Photos

JE NE SAVAIS PAS QUE JE SAVAIS !

Is 22, 19-23 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année A (21 août 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Vous n'étiez pas à Marienfeld hier soir auprès de Benoît XVI, mais l'Internet va vite, donc, j'ai lu le discours que notre pape a prononcé devant les quatre cent mille jeunes qui étaient rassemblés autour de lui. J'avoue que j'ai quelque sympathie pour cet homme qui a déclaré que le pape n'est pas un oracle, qu'il peut être infaillible, mais en de très, très rares occasions. On est déjà à peu près à l'aise, et j'ajouterai, pour rire un instant que la première chose qu'il a faite, c'est qu'il a viré tous les polonais du Vatican, qui sont tous rentrés en Pologne. Je n'ai rien contre Jean-Paul II, mais je crois que la cour qui entourait Jean-Paul II n'était pas du meilleur acabit ! Benoît XVI s'est entouré de quelques laïcs, ce qui me paraît moins clérical. Il a par ailleurs déclaré dans la vallée d'Aoste, c'est un homme plutôt timide, nous sommes un peu plus loin des figures médiatiques, mais c'est bien que les pontificats se suivent et ne se ressemblent pas, cela nous permet d'aborder l'évangile et le Royaume des cieux dans ses différents aspects. Il a confessé très humblement, ce que je crois d'ailleurs avec lui, qu'il est un peu désespéré que les gens de ce monde ne semblent pas avoir besoin de nous (quand il dit "nous", c'est l'Église). C'est vrai qu'on a pu se battre contre les différentes idéologies qui s'opposaient à l'Église, mais maintenant nous avons à faire à des gens qui ne sont même pas intéressés, ce qui rend les choses encore plus compliquées.

Il disait hier, dans une partie de son discours en anglais, il parlait des rois mages, puisque c'est le thème des JMJ : "Ils sont venus l'adorer", et voici ce qu'il disait : "Ils devraient changer leur idée sur le pouvoir, sur Dieu et sur l'homme, et ce faisant, ils devraient aussi se changer eux-mêmes. Et maintenant, ils le constataient que le pouvoir de Dieu est différents du pouvoir des puissants de ce monde. Le mode d'agir de Dieu est différent de ce que nous imaginons, et de ce que nous voudrions lui imposer à Lui aussi. Dans ce monde, Dieu n'est pas en concurrence avec les formes terrestres du pouvoir. Il n'a pas de divisions à opposer à d'autres divisions, Dieu n'a pas envoyé à Jésus au Jardin des Oliviers, douze légions d'anges pour l'aider. Ainsi, ils étaient venus pour se mettre au service de ce roi, pour conformer leur royauté à la sienne. Telle était la signification de leur geste d'adoration L'adoration a un contenu, elle comporte aussi un don. Voulant par leur geste reconnaître cet enfant comme le roi, au service duquel ils entendaient mettre leur pouvoir et leurs capacités, ces hommes provenant d'Orient, suivaient assurément les traces justes. Mais en cela, ils avaient raison. Maintenant, ils apprennent cependant que cela ne peut se réaliser simplement en donnant des ordres. Ils apprennent qu'ils doivent se donner eux-mêmes. Maintenant, ils apprennent que leur vie doit se conformer à cette façon divine, à cette manière d'agir de Dieu. Ils doivent devenir des hommes en vérité, ils ne se poseront plus la question : à quoi cela me sert-il ? mais ils devront au contraire poser la question : avec quoi est-ce que je servirai la présence de Dieu dans le monde ?"

