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LA PÉDAGOGIE DE DIEU

Is 66, 18-21 ; Hb 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (22 août 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Un jour, il faudra bien lâcher la main …

 

Frères et sœurs, je laisserai de côté la première lecture qui parle de l'universalité du salut et l'évangile un peu surprenant dans lequel on découvre que ce ne sont pas ceux qui nécessairement ont fréquenté le plus Jésus qui sont appelés au salut. C'est vrai que cet évangile répond parfaitement à la lecture tirée du livre d'Isaïe.

Je m'attacherai plutôt à la deuxième lecture de la lettre aux Hébreux : "Quand le Seigneur aime quelqu'un, il lui donne de bonnes leçons. Il corrige toux ceux qu'il reconnaît comme ses fils Ce que vous endurez est une leçon". Phrase ô combien terrible, derrière laquelle il faut reconnaître qu'on peut mettre tout et n'importe quoi ! La première chose et d'assainir ce que dit l'auteur de l'épître aux Hébreux et d'essayer de comprendre ce que cela signifie et la posture de Dieu dans ce genre de situation. Car comme le rappelait d'ailleurs ici le Frère Daniel en janvier dernier, il n'est pas vrai que Haïti a été dévastée par un tremblement de terre à cause du péché d'Haïtiens, etc … etc … etc …

Ce qu'il faut faire, c'est assainir la situation et essayer de comprendre qui est responsable de quoi. Si je continue la métaphore utilisée par le rédacteur, c'est-à-dire la relation entre un père et son enfant, vous le savez encore mieux que moi qui ne suis qu'un simple prêtre et un peu éducateur, nous sommes à la fois en partie responsable des actes de nos enfants, et en même temps, il faut bien convenir que certains de leurs actes nous échappent. Souvent, l'enfant n'est pas puni par ses parents, il est puni par ses propres gestes et ses propres actes et le père et la mère n'ont rien à voir là-dedans.

Ce que dit ce texte c'est autre chose que je voudrais éclairer avec un auteur que j'aime particulièrement : Saint Jean de la Croix. Dans l'épître aux Hébreux, il n'est pas question d'un Dieu horrible, qui passe son temps à tramer et à inventer des choses atroces pour que nous souffrions le martyre à mort, pour que nous puissions penser que nous allons encore plus gagner notre paradis. Là, il est question plus exactement de la manière dont Dieu veut éduquer la sphère où il peut avoir une certaine influence, pour faire grandir l'enfant et le faire passer d'un stade d'enfant à un stade d'adulte. C'est ce que dit l'épître aux Hébreux.

Et voici ce que dit Saint Jean de la Croix, grand mystique du seizième siècle, qui lui-même a été fortement éprouvé par ses frères en religion, les carmes mitigés, c'est-à-dire ceux qui n'avaient pas voulu passer à la réforme, qui l'ont capturé, l'ont mis dans un cachot pendant neuf mois à Tolède, où il pouvait à peine bouger, grelottant l'hiver, suant l'été, buvant de l'eau, mangeant du pain, humilié chaque jour au milieu de quatre-vingts frères qui, le vendredi, venaient le fouetter. Quand on lit les poèmes de Saint Jean de la Croix qui peuvent sembler quelquefois à l'eau de rose, il faut comprendre que ce n'est pas de l'eau de rose. Cela a été écrit par quelqu'un qui sait ce qu'est la nuit obscure, la souffrance et qui ne comprend pas pourquoi il passe par des épreuves aussi terribles.

Voici ce que dit Saint Jean de la Croix tout au début de la Nuit Obscure (deuxième paragraphe du chapitre premier) : "Sachons-le bien, quand l'âme se détermine généreusement à servir Dieu (c'est le cas de nous tous, j'en suis sûr), elle est d'ordinaire élevée par lui dans la voie spirituelle et l'objet de ses attentions. Voyez la conduite d'une tendre mère pour son enfant chéri. Elle le réchauffe sur son sein, elle le nourrit d'un lait savoureux ainsi que de mets délicats et doux (jusque-là tout baigne !). Elle le porte dans ses bras, elle le couvre de ses caresses (c'est Dieu, quand on a le sentiment que vraiment Dieu est dans notre vie), et à mesure que son enfant grandit, la mère s'applique peu à peu à lui enlever les caresses, à lui cacher la tendresse de son amour, à l'éloigner de son doux sein sur lequel elle met du suc amer d'aloès, à le poser à terre, pour qu'il s'exerce à marcher par lui-même, laisse les imperfections de l'enfance, et acquière de la force et de la virilité. C'est ce que fait la grâce de Dieu, elle imite cette mère pleine d'amour dès que l'âme a été de nouveau engendrée par le désir de servir Dieu."

