LA FOI, SANS CONDITION

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27
22ème dimanche du temps ordinaire – Année A (3 septembre 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

Frères et sœurs, nous le savons tous : il existe des maladies non seulement physiques et physiologiques, mais aussi des maladies psychiques et spirituelles. Dans le monde de la vie chrétienne, il existe au moins une maladie qui est un véritable cancer : le cancer de la foi. En effet, on peut tous être croyants, il existe des cellules au cœur même de notre foi, des cellules malignes, qui peuvent parfois complètement défigurer et affaiblir notre foi jusqu’à ce que des théologiens ont appelé « la foi morte », une foi qui s’exprime par des mots mais sans aucune vitalité.

L’évangile d’aujourd’hui en est l’illustration parfaite. En effet, l’évangile de dimanche dernier nous racontait la confession de Pierre, morceau d’anthologie et de bravoure de l’Eglise catholique qui montre saint Pierre, le premier pape, le premier à avoir proclamé le Christ, Fils du Dieu vivant, le Sauveur, le Messie, et qui à cause de cela est nommé Pierre, c'est-à-dire non seulement croyant (le Christ lui dit « c’est Mon Père qui t’a révélé cela »), mais aussi Pierre, soutien, pierre angulaire sur laquelle s’est construite la foi de tous les membres de l’Eglise. Nous avons ici un cas exceptionnel de foi et, en ne lisant que ce passage-là, nous nous imaginons qu’à partir du moment où nous avons la foi, nous sommes immunisés, il ne peut plus y avoir aucun problème. La différence fondamentale consiste entre avoir la foi ou ne pas l’avoir, et l’avoir nous ferait tenir. C’est pourquoi le fait que nous ayons l’impression que dans la société moderne la foi est moins vigoureuse, moins vivace qu’autrefois, nous pose de sérieuses questions.

Nous pensons qu’avec la foi, ça devrait marcher ! Eh bien non ! Pourquoi ? Parce qu’aussitôt après cet événement où Pierre affirme nettement la couleur (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », et le Christ dénie et proclame extraordinaire cette confession), immédiatement après, Jésus commence à dévoiler un nouveau visage de Lui-même et Pierre rétorque immédiatement : « Non Seigneur, que Dieu t’en préserve, cela n’arrivera pas ». Il vient de donner le premier moment de surgissement de la foi dans le cœur de l’Eglise, moment sur lequel tous les moments de notre propre foi s’appuient pour la confession de la vérité du Seigneur ; et à partir du moment où Jésus raconte autre chose, le refus immédiat est tel que Jésus est obligé de lui dire « Retire-toi de moi Satan ! » A ce moment précis, Jésus s’est adressé à Pierre – inutile de mettre de la pommade en disant que c’est joli et édifiant –, de la même façon que lorsqu’Il était tenté au désert, « Vade retro, Satanas ! » C’est un véritable exorcisme que Jésus adresse à Pierre : « Tu es Satan ! » Inutile de maquiller l’affaire, Pierre a été le pilier de la foi, et tout à coup il en est le cancer.

Ça me fait penser à ces couples très sympathiques dans lesquels le monsieur dit à sa jeune épouse : « Ma chérie, je t’aimerai toujours… à condition que tu fasses les frites et les cannellonis comme les faisait ma mère ». On veut bien un amour total, absolu, mais attention, « exactement comme je voudrais que tu m’aimes. Je veux bien t’aimer, ne pas y mettre de limites, pour toute la vie, mais il faut que tu fasses tout comme je l’attends de toi ». Ça arrive ! C’est exactement le cas de Pierre. « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant… à condition que ce soit comme je le pense. Tu dois être le Christ de telle façon, et de telle manière. Et si Tu n’es pas comme ça, ça ne va pas. Cela ne t’arrivera pas, et je vais prier pour que cela n’arrive pas ». Voilà qui est intéressant ! En effet, si on avait encore besoin de nous prouver à nous-mêmes que la foi de chacun d’entre nous, que la foi de l’Eglise, n’est pas une espèce de capital serré dans un coffre fort qu’on a simplement à garder tel quel, mais qu’en fait, la foi est une réalité historique en nous parce que Dieu l’a voulue historique – Il s’est révélé à nous dans l’histoire, Il nous a accompagnés dans notre histoire, Il continue à accompagner l’Eglise dans son histoire –, si nous voulons faire de la foi quelque chose qui en nous est au-delà de l’histoire et se moque des contingences, des difficultés auxquelles nous sommes confrontés, de tout ce qui à certains moments peut nous faire problème et ne pas rentrer dans nos catégories ou nos cadres de pensée, nous nous trompons. Voilà exactement le sens de ce passage.

