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QU'EST CE QUE LA LIBERTE RELIGIEUSE?

Dt 4, 1-2.6-8 ; Jc 1, 17-18.21b-22.27 ; Mc 7, 1-8.14-15.21-23
Vingtième-deuxième dimanche du temps ordinaire – année B (2 septembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Qu’est-ce que la liberté religieuse ?

Frères et sœurs, nous démarrons cette nouvelle année scolaire par des textes qui nous posent une question absolument radicale, celle que je viens d’énoncer, question incontournable, plus impérative et plus forte que jamais dans nos sociétés modernes. Qu’est-ce que la liberté religieuse ? La plupart du temps, surtout en France, on pense à la laïcité, à la séparation de l’Église et de l’État, toutes choses avec lesquelles nous essayons de faire le moins mal possible bon ménage entre l’Église et l’État, mais en fait, le vrai problème n’est pas simplement d’agencer au jour le jour les possibilités, les compatibilités entre les exigences religieuses et celles de l’État.

Il se pose donc un vrai problème, frères et sœurs, et il ne s’agit pas simplement d’arranger ou de bricoler une compatibilité entre la religion et l’État, cela fonctionne plus ou moins bien selon les religions d’ailleurs, mais il s’agit vraiment pour nous chrétiens – je ne fais pas un discours politique ici –, de nous demander ce que nous disons lorsque, à la suite du concile Vatican II, l’Église proclame la valeur absolue de la liberté religieuse. C’est quand même ce que l’on a dit : après avoir beaucoup discuté, les évêques ont vraiment parlé de la liberté religieuse en disant que la conscience religieuse de chacun était absolument intouchable et ne pouvait pas être manipulée par quelque instance humaine que ce soit. À tel point par exemple que, depuis toujours et encore aujourd’hui, quand on veut baptiser un enfant, l’Église demande que les deux parents soient d’accord, parce que la liberté de l’enfant repose sur l’éducation et la responsabilité des parents, et si les deux parents ne sont pas d’accord pour faire baptiser l’enfant, on ne peut pas le baptiser. Cela peut paraître injuste, il n’empêche que, même à des époques que l’on stigmatise toujours avec quelques victimes de l’Inquisition, comme si le Goulag n’en avait pas fait, la liberté religieuse est radicalement observée depuis le départ : on n’a jamais baptisé au jet d’eau, c’est bon à savoir.

Cela veut donc dire que l’Église tient fondamentalement à la liberté religieuse, mais c’est là que commence à se poser le problème : les deux termes dans "liberté religieuse" ne sont-ils pas parfaitement antinomiques ? Liberté et religion sont-elles bien compatibles ? En effet, la plupart du temps, la religion paraît, en tout cas au niveau du journal télévisé, comme un ensemble de contraintes. Par conséquent, en quel sens faut-il parler de liberté religieuse, alors que la religion elle-même semble imposer des contraintes absolument inouïes ? C’est d’autant plus vrai qu’on a généralement un peu peur de voir ces contraintes s’accomplir, parce qu’elles peuvent être tellement radicales, tellement impératives, notamment s’il y a en plus la menace du salut à la clé – c'est-à-dire : si tu ne fais pas cela, tu iras en enfer ! Cela réveille sans doute un certain nombre de souvenirs dans le cœur des plus âgés d’entre vous, alors qu’on ne le dit plus aux plus jeunes, ce qui est mieux d’ailleurs. Qu’est-ce que la religion au fond ? Est-ce que c’est vraiment cet ensemble de contraintes ? Est-ce que finalement la seule liberté que nous ayons, c’est de nous soumettre à ces contraintes ?

Quant à la liberté, c’est la plupart du temps l’absence de contraintes, c’est à la limite du libertarisme ; on est à soi-même sa propre norme, et par la liberté on choisit ceci ou cela, y compris dans le domaine religieux qui, de plus en plus aujourd’hui, ressemble à des gondoles de supermarché dans lesquelles chacun vient picorer sa religion bio, sa religion zen, et qui permet que chacun vive dans la liberté religieuse, et à ce moment-là, c’est "j’en prends, j’en laisse".

Ainsi frères et sœurs, utiliser le terme de liberté religieuse ne va pas de soi. C’est mélanger le brûlant et le glacé, ce qui en matière de liberté religieuse paraît au moins provoquant. Suis-je libre, seul maître à bord, autonome, autosuffisant ? Qu’est-ce que la religion peut alors apporter comme contraintes ? Ou bien, suis-je soumis à la religion en acceptant des contraintes, perdant ainsi ma liberté ? C’est ainsi que face à des problèmes, certaines religions se permettent de contraindre la liberté à des points qu’on imagine difficilement. En fait, tous les grands problèmes qui agitent nos sociétés actuelles par rapport à l’Islam, n’est-ce pas quand même fondamentalement cela ? Comment concevoir la liberté quand il y a de telles contraintes qui pèsent par exemple sur la condition féminine, ou quand il y a de telles contraintes qui pèsent avec des législations religieuses qui commandent et conditionnent toute la vie d’une société ? Alors, il ne sert à rien de dire que nous sommes passés par là, je ne crois pas que ce soit si clair que cela et dans la tradition occidentale en tout cas, la distinction des deux pouvoirs, c'est-à-dire le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l’un ne pouvant jamais remplacer l’autre, a été une des pierres de touche de cette relation.

