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 MARIS AIMEZ VOS FEMMES !

Jos 24, 1-2+15-18 ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69

(25 août 1985???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Simplicité et mystère de l'amour

L

 

e mari est la tête de la femme. Le mari doit aimer sa femme comme son propre corps." Plutôt que de vous parler de la parole de l'évangile de saint Jean qui a été longuement commentée ces derniers dimanches, je me risque à vous commenter brièvement cette parole de l'apôtre Paul, qui est un des morceaux les plus profonds de toute l'Écriture sur le mystère de l'amour de l'homme et de la femme. Si j'ose ainsi m'y risquer, c'est parce que c'est un peu à la mode dans les hautes sphères ecclésiastiques. En effet, il n'y a pas si longtemps que le cardinal Ratzinger vient de publier un des "entretiens sur la foi" qu'il a eu avec un journaliste italien, et si vous ne l'avez pas encore lu, je vous le recommande vivement. Dans cet excellent ouvrage, le cardinal Ratzinger parle du problème de la femme. Il dit des choses très brutales, très affirmées, par exemple : "C'est la femme qui paie le plus fort tribut à la nouvelle société et à ses valeurs." Et il continue en essayant d'analyser comment cette conception de la femme qui est aujourd'hui en contestation au cœur de l'Église, pensez par exemple au problème du sacerdoce des femmes, est révélatrice d'une certaine conception de l'Église. Il dit : "C'est justement cette orientation qui domine dans certaine conception de l'Église qui présente l'Église comme un peuple de Dieu, affairé, appliqué à traduire l'évangile en programmes d'action, susceptibles d'obtenir des résultats sociaux, politiques et culturels. Or ce n'est pas un hasard si le terme Église est un nom du genre féminin. En effet, en elle, vit le mystère de la maternité, de la gratuité, de la contemplation, de la beauté, des valeurs qui, en définitive, semblent vaines aux yeux du monde profane. Sans en percevoir peut-être pleinement les raisons, la religieuse, mais on pourrait dire aussi bien toute femme, ressent un malaise profond à vivre dans une Église où le christianisme se trouve trop souvent réduit à l'idéologie de l'action, selon cette conception de l'Église imprégnée de dur masculinisme que l'on présente pourtant comme plus proche des femmes et de leurs exigences modernes. C'est, au contraire, un projet de l'Église où il n'y a plus de place pour l'expérience mystique, ce sommet de la vie religieuse qui, parmi les gloires et les richesses dispensées à tous avec une abondance et une constance millénaire, a plus été le fait des femmes que des hommes."

Ce texte est extrêmement fort et je dirais presque alarmant car, au fond, ce que le cardinal veut dire dans cette affaire, c'est que l'identité de la femme aujourd'hui est liée à l'identité de l'Église. "Montre-moi ton Église et je te dirai quelle est la femme qui vit dans cette Église" et "Montre-moi la femme que tu aimes et je te dirai l'Église dont tu vis le mystère jour après jour." Ceci est extrêmement important car nous touchons le cœur de l'épître de tout à l'heure. Si saint Paul éclaire le mystère de la relation de l'homme et de la femme à la lumière du mystère du Christ et de l'Église, et réciproquement, c'est que les deux choses sont radicalement dépendantes l'une de l'autre. Et je dirais que c'est dans la mesure où est compris de façon profonde et vraie la réalité profonde de l'être femme dans l'Église, que l'Église peut comprendre elle-même pourquoi elle vit, et sa raison d'être au cœur du monde. Par conséquent, il ne s'agit aucunement de petits aménagements pastoraux pour faire plaisir à ces dames qui seraient insatisfaites du peu de rôle qu'on leur attribue dans l'Église. En réalité, il s'agit, en essayant de découvrir qui est la femme et qui est l'homme, de découvrir qui est l'Église. Et par conséquent, lorsque l'Église se prononce sur la réalité même du mystère de la femme, elle parle d'elle-même, elle dit qui elle est. C'est pour cela que c'est très important de regarder de près ce que dit saint Paul.