Je vais tenter de raccorder cela avec le texte d'aujourd'hui. Pierre est sous la patte du Christ, c'est celui qu'on interroge et qu'on presse. A cette confession de Césarée, et cela va continuer après la Résurrection, lorsque Jésus va de nouveau l'interroger : "M'aimes-tu ? M'aimes-tu ? M'aimes-tu?" ce que j'appelle le bulldozer de l'amour. Le pauvre Pierre, pour qui j'ai une estime totale et définitive, est celui que le Christ ne laisse pas aller. Il le tient dans les griffes de son cœur et il a raison, car Pierre lui est totalement fidèle, totalement humainement fidèle. Le problème c'est que Dieu ne veut pas uniquement de cette fidélité humaine, généreuse, belle, comme l'adoration des rois mages. Tout cela est très beau, tous cela est vénérable, tout cela est respectable. Mais il s'agit d'autres choses qui passent par là, qui passent par cette première générosité humaine, qui donc est notre manière à nous de consentir à un certain bien, de choisir le bien dans la vie, mais la vie chrétienne ne s'arrête pas là, sinon ce serait une vie belle, mais morale.

Il faut donc qu'il y ait dans notre vie un premier choix, qui est un choix de bien, de beauté, de générosité. Mais il y a une seconde étape qui fait qu'à un moment, ce n'est plus moi qui parle, mais quelqu'un d'autre que je laisse parler. C'est cela la vie spirituelle. La vie spirituelle n'est pas le fait d'aller au bout de la générosité, d'aller au bout de soi-même, de se donner totalement. Il y a un moment où il faut passer le relais qui renverse les choses, et ce n'est plus moi qui parle, et je suis surpris par les paroles que je m'entends dire. Comme on dit souvent en "psy", mais je crois que c'est valable ici, quoiqu'il faille se méfier de la comparaison : "je ne savais pas que je savais". Lorsque Pierre s'est entendu dire : "Tu es le Fils de Dieu …", il a été le premier surpris. Il a été le premier surpris comme s'il avait au fond de lui cette confession, mais il ne pouvait la dire qu'en face de Jésus, à ce moment-là. C'est pour cela d'ailleurs qu'à la fin de l'évangile, Jésus dit : "Ne dites pas aux autres que je suis le Messie, parce que cette reconnaissance-là ne peut se faire que dans certaines circonstances en ma présence". Sinon, cette confession serait une affirmation un peu abstraite, qui n'engagerait pas l'homme et surtout qui n'engagerait pas l'autre qui est dans l'homme. Car il y a quelqu'un d'autre en nous qui vit et qui attend de pouvoir parler et confesser. Rencontrer Dieu ce n'est pas simplement "reconnaître que", et accepter de vivre avec, mais c'est que sa présence, ses yeux, son regard, son corps, comme nous le ferons à l'eucharistie, vont par surprise me transformer de l'intérieur et me font dire des choses que je n'avais pas prévue de dire et qui sortent de mon cœur et de mes lèvres, qui me surprennent moi-même, parce que ce fond-là, c'est Dieu qui habite en moi et qui commence enfin à pouvoir parler parce que j'ai fait taire mes certitudes, mes convictions, mes scaphandres, mes carapaces, etc …

Ce n'est pas là une question d'idée, d'idéologie, ce n'est même pas une question de conviction, c'est une question d'élan plus profond, comme une vague intérieure qui me ferait naître à moi-même. Benoît XVI dit que la question n'est plus : à quoi cela me sert de servir Dieu ? mais comment vais-je maintenant servir la présence de Dieu que je reconnais en moi et que je vais essayer de faire naître dans les autres ? C'est pourquoi, lorsque nous parlons, nous confessons, que nous disons, le Credo que tout à l'heure nous allons proclamer ensemble, je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais en tout cas pour moi, je suis infiniment dépassé par le mystère de chaque article du Credo. Je vous promets que je ne les possède pas du bout des doigts, et je suis sûr que si je le récitais par cœur, je risquerais de dire n'importe quoi, ce qui m'arrive assez souvent d'ailleurs. Non pas que le mystère soit si épais et que je sois là comme une humble souris ou un humble fourmi, mais c'est le fait de prêter ma voix, de prêter ma vie à un mystère plus grand que moi, que le Credo me permet de confesser, et dans lequel je me mets comme on se baigne dans un torrent. Je ne suis pas soumis, mais je prête mon être à un exercice qui est de l'obliger à s'ouvrir à lui-même, à mourir un peu à ses convictions, pour être le vivant qui confesse le Vivant. Ce n'est pas une sorte d'abstraction dans laquelle mes raisonnements auraient enfin abouti logiquement à reconnaître que le Christ est Fils de Dieu. Je peux aussi par la théologie aborder le problème par ce biais, mais ici, dans la liturgie et dans la confession du chrétien, il y a une sorte de mort à soi-même à cette espèce de construction pour que la confession en naissant en moi, me fasse naître à moi-même et je me reconnais différent lorsque je l'ai dit. C'est pour cela que j'existe.

