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LE CHRIST INAUGURE UN NOUVEAU SAVOIR-VIVRE

Si 3, 17-18 + 20 + 28-29 ; He 12, 18-19 + 22-24a ; Lc 14, 1 + 7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – année C (1er septembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, cet évangile tombe très bien pour la rentrée, parce qu’il touche un domaine qui est le plus quotidien qui soit dans notre vie encore aujourd’hui mais auquel nous ne faisons jamais attention. La plupart du temps, dans l’existence de chacun d’entre nous, quelle que soient notre manière d’être, notre manière de vivre, nos soucis et nos intérêts, religion et éthique vont absolument ensemble comme si, pour mieux garantir le poids et la contrainte de la religion, on se disait : « Plus on va la monnayer en commandements, en règlements, en injonctions, mieux cela va marcher ». Autrement dit, le monde religieux – et je crois, hélas, un peu dans toutes les religions et parfois de façon complètement aberrante –, le monde de la religion s’est pour ainsi dire bardé de tout un ensemble de prescriptions, de lois, de commandements, et nous savons d’ailleurs très bien que pour la tradition juive, vivre religieusement, c’est vivre selon la Loi et les commandements.

Je ne vais pas ici prêcher l’anarchisme, mais je dois vous avouer qu’il y a quelque chose d’un peu caricatural dans cette tendance. Pourquoi toute l’activité, tout le ressort, la vie, la vitalité religieuse des individus, seraient-ils complètement comprimés dans des observances, des lois et des principes ? Bien entendu, comme je vous le disais tout à l’heure, c’est d’autant plus sûr qu’on va se faire obéir que l’on dit : « C’est le grand patron là-haut qui a décidé, donc personne ne peut contester ». Mais en même temps, il faut bien avouer que plus on impose aux gens des règlements, et cela vaut aussi pour l’Église, plus on les infantilise. Il faut quand même savoir que si les notions, les lois et les prescriptions existent, il y a quand même manière et manière d’y répondre. Je suis souvent stupéfait de la façon dont, dans une société de plus en plus socialisée comme la nôtre, on se retire toujours devant des principes, des règles etc. et puis, voilà, c’est comme cela, tu ne poses pas de questions ! Il faut avouer que si l’on éduquait vraiment les enfants uniquement avec ce principe-là, le principe du devoir, tout le monde devrait avoir en plus de la Bible et du Nouveau Testament, La critique de la raison pratique de Kant pour savoir quel est son devoir pour chaque occasion, ce qu’il devrait accomplir comme si son action était universelle ; au bout d’un moment, ce serait le meilleur moyen de rendre l’existence parfaitement ennuyeuse et triste.

Heureusement, Jésus n’avait pas lu Kant et Il a donc pensé qu’il n’y avait pas que le domaine de la morale. Il y a un autre domaine qu’Il a osé aborder ce jour-là. Reconnaissez-le, il n’y a aucune prescription morale dans les conseils que donne Jésus. Certes, Il guérit un hydropique. Ici, guérir c’est exercer une certaine forme de médecine et donc cela rentre bien dans les clous, sauf qu’immédiatement par derrière revient le commandement : il ne fallait pas le faire le jour du sabbat, il fallait choisir un autre jour. Jésus leur répond : « Si votre fils ou votre bœuf tombe dans le puits, vous leur dites de nager jusqu’à demain pour que le sabbat soit fini ? »