Ce préambule étant posé, il me semble qu'on peut remarquer au moins deux ou trois choses. La première c'est celle-ci : c'est un peu la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'il est dit aussi explicitement que la réalité même de la sexualité, que la réalité de l'homme et de la femme est définie en purs termes de réciprocité. C'est la première fois que, de façon aussi claire dans un texte, heureusement qu'on l'avait vécu avant j'espère, l'on dit que pour comprendre qui est l'homme il faut regarder sa relation à la femme et que pour comprendre qui est la femme, il faut regarder sa relation à l'homme. Et je ne sais pas quel est le petit malin, mais ce doit être au moins le diable lui-même, qui a glissé dans l'oreille de certains exégètes modernes que saint Paul était un anti-féministe, car en réalité, je ne vois aucun trait d'anti-féminisme dans ses textes, sinon le fait de les citer à moitié en disant par exemple simplement :"La femme doit être soumise à son mari" et en omettant la suite.

Or précisément, ce dont il est question ici, c'est que pour dire qui est la femme, il faut la dire en réflexion, en relation avec l'homme, et réciproquement, pour dire qui est l'homme, il faut le dire en relation avec la femme. Ceci peut nous paraître banal, mais il faut quand même penser que de très bons esprits que par ailleurs dans le christianisme on citera toujours avec beaucoup de respect et de sagesse, comme par exemple Aristote, écrivaient froidement, trois siècles, avant le Christ que la femme était la première forme de monstruosité, ce qui voulait dire, dans son langage, que c'était un homme raté. Au temps de Paul, il y avait encore beaucoup de gens qui pensaient des choses de ce genre. Par conséquent, cela voulait dire que, pour la première fois, et Dieu sait qu'il serait difficile de remonter la pente, et je ne suis pas sûr que nous l'ayons tout à fait remontée, cela voulait dire que pour la première fois, un témoin de la vérité de l'homme et de la femme, en s'adressant à des Éphésiens c'est-à-dire à des Grecs, s'inscrivait radicalement en faux contre la mentalité et la culture de l'époque. Je crois que, de toutes les forces spirituelles qui traversent notre tradition, il faut dire que c'est sûrement le christianisme, le Christ d'abord et saint Paul ensuite, qui ont le plus concouru au fait que la réalité même du mystère de la femme soit vue en immédiate relation et complémentarité avec l'homme. Paul déploie tout ce qui était contenu encore de façon très voilée et très implicite dans le récit de la création dans la Genèse.

Cela dit, comment se vit cette complémentarité ? J'aborde tout de suite la question délicate : "L'homme est la tête de la femme comme le Christ est la tête de l'Église, et c'est pour cela que la femme soit être soumise à son mari." Que de bêtises n'a-t-on pas sorti de ce texte ! Que la femme était une sorte d'esclave tout à fait consentante, puisque c'était sa mission profonde, vis-à-vis des caprices de l'homme et de sa façon de diriger, puisque lui est la tête, comme si elle, n'en avait pas. Or je ne sache pas que l'Église, qui a pour tête le Christ, ait jamais vécu comme une esclave du Christ. Il me semble que, au contraire, quand saint Paul dit que l'Église est au Christ, il ne désigne en rien une soumission, un esclavage. Au contraire, il dit que c'est là que l'Église trouve la plénitude de sa liberté. Par conséquent, il faudrait peut-être revoir ce que signifie la soumission. Est-ce que c'est une absence, un renoncement à la liberté, ou bien est-ce que, au contraire, cela ne veut pas dire que, c'est dans sa relation à l'homme que la femme doit trouver le maximum de sa liberté ?

Et là je me permettrais de citer un autre bon auteur. Il s'agit de Jean-Paul II qui à propos de ce texte dit ceci : "C'est surtout le mari qui aime et la femme celle qui est aimée. On pourrait même risquer l'idée, c'est effectivement un risque, que la soumission de la femme au mari, entendue dans le contexte de tout ce passage de l'épître, voudrait dire surtout, éprouver l'amour. D'autant plus que cette soumission se réfère à l'image de la soumission de l'Église au Christ qui consiste, à coup sûr, à goûter son amour, comme épouse étant l'objet de l'amour rédempteur."