Nous en faisons l'expérience lorsque nous sommes en présence les uns des autres. Vous le savez comme moi, ce que je dis n'est jamais neutre, mais est toujours fonction de l'autre. Ce que je vais dire aujourd'hui, est en fonction de ce que je ressens devant l'assemblée qui est ici présente, et je ne le dirais pas de la même manière si j'étais en présence de deux ou trois personnes, et je ne l'ai pas dit de la même manière hier dans un mariage, et je ne le dirai pas de la même façon à des amis avec qui je parlerais. Notre discours n'est jamais une sorte d'entité comme un solide qui serait imperméable à l'eau. Il est toujours fonction de la manière dont l'autre m'habite. dont l'autre me renvoie. Si je suis mal à l'aise avec la personne, vous vous en êtes rendus compte par vous-mêmes, ce que vous dites est horrible, vous ne pouvez pas vous empêcher de glisser (en tout cas pour ma part), quelques méchancetés, vous vous défendez. L'autre dans ce qu'il est bien ou dans ce qu'il est mal influe ce que j'ai à lui dire, ce que j'ai envie de lui dire. C'est exactement cela mais à un degré bien plus fort que Pierre vit avec Jésus. Pierre est de plus en plus Pierre, mais un Pierre qui connaissait pas encore. Pierre se révèle à lui-même en étant devant le Fils, en découvrant qu'il l'aimait toujours, un peu comme s'il s'était dit que c'était trop beau pour être vrai. Je suis sûr que le matin, avant de rencontrer le Christ, il devait se dire : "d'accord, c'est le Fils de Dieu, qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce qu'on vit, et les autres, qu'en pensent-ils ? " Je pense qu'il devait y avoir une sorte de mélange, et puis tout d'un coup, devant le Christ, les choses apparaissent nettement, clairement, et en découvrant cette part de vérité qu'il se prêchait en lui-même, il commence à naître à lui-même, il commence à être et lui-même et cet autre que Dieu veut qu'il soit pour lui.