Pierre a certes reçu la foi. C’est un cadeau, un don. Il ne s’en est pas tout a fait aperçu, ou s’il l’a reçu, il considère l’avoir reçu à la manière dont il comprend qu’il fallait la recevoir. Mais à quelles conditions recevons-nous la foi ? Sommes-nous des croyants sous condition – on va mettre un cierge quand ça va mal –, ou sommes-nous des croyants sans condition qui acceptons que la révélation du mystère de Dieu, que la révélation de la personne de Jésus, que la vie de son amour en nous, soient liées aux aléas et aux difficultés de la vie sociale, de la vie du monde, de la culture, de la manière d’être, et de nos manières d’être à nous aussi ? Dans cette affaire, Dieu s’adapte à l’histoire des hommes, et il faudrait aussi que les hommes s’adaptent à l’histoire que Dieu veut nouer avec eux. Nous considérons toujours assez spontanément qu’être croyant consiste à "tenir le registre à jour" à travers des pratiques, des gestes, des manières d’être, des manières de penser considérant que nous savons tout et que les autres ne savent rien ; nous ne nous rendons pas compte qu’en ayant cette attitude vis-à-vis des autres, nous changeons aussi la véritable attitude que nous devrions avoir vis-à-vis du Christ. Quand le Christ, après avoir entendu la confession de Pierre et l’avoir scellée par le nom de « Pierre », dit – c’est rapporté dans l’évangile – : « Il se mit à montrer qu’Il devait souffrir, qu’Il devait être condamné et qu’Il devait mourir », c'est-à-dire quand Jésus se montre dans sa vulnérabilité humaine même s’Il est Fils de Dieu, c’est très clair ! Que veut dire Pierre ? Il affirme vouloir bien croire en Lui, à condition que ce soit l’assurance tous risques. Jésus lui répond qu’il n’y a pas d’assurance tous risques. Il n’est pas un assureur. 

Tel est le mystère de la foi. Pourquoi Dieu veut-Il établir ce lien de la foi dans toutes les circonstances et garantir la foi, sans les circonstances ? Il est des périodes où nous sommes enthousiasmés, heureux, et d’autres qui sont de terribles passages à vide. La foi devrait-elle céder parce que c’est un passage à vide ? Il n’y a pas de raison. Ce n’est pas parce que Madame a raté les cannellonis comme les faisait sa belle-mère qu’il va la quitter et en trouver une autre qui sache les faire comme il voudrait. Il n’y a pas de raison. C’est parfois plus grave que les cannellonis, dans la foi, mais c’est au fond le même problème.

Si la foi, – et nous avons un mal terrible à l’accepter – est simplement la projection de nos fantasmes, souvent de domination et de pouvoir, sur notre propre vie, sur celle des autres, si c’est simplement la projection de nos fantasmes sous prétexte qu’ils sont garantis "AOC Dieu-Trinité", alors nous sommes vraiment dans l’erreur. On cherche une assurance que Dieu n’a pas à nous donner. Dieu engage le processus de la foi dans notre existence, dans les existences que nous avons chacun selon les aléas de la vie quotidienne, et c’est ensuite à nous de découvrir ce qui dans cette foi, que ça nous plaise ou non, nous conduit à certaines découvertes, à certaines conversions, à certains remaniements profonds de notre propre existence pour rester dans la fidélité de la foi.

Frères et sœurs, nous allons cette année, avec les enfants, lire le credo. Il y a chaque année un programme de catéchèse pour les enfants, et au cours des six ou sept dimanches consacrés à la catéchèse familiale, on reprend le système où le dimanche est non seulement le jour de la messe, mais aussi le jour où on approfondit la catéchèse, la foi ; que nous ayons toujours présente à l’esprit cette fragilité de notre foi, fragilité non seulement parce que nous adhérons ou nous n’adhérons pas, mais la fragilité même du visage que Dieu nous présente. Au fond, ce jour-là, quand le Christ commence à expliquer ce qui va Lui arriver, Il montre que la foi peut être indéfectible, solide et absolue, même si elle se passe dans les conditions et circonstances les pires qui se puissent imaginer. Que nous ayons à cœur, frères et sœurs, durant cette année de redécouvrir cela à la fois personnellement dans notre vie de famille, dans les exigences que nous avons pour être véritablement un peuple de croyants et que nous sachions que les moments souvent les plus révélateurs de notre foi ne sont pas les moments triomphants où tout semble aller bien, mais aussi les moments les plus difficiles et les plus délicats où nous sommes les plus fragiles parce que Dieu a accepté de participer avec nous à cette fragilité. Amen.

 
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