Autrement dit, et là je redis par rapport aux épreuves, je laisse de côté les choses pour lesquelles Dieu n'a rien à voir, mais quand nous avons le sentiment pour telle ou telle raison que Dieu semble s'être éloigné de nous, ce n'est pas pour nous punir, ce n'est pas parce qu'il ne nous aime plus, c'est pour transformer cette relation et la faire passer de l'état de petit enfant qui aime son papa et sa maman parce qu'ils lui donnent tout ce qu'il faut pour manger, et quand les parents ne veulent pas, l'enfant crie et hurle en disant : vous ne m'aimez plus à un état d'adulte. Or, Dieu veut faire passer d'une relation d'amour de personne responsable à une personne responsable. Vous imaginez ce qui peut se passer dans la tête de ce petit bébé qui a l'habitude de téter le sein de sa mère, et qui un beau jour, se met à téter un suc amer d'aloès. Il doit se dire de prime abord que sa mère ne l'aime plus, qu'il est rejeté, qu'il n'a plus d'avenir, que c'est la fin du monde. Si la mère agit ainsi, ce n'est pas pour brimer son enfant, ce n'est pas pour lui faire du mal, c'est tout simplement parce qu'elle a une vision plus large de ce que doit devenir son enfant, et sachant que son enfant par lui-même n'aura pas le désir de quitter le sein de sa mère, elle est forcée de l'emmener pas à pas par une certaine pédagogie. C'est ce que nous dit l'auteur de l'épître aux Hébreux quand il parle du père qui châtie le fils, ce n'est pas pour son bon plaisir, ce n'est pas pour que le fils reste toujours en dessous du père, comme les gens aujourd'hui qui croient qu'il faut tuer le Père parce que Dieu est celui qui nous empêche de nous accomplir. Non, c'est parce qu'en fait, le Père est bon, pour son enfant. On pourrait filer la métaphore aussi dans le domaine sportif, l'échec construit la personnalité. N'oubliez jamais que toute la théologie de l'histoire du judaïsme et du christianisme est fondée sur l'échec et la résurrection, du passage de la Mer Rouge pour nos frères juifs, et pour nous-même de la mort du Christ à la résurrection.

Frères et sœurs, que cette épître aux Hébreux soit pour nous l'occasion de faire un peu le ménage. C'est vrai que nous ne savons pas toujours classer les événements terribles qui nous arrivent, nous ne savons pas quoi en faire. Nous nous demandons si c'est nous qui sommes coupables, est-ce que c'est le autres, est-ce que c'est Dieu ? Je crois que ce que Dieu nous demande de faire c'est d'abord d'exercer notre jugement, car Dieu a confiance en nous, il nous a donné une intelligence et un jugement. A partir de là, si effectivement nous sommes dans la situation décrite par l'auteur de l'épître aux Hébreux, ou dans la situation décrite par Saint Jean de la Croix, là, nous pourrons nous dire : oui, d'abord cette épreuve, ce n'est pas moi qui me la suis envoyée, c'est Dieu, mais elle n'est pas là pour me rabaisser, elle n'est pas là pour me limiter, au contraire, elle est une preuve de confiance de la part d'un Dieu qui voit beaucoup plus loin que moi.

Que la Parole de Dieu que nous entendons régulièrement à la messe dominicale ou aussi pour certains d'entre vous, quotidiennement, que l'eucharistie soit pour nous l'occasion de nous nourrir et de découvrir que Dieu est un véritable Père et aussi une Mère pleine de tendresse.

 

 

AMEN