Photos

 TOUS DEUX NE SERONT PLUS QU'UNE SEULE CHAIR

Jos 24, 1-2 +15-17+18 b ; Ep 5, 21-32 ; Jn 6, 60-69

(21 août 1994???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Création de la femme

L

 

es textes qui nous sont proposés ne nous inspirent pas beaucoup et on ne sait pas trop sur quoi faire l'homélie, et d'autres dimanches il y a abondance de biens. C'est ma chance aujourd'hui. Je pourrais vous parler de cet admirable texte de l'évangile, mais je crois qu'il est plus important encore de réfléchir avec vous sur l'épître aux Ephésiens qui est tout à fait fondamental, non seulement pour la compréhension du mariage, du sacrement de mariage, mais aussi pour la compréhension du mystère de Dieu et de son dessein de salut sur toute l'histoire de l'humanité.

Soit dit entre parenthèses, avant le concile, ce texte était lu à toutes les messes de mariage. Depuis le concile, fort heureusement on a donné un choix plus vaste, mais il apparaît que très peu de fiancés choisissent ce texte parce qu'ils sont obnubilés par les premières phrases : "Femmes, soyez soumises à vos maris !" et cela leur semble intolérable. C'est pour nous une leçon, ne nous arrêtons pas aux petits détails, essayons d'aller plus profond, car si ce texte, en apparence commence mal, exactement commence selon les coutumes de l'époque de Saint Paul où l'inégalité entre les sexes était beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui, ce texte est, par la suite, d'une profondeur essentielle et il est bien dommage que les chrétiens n'y réfléchissent pas plus souvent.

Dans ce texte, saint Paul va établir une triple comparaison ou plus exactement une comparaison à trois termes. Il y a d'une part l'Époux et l'Épouse, le mari et sa femme, il y a d'autre part l'être humain et son propre corps et enfin le Christ et l'Église.

Tout d'abord saint Paul, reprenant une comparaison qui remonte au livre de la Genèse qu'il cite expressément, dit que : "celui qui aime sa femme s'aime soi-même car l'épouse est un autre soi-même". Evidemment ceci vaut aussi dans l'autre sens car le mari est pour sa femme un autre soi-même. Ceci s'enracine dans cette image que nous donne la Genèse où la femme est tirée, Eve est tirée de la côte, du côté d'Adam. Et bien souvent hélas on imagine que cela veut dire une certaine infériorité de la femme ce qui n'est pas du tout le sens du texte. Cela veut dire, au contraire, que la femme est de la même chair que son mari, qu'elle est de la même nature, de la même substance, qu'ils sont identiques, qu'ils sont égaux. C'est cela le sens de ce texte et c'est pour cela que Adam se réveillant de son sommeil pendant lequel Dieu a pris la chair de son côté, la chair la plus proche de son cœur, la chair de son amour, se réveillant de son sommeil et voyant venir à lui Ève, Adam s'écrie: "Voilà l'os de mes os et la chair de ma chair". Et Dieu conclut en disant "C'est pour cela que l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme et tous deux ne feront plus qu'une seule chair car tel est le texte exact et non pas cette traduction édulcorée qu'on vient de nous lire tout à l'heure "ils ne feront plus qu'un". Dans le langage hébraïque, "ne faire qu'une seule chair" c'est évidemment ne faire plus qu'une seule personne car par "chair" on désigne l'être tout entier. Mais c'est ne faire qu'une seule personne en ne faisant qu'un seul corps, d'où la comparaison qu'utilise saint Paul, ce qui est une allusion à une union sexuelle, achèvement, profondeur ultime, manifestation plénière de cette unité de l'homme et de la femme. Ainsi l'homme et la femme ne sont qu'un et ils sont aussi unis que l'être humain avec son propre corps.

Voilà pourquoi, nous dit saint Paul, "personne ne hait sa propre chair, on la nourrit au contraire, on en prend soin". Aimer sa femme c'est aimer son propre corps, c'est s'aimer soi-même, car c'est un autre soi-même et le mari, pour son épouse, est aussi un autre soi-même. Mais à ce moment-là saint Paul franchit une étape décisive dans sa démonstration car cette image de la tête et du corps, il l'a aussi très souvent utilisée pour parler de "l'union du Christ avec l'Église", c'est-à-dire avec le peuple chrétien, avec la communauté chrétienne, avec vous et moi. Nous sommes unis au Christ comme le corps à la tête. Nous ne faisons qu'un avec Lui. L'Église est le corps du Christ, et ce n'est pas là simplement une comparaison, une image facile. Nous sommes les membres de ce corps ou encore comme le dit saint Jean dans son évangile, "les sarments de la vigne". C'est le même sang, c'est la même sève qui circule du cep dans les sarments, qui circule de la tête dans le corps et qui se répand partout. Nous ne faisons qu'un avec le Christ aussi profondément que notre corps ne fait qu'un avec nous-même.

Et voilà donc que si l'homme et la femme ne sont qu'une seule chair, un seul corps s'ils sont unis aussi profondément que nous le sommes avec notre propre corps, le Christ Lui-même est uni à son Église, à la communauté des chrétiens aussi profondément qu'avec son propre corps, Saint Paul rapprochant ces deux comparaisons, fait jaillir la lumière. Voilà que l'homme et la femme sont unis comme le Christ et l'Église.

Et là encore, pauvre traduction que l'on vous a proposée : "Ce mystère est grand, je le dis en pensant au Christ et à l'Église". Tiens, je pense tout d'un coup que j'ai oublié de téléphoner à mon voisin. Ce n'est pas cela que signifie le texte.