C'est cela que nous faisons ici. Lorsque ensemble nous confessons, lorsque ensemble nous articulons ces mots, qui ne nous trahissent pas mais qui nous font naître, lorsque vous entendez votre voisin, votre frère dire en même temps que vous les paroles de la foi, le "amen" après chaque oraison, le Credo, l'adhésion, cette adhésion, cette générosité que vous entendez du mouvement du cœur de l'autre, induit votre propre générosité et ensemble, nous naissons comme peuple de Dieu. Ce n'est pas simplement une addition : la foi d'un tel, plus la foi d'un tel. C'est une transformation de l'intérieur. C'est aussi pour cette raison que lorsqu'on interroge les gens à la sortie de la messe et qu'on leur demande : que s'est-il passé ? on a du mal à en rendre compte, parce qu'il y a des gens qui disent : c'est quand je ne viens pas que je m'aperçois que je ne vais pas bien ! C'est une dame qui est de la paroisse qui disait cela, mais elle n'entend pas très bien parce qu'elle est sourde. Elle disait souvent cela : je ne sais pas pourquoi je viens tous les jours, je ne suis pas obligée comme vous les frères, puisque c'est votre boulot, mais moi, quand je ne viens pas, il me manque quelque chose, mais je ne sais pas quoi ! Je trouve cela une très belle définition de ce que nous vivons ensemble, c'est qu'au fond, nous sommes là pour accomplir un mouvement en nous, dont nous ne savons pas très bien rendre compte, et c'est pour cela que c'est difficile de dire aux gens : il faut venir à la messe. On n'a rien dit quand on a dit cela. Et vous allez ressortir un peu comme vous êtes rentrés, avec ce quelque chose en plus que vous ne savez pas bien définir et qui pourtant vous paraît, messe après messe, si vital, si vivant que vous êtes comme moi, un peu "accro". Nous sommes tous dépendants, c'est une grande définition de la psychanalyse, et cependant, nous ne sommes pas des hommes dépendants de la messe. Nous sentons bien qu'il y a là une sorte de poumon et de cœur qui fait que ce n'est pas révolutionnaire, pas tout de suite, à long terme, oui, mais l'homme et la femme que je deviens peu à peu, est quelqu'un qui, en cette assemblée, miraculeusement, naît non seulement à lui-même, mais je dirais naît à nous-mêmes, c'est-à-dire à moi, vivant en Dieu et à Dieu vivant en moi. C'est cela que j'expérimente ici. Je me rappelle un paroissien qui avait passé deux ou trois ans avec nous. C'était un homme plutôt assez réservé et timide, et qui, le dernier jour de sa présence à la paroisse, au moment de partir, il y avait quelques frères avec moi, il s'est mis à pleurer abondamment. Il a dit : je ne sais pas pourquoi je pleure comme ça, mais j'ai l'impression d'avoir vécu tellement de choses ici, et au fur et à mesure des messes où je venais, je ne me rendais pas compte, mais maintenant que je vais m'en séparer, c'est comme si on m'arrachait quelque chose. Je me rappelle très bien cette confession, qui est une confession comme celle de Pierre. Il découvrait qu'au fond (et ce n'est pas le miracle de Saint Jean de Malte), c'est le miracle de l'Église, et je pense que c'est ce que les jeunes ont vécu hier à travers des dévotions, des papolâtries, etc … mais on a le droit de mélanger les choses, je ne suis pas regardant sur les mélanges intérieurs, ce n'est pas grave cela, mais à l'intérieur, il y a bien une expérience qui est : je ne suis pas tout seul, quelqu'un est en moi, que l'entends parfois palpiter, il pourrait parler par ma bouche sans me trahir en me redonnant toute la liberté que je croyais ne pas avoir. C'est cela la présence ineffable du Dieu vivant en nous qui ne peut se révéler qu'en étant tous ensemble. S'il y a bien un lieu paradoxal, c'est que nous sommes ici tous ensemble et tout seuls. C'est une invention incroyable, on a inventé un lieu où on est là, c'est pour cela qu'après on développe des horizontalités pour essayer de rattraper, mais en même temps on est seul, on est tout seul ! Tout seul ! Non pas isolé, mais tout seul à l'intérieur, faisant le même mouvement que mon prochain, et ce mouvement de mon prochain incite et fait naître le mien pour que quelque chose me dépassant, je sorte de moi et que je naisse vraiment. Ca, c'est tout au long de notre vie de chrétien.

C'est cela la phrase du Christ : "Ce n'est pas la chair et le sang qui te l'ont révélé, mais le Père qui est dans les cieux ". C'est le Père qui parle en toi et qui t'aide à montrer le chemin qui va vers toi et vers Lui. Frères et sœurs, que cette confession de Pierre, cet accouchement de Pierre, cette naissance à lui-même et à la présence de Dieu nous fasse comprendre que c'est le chemin qui nous est aussi proposé dans chaque liturgie, dans chaque moment où nous nous ouvrons à cette présence, présence qui veut notre bien, qui veut notre changement, pour que nous nous tournions vers Dieu, que nous tournions nos yeux vers lui, résolument et avec confiance.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public