauteur de la foi des apôtres.

Toujours est-il qu’ici c’est Pierre qui va répondre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Apparemment, c’est merveilleux, extraordinaire car il dit tout. Normalement, il devrait sortir le premier de la promo avec mention très bien. La confession de Pierre est le nec plus ultra. Mais la méthode du contrôle continu par Jésus est un peu plus sévère. C’est : « Tu n’as pas trouvé tout seul ». C’est embêtant quand on a trouvé tout de suite la réponse. Au catéchisme, quand on interroge des enfants et que l’un a trouvé la réponse, lui dire : « Tu n’as pas trouvé tout seul » le choquerait car il a eu l’impression de trouver. Jésus casse ici l’ambiance du contrôle continu. On touche à la réalité la plus profonde de ce qu’est la confession de foi. Quand nous dirons : « Je crois en Dieu », nous aurons l’impression de le savoir par cœur, ce n’est qu’une impression. En réalité, quand nous disons : « Je crois en Dieu », ce n’est pas toi qui l’a trouvé tout seul, ce n’est pas la chair et le sang qui te l’ont révélé, « c’est mon Père qui est dans les cieux ».

Comment récitons-nous le « Je crois en Dieu » ? Comme la comptine parfaitement maîtrisée et contrôlée ou bien comme ces paroles qui surgissent à l’intérieur de nous-mêmes et dont d’une certaine manière nous ne sommes pas les maîtres ? Là aussi, nous avons beaucoup de correctifs à faire. Quand nous sommes ensemble ici dans cette église, ce n’est pas la chair et le sang qui font que nous confessons le Christ, c’est « mon Père qui est dans les cieux ». Il y a quelque chose en nous qui dit quelque chose de plus que nous et qui ne vient pas uniquement de nous et que nous ne contrôlons pas totalement. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on va devenir des illuminés. Il faut reconnaître que dans une parole humaine, nous sommes capables de dire quelque chose qui nous dépasse absolument. C’est le régime de toute parole de foi. Si quand nous disons que nous sommes croyants, nous pensons seulement que nous exprimons nos sentiments, nous commettons une erreur. Si quand nous disons que nous sommes croyants nous reconnaissons que « ce n’est pas la chair et le sang qui te l’ont révélé, c’est mon Père qui est dans les cieux », nous commençons à être sur la voie juste. Mais Jésus reconnaît quand même le mérite de cette première proclamation. Pierre a été le premier au contrôle continu. Mais, que dit-il ensuite ? Jésus reconnaît que c’est extraordinaire que Pierre dise cela. Jésus savait que Pierre avait de temps en temps des coups de gueule ou des prétentions. De temps en temps, il voulait diriger le groupe ou remettre Jésus un peu en place. Jésus sait que Pierre est un homme qui ne doute pas trop de lui, même s’il est ensuite amené à se rendre compte qu’il a exagéré.

Jésus lui dit alors : « Tu es Pierre ». Nous pouvons considérer que c’est un éloge. Mais il faut dire les choses comme elles sont : « Tu es un caillou ». « Ce qui va faire ta qualité de premier proclamateur du mystère de ma personne, c’est d’être dur comme un caillou, non pas pour écraser les gens mais dans le sens d’un appui stable ». Ce ne sera pas tout à fait le cas d’ailleurs car dans la cour du Grand Prêtre, il a été beaucoup moins brillant. Mais Jésus lui dit : « A partir du moment où tu es dans la proclamation de ce que Je suis vraiment et que tu ne veux pas seulement entrer dans le jeu de l’opinion et des orientations majoritaires, alors tu es là pour être le signe même de la fermeté de la foi pour toi et pour tes frères ». Jésus pose un bémol habituellement  négligé : « Tu es Pierre – caillou – et sur ce caillou Je bâtirai mon Eglise ». La plupart du temps, nous interprétons ainsi : « Tu es Pierre et c’est comme cela que je vais bâtir mon Eglise ». Jésus ne dit pas : « Tu es Pierre et tu vas bâtir mon Eglise ». Pierre confesse mais le Christ construit. Il y a un abîme entre les deux. Nous croyons simplement qu’il n’y a pas de souci, que là-bas à Rome au quatrième étage avec Benoît XVI ou à Sainte-Marthe avec le pape François, il construit l’Eglise, il s’occupe de tout. C’est faux. Jésus ne dit pas qu’Il se désintéresse de son Eglise, qu’Il est tranquille en transférant à Pierre les responsabilités.

Pierre, le collège des apôtres et le collège des évêques ne sont pas chargés de construire l’Eglise. Vous allez me dire que c’est une belle rente de situation car comme cela on a les titres et on ne fait rien. Ce n’est pas ainsi que cela se passe. Jésus dit : « Ce que Je te demande, c’est la fermeté dans la confession de foi. Je ne te demande pas à toi le pape ou à tes confrères évêques de dire ce que vous pensez, ce que vous sentez et comment il faudrait faire. Je te demande de confesser que Je suis le Christ, Fils du Dieu vivant, c’est tout. Tu le dis, on l’entend, tant mieux, on n’entend pas, tant pis. Tu continues. Mais en même temps ce que Je peux te garantir, c’est que Je bâtirai mon Eglise ». C’est un futur qui ouvre un chemin. Ce n’est pas : « Sur cette pierre, J’ai bâti mon Eglise ». Ce n’est pas du passé, c’est : « Je bâtirai mon Eglise. Je me servirai de toi comme serviteur de la vérité de ce que Je suis, Dieu vivant, et avec cela Je me débrouille, Je fais le reste ».

Frères et sœurs, lire ce texte de près devrait nous aider à comprendre que le plus nécessaire dans l’Eglise aujourd’hui, ce n’est pas simplement ce qui sert de fondement, c’est d’abord tous ceux qui croient. Si nous sommes ici ce matin pour célébrer le mystère de la personne de Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, ce n’est pas pour confesser que nous croyons parce que nous pensons que de toute façon en haut lieu on s’occupe de la vérité de la foi. Non, chacun d’entre nous doit dire et proclamer la vérité de la foi et avec cela, en référence à Pierre, c’est Jésus qui construira l’Eglise. C’est ce que dira plus tard le Christ : « Chaque fois que deux ou trois sont rassemblés en mon nom, Je suis au milieu d’eux ».

Aujourd’hui, même si les évêques ne sont pas là dans notre assemblée, Il bâtit son Eglise et nous sommes les témoins et les coopérateurs de cette construction. C’est peut-être un des graves défauts de l’Eglise moderne que d’avoir cru à certains moments que pour construire l’Eglise, il suffisait d’activer le levier clérical, l’accélérateur, pour dire : « Il faut des prêtres ! » Oui, nous serions contents d’avoir des prêtres, moi le premier. Le problème n’est pas là, c’est : « Je bâtirai mon Eglise » et Il ne bâtit pas son Eglise uniquement avec Pierre, Jacques et Jean. Il construit son Eglise avec tous les croyants qui disent : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». C’est comme cela qu’il faut commencer l’année.

 
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