Mais alors, comment comprendre notre liberté religieuse aujourd’hui ? La liberté religieuse ne consiste pas à faire n’importe quoi. Ce n’est pas parce que je crois que ma religion m’ordonne de tuer autour de moi, que j’ai le droit de le faire. Ce n’est pas parce que ma religion m’impose ceci ou cela que je suis obligé de peser sur tout mon entourage par ces pratiques religieuses. C’est quand même un peu ce que Jésus fait comprendre dans l’Évangile que nous venons d’entendre. Il dit aux Pharisiens : « De quoi vous mêlez-vous ? Vous demandez à mes disciples de se laver les mains, de laver les cruches et les plats et il n’y en a pas besoin. Vous croyez défendre une vraie notion de votre religion et en réalité, vous avez inventé un joug, c'est-à-dire quelque chose qui pèse sur le mode de vie ». Jésus n’a absolument pas partagé cela. C’est d’autant plus intéressant à voir que, lorsque Jésus dit cela, Il retourne à l’origine, au moment où Dieu donne la Loi à Moïse, le commentaire du don de cette Loi : « Est-il un Dieu qui s’est fait aussi proche que notre Dieu s’est fait proche de nous ? »

Ici, la religion qui est donnée, la Loi, qui sera souvent représentée comme un joug, comme un fardeau, est en réalité donnée comme proximité de Dieu. Déjà dans le judaïsme, on ne peut pas parler de religion de la soumission et de l’étouffement de la liberté. Dieu Lui-même, dans l’acte même de donner sa Loi, dit : « Je te donne la Loi pour être proche de toi ». Or, être proche de quelqu’un, dans l’intimité, ce n’est quand même pas la contrainte ! Nous sommes là devant un problème difficile, mais c’est quand même le cœur de la question : Dieu n’a pas donné une loi pour écraser Israël, Il lui a donné cette Loi parce que c’est à travers elle que se manifeste la proximité de Dieu.

C’est peut-être là que nous avons la clé de notre question. Comment comprendre la relation entre liberté et religion ? Dieu ne peut pas se présenter à nous comme Celui qui supprimerait, restreindrait ou rognerait notre liberté. Voici le problème : si Dieu nous a créés libres, cette liberté de l’homme, dans ce qu’elle a de vrai et de créé, est inattaquable et inviolable, tel est le cœur du message chrétien. En effet, si d’une façon ou d’une autre, nous aimions Dieu par contrainte, nous ne serions plus ses amis et ses proches, mais ses esclaves. Or, Dieu peut-il se révéler à l’homme pour lui retirer la liberté qu’Il lui avait donnée quand Il l’a créé ? C’est impossible. Sur ce plan-là, il faut donc être absolument rigoureux et impitoyable : tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, brise, amenuise la liberté fondamentale d’un être, ne peut en aucun cas être reconnu comme une exigence religieuse.

Que les religions – et de ce point de vue-là, nous avons parfois fait des choses qui n’étaient pas tout à fait adéquates – aient essayé à certains moments de vouloir proposer une certaine gestion de la liberté comme imposable à tous, cela peut arriver. Pour quelles raisons ? Elles sont multiples : je pense que le pouvoir temporel a toujours trouvé très utile d’avoir la main mise sur les exigences religieuses et de les détourner à son profit. Pour ceux qui ont quelques idées de l’histoire moderne, on pense à ce cher Corse qui s’appelait Napoléon Bonaparte et aux articles qu’il a ajoutés au Concordat. Il est certain qu’il voyait dans la religion un excellent moyen de réconcilier les Français après la crise révolutionnaire. Mais ce n’est pas le plus important. Plus profondément, si Dieu donne la liberté par la foi, alors cette foi est directement, pour chacun d’entre nous, la relation que nous avons avec Dieu, et nous sommes appelés à vivre cette liberté-là. Cela veut-il dire alors que notre liberté religieuse pourrait se permettre n’importe quoi en prétextant que c’est Dieu qui l’aurait dit ? C’est peut-être le piège dans lequel il ne faut pas tomber, car lorsque Dieu nous donne la liberté, Il nous la donne telle qu’elle nous met en relation avec Lui, et si elle nous met en relation avec Lui, peut-Il vouloir, à travers la liberté qu’Il donne à chacun d’entre nous, vouloir contraindre l’autre ? C’est impossible !

Le problème de la liberté religieuse est donc là : il n’y aura jamais d’autre endroit où l’homme trouvera la plénitude de sa liberté que dans son rapport à Dieu, c’est le cœur du christianisme. C’est pour cela qu’Il dit : « Ce n’est pas ce qui rentre dans l’homme qui le souille », il ne faut pas comprendre simplement les carottes mal lavées, il faut comprendre le don de la grâce et de la liberté que Dieu nous donne. Cela, c’est intouchable, cela ne peut pas être défiguré : qui peut défigurer le don de Dieu ? Mais en même temps, Il nous dit qu’on est capable d’en faire sortir des choses qui ne sont pas tout à fait propres, et c’est là que se pose l’autre aspect de notre liberté : notre liberté respecte-t-elle exactement le don que Dieu nous fait d’être libres ? Voilà le cœur même de notre existence, voilà les exigences fondamentales de ce que nous avons à être.

Et malheur à nous, si nous ne savons pas, aujourd’hui dans notre monde, être les témoins véridiques, les garants d’une vraie liberté pour nos sociétés. Je crois que ce n’est pas trop dire que cela doit commencer par l’exigence que nous avons vis-à-vis de nous-mêmes et de nos communautés. Amen.

 
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