Littéralement : "Je le dis à propos, au sujet du Christ et de l'Église !" Quand je parle de l'amour de l'homme et de la femme, dit saint Paul, quand je parle de ce mystère par lequel l'homme quitte son père et sa mère pour ne faire qu'une seule chair avec sa femme, je le dis du Christ et de l'Église. C'est le Christ et l'Église qui sont l'Epoux et l'Epouse qui ne font plus qu'une seule chair. C'est pourquoi l'homme et la femme s'aiment du même amour dont le Christ aime l'Église et dont l'Église aime le Christ.

Alors ici nous arrivons à une très grande profondeur dans le mystère. Le mariage n'est pas seulement une institution humaine, le mariage n'est pas seulement un moyen de procréation en vue de perpétuer l'espèce, cela est déjà vrai au niveau des animaux et le reste au niveau des hommes, mais le mariage humain, le mariage comme un mystère qui nous est révélé, le mariage chrétien achèvement, accomplissement de ce mariage humain et non seulement cela mais bien davantage, il est la réalisation, la manifestation, la participation, il est l'épiphanie de l'amour du Christ pour l'Église c'est-à-dire de l'amour de Dieu, le Christ Dieu fait homme, pour l'humanité sauvée, l'Église.

Un mari et sa femme s'aiment du même amour dont Dieu aime les hommes, dont Dieu nous aime, du même amour dont le Christ aime l'Église, du même amour sauveur dont Dieu vient pénétrer la communauté humaine, la communauté ecclésiale et chacun d'entre nous, pour nous recréer de l'intérieur comme Il nous a créés dès le commencement.

Et là saint Paul se fait l'écho d'une tradition très ancienne dans la Bible puisqu'elle remonte au huitième siècle avant Jésus-Christ. Quand le prophète Osée, le premier des prophètes écrivains a compris, dans une illumination de l'esprit, à travers son expérience à la fois douloureuse et merveilleuse qu'il touchait quel­que chose du mystère de Dieu. Osée a été trahi par sa femme qui s'est prostituée et l'a quitté pour courir après des amants.

Dans un premier mouvement, comme il était naturel à cette époque encore fruste et sauvage, le prophète répudie sa femme. Il aurait même pu la lapider selon la loi de Moïse. Mais alors il faut une découverte merveilleuse, il découvre que cette épouse qui l'a trahi, il l'aime toujours, il l'aime assez pour reprendre, si elle le veut, la vie commune, pour reprendre leur amour, dès son début, comme au temps des fiançailles. Le prophète Osée s'écrie : "Je te conduirai à moi dans la tendresse, dans l'amour et dans la fidélité". Et au milieu de cette découverte d'un amour plus fort que l'épreuve, plus fort que le péché et plus fort que la trahison, Osée en fait une autre plus grande encore. Tout à coup, il s'aperçoit que cet amour qu'il découvre dans son cœur pour son épouse, c'est la même chose que l'amour de Dieu pour Israël, Israël a trahi son Dieu mais Dieu aime d'amour Israël, comme lui, Osée aime d'amour sa femme. D'un amour fou qui va au-delà de toutes les limites, au-delà de toutes les épreuves, au-delà de tous les péchés. Tel est l'amour de Dieu ! Et cette découverte du prophète Osée va se répercuter à travers la Bible par Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et d'autres auteurs de la Bible, comme cet admirable poème du Cantique des cantiques, Et c'est une découverte double dont ici saint Paul est l'écho. C'est que l'amour de Dieu pour les hommes n'est pas un amour distrait, lointain, un amour bienveillant, une sorte de paternelle bénédiction un peu somnolente. L'amour de Dieu pour les hommes, l'amour de Dieu pour nous, l'amour de Dieu pour moi est un amour fou. C'est un amour passionné, c'est l'amour d'un amant pour son amante. C'est un amour qui n'a pas de limite, c'est un amour qui se donnera tout entier.

C'est cela la découverte essentielle que fait Osée. Et en même temps il découvre que l'amour humain, l'amour de l'homme et de la femme est si profond qu'il est capable d'être l'image, d'être la manifestation, d'être la réalisation dans un cœur d'homme, sur la terre, la réalisation de cet amour divin. Il n'y a qu'un seul amour. Et l'amour dont un homme et son épouse s'aiment est le même que l'amour dont Dieu aime l'humanité, dont Dieu aime chacun d'entre nous.

Alors vous percevez ici, à travers ce texte de saint Paul, s'ouvrir non seulement la profondeur du sacrement de mariage qui vous est offert, non seulement la folie de l'amour de Dieu pour nous, mais finalement tout le mystère du salut. Car dès le début, au moment de la création de l'homme, il est encore écrit : "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et à son image Dieu le créa. Et Il le créa homme et femme". C'est en créant l'homme, homme et femme, c'est en créant l'être humain capable d'amour, c'est en créant l'être humain pour l'amour, que Dieu en fait son image, car tout le but de Dieu, tout le plan de Dieu sur l'humanité c'est que nous nous aimions comme le Père, le Fils et l'Esprit s'aiment éternellement dans la Trinité.

A l'image de cet amour éternel, de cet amour trinitaire, de cet amour infini qui est le sens ultime de toute l'existence du monde, qui est le sens ultime de toute l'histoire du monde, c'est à l'image de cet amour qui est le bonheur infini de Dieu que nous avons été créés, pour nous aimer, pour que l'homme aime la femme, pour que la femme aime l'homme et pour que, dans cet amour humain, poussé jusqu'à la plus grande profondeur, se réalise l'épanouissement, la manifestation, la traduction terrestre, humaine, vivante, concrète de l'amour trinitaire.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public