Ceci est évidemment très beau car cela signifie que, pour la femme, ce mot de soumission évoque très directement le fait que c'est l'homme qui lui ouvre l'espace de sa liberté, de sa véritable liberté. Et c'est pour cela que saint Paul dira aussitôt après que la manière dont l'homme doit être le chef de la femme ne peut pas être autrement que de se donner à elle. C'est-à-dire qu'à ce moment-là, la relation même de l'homme et de la femme dans l'amour conjugal est véritablement l'image, le sacrement, le mystère de la manière dont toute l'Église a trouvé la plénitude de sa liberté, la plénitude de sa vie divine dans l'amour du Christ qui "a livré sa vie pour elle" en mourant sur la croix. Je crois que cela est un terrible programme pour la relation de l'homme à sa femme.

La deuxième chose, c'est que saint Paul en vient à dire : "L'homme doit aimer sa femme comme son propre corps." Là aussi, n'y a-t-il pas trop souvent une interprétation un peu simpliste qui consiste à dire que son propre corps, cela veut dire propriété, taillable et corvéable à merci ? Or je ne crois pas que ce soit la pensée de Paul. Quand il dit : "L'homme doit aimer sa femme comme son propre corps", il fait allusion très précisément à ce moment d'émerveillement où l'homme découvre la femme que Dieu lui a façonnée dans le paradis, à partir de sa propre chair alors que lui-même avait été façonné avec de la boue. L'homme s'écrie dans une sorte d'émerveillement : "Celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair !" Or Dieu avait dit auparavant : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul !" c'est-à-dire que la femme, dans le don de son corps qu'elle fait à l'homme, lui révèle d'une certaine manière la plénitude de son identité. Plutôt que l'homme exerce une sorte d'emprise et de domination sur le corps et sur l'être de sa femme, c'est plutôt le moment où Il découvre finalement son identité. Il n'était pas fait pour la solitude : il est fait pour la communion.

Et l'on comprend, à ce moment-là, que saint Paul ajoute immédiatement comme commentaire à son texte cette allusion au récit de la Genèse :"C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme." Ceci est tout à fait extraordinaire, car quitter son père et sa mère, cela veut dire s'arracher à ce qui constituait son identité comme enracinement dans un lignage. C'est bien cela que l'auteur de la Genèse veut dire car il est surpris de cette affaire : qu'un homme soit capable de quitter sa tribu pour s'attacher à sa femme. Mais, d'une certaine manière, il perd son identité, il perd tout ce qui constituait son assiette au cœur même de la tribu et de la société. Or il quitte tout cela pour s'attacher à sa femme comme sa propre chair, c'est-à-dire pour trouver une identité plus grande. Mais cela ne s'accomplit qu'à travers un véritable arrachement de lui-même, cet arrachement que le Christ nous a manifesté, précisément, lorsqu'Il est mort pour nous sur la croix.

Frères et sœurs, que ces quelques réflexions nous aident, vous les couples, les gens mariés qui vivez du sacrement que Dieu vous a donné au jour de vos noces, mais peut-être aussi tout homme, toute femme, consacrée ou non, que ces quelques réflexions nous aident à trouver le sens même de ce que nous sommes. Que le fait d'être homme ou d'être femme ne soit pas cette espèce de caractère accidentel dans ce qui est, de toute façon, une sorte d'énorme processus de production de la vie, de la reproduction génétique, de l'amélioration industrielle des conditions de vie. Mais que dans notre cœur, dans notre vie de chrétien, nous ayons souci comme homme et comme femme, de refléter vraiment ce que le Christ, ce que le Créateur a déposé dans notre être pour que nous l'accomplissions en plénitude et que, par là, nous devenions vraiment ce que Dieu veut que nous soyons.

 

AMEN