Jésus applique déjà là le savoir-vivre, mais en fonction des circonstances où Il est, et Il va jusqu’à relativiser ce qui, dans la tête des Pharisiens qui étaient autour, était pourtant une contrainte absolument indiscutable : on ne devait rien faire le jour du sabbat. Par conséquent, l’entourage de Jésus, qui pourtant L’a invité – on n’est quand même pas dans l’imposition d’un système, l’invitation par définition, c’est dire à quelqu’un qu’il peut venir en conservant sa liberté –, semble prendre prétexte de quelque chose comme le repos du sabbat obligatoire selon la Loi, pour dire à Jésus : « Tu viens et en réalité tu n’observes pas la Loi, donc tu ne fais pas partie des nôtres, tu n’as pas été capable de tout interpréter en fonction du commandement, du règlement et des prescriptions ». Et Jésus ne se gêne pas, Il leur dit : « Je crois que vous jugez mal : nous ne sommes pas ici dans le domaine de l’obligation, nous sommes dans le domaine de la convenance ». Il y a quelqu’un qui est là en danger, hydropique (il faut le dire parce qu’aujourd’hui, ce n’est plus une catégorie médicale de premier ordre, à cette époque-là, les hydropiques étaient généralement considérés comme des gens qui avaient des tares de lèpre ou des tares sexuelles), donc les Pharisiens devaient regarder ce pauvre homme hydropique – généralement cela voulait dire qu’il avait un gros ventre ballonné – comme un homme impur : il ne pouvait même pas entrer dans la salle de fête du festin où on avait invité Jésus. Et Jésus dit : « Vous m’avez invité Moi, pourquoi n’avez-vous pas invité ce pauvre homme ? Lui, il vient Me demander de l’aide, pourquoi ne voulez-vous pas que Je lui donne de l’aide ? »

Et c’est pour cela qu’ensuite Jésus passe sur un autre registre, celui du savoir-vivre. A cette époque-là, il n’y avait pas de repas placé. Aujourd’hui, on a trouvé cette combine pour être tranquille et ne pas faire descendre les invités de deux ou trois degrés ou les faire remonter. C’était un peu la règle du "saute-au-buffet", c’était à celui qui allait le plus vite vers l’endroit où on servait les meilleurs plats et il s’installait, comme cela le fait de gagner les premières places n’était pas uniquement l’honneur, c’était aussi que pour un banquet c’était quand même une sacrée occasion à ne pas louper, donc ils y allaient le plus vite possible. Et là, Jésus remarque leur comportement. Or vous remarquerez que jusqu’à nouvel ordre il n’y a pas dans le Décalogue de principe ou de loi qui dit : « Tu te mettras à la dernière place quand tu viens à table », non, c’est de l’ordre du savoir-vivre, du savoir-être ensemble, il n’y a ni interdit ni obligation, les gens viennent et c’est à ce moment-là que, par le jeu même de la société, chacun normalement devrait trouver sa place. C’est normal puisque c’est un repas d’amitié, donc les liens devraient se créer, un peu comme quand nous faisons nos repas de fête paroissiale, tout le monde trouve sa place à peu près, je n’en ai jamais vus qui sont venus se plaindre en me disant : « Pourquoi ne m’avez-vous pas gardé une place spéciale ? », enfin cela ne m’est pas encore arrivé, j’espère que cela ne m’arrivera jamais ! Donc, on est vraiment dans la spontanéité conviviale, et là précisément, Jésus dit : « Comment vivez-vous ensemble dans ce moment privilégié qui est un banquet, un partage d’amitié, de bonne humeur, de bons vins et de bons plats, comment vivez-vous cela ? Le vivez-vous avec des cadres précis en vous disant qu’il faut arriver à se placer près du maître de maison, se mettre à la bonne place pour pouvoir se servir le premier dans le plat ? Ou bien envisagez-vous les choses d’une autre façon ? »

C’est là où Jésus livre un secret difficile à vivre : « Quand on est ensemble, comment apprendre à vivre ensemble ? » Je répète, ce n’est pas de l’ordre des obligations, des lois et des préceptes, mais comment apprend-on à vivre ensemble ? On apprend à vivre ensemble à la place la plus humble. Cela a donné de temps en temps lieu à ces comportements de fausse humilité dans lesquels on essaie de se rabaisser le plus possible : « Non, je ne veux pas aller devant » ; et c’est comme cela qu’à une époque, on n’osait pas aller sur les premiers rangs des chaises à la messe parce qu’il fallait être humble, n’est-ce pas ? Il fallait vraiment que le curé aille au fond leur dire : « Mes amis, montez plus haut ». C’est une mauvaise application de cet évangile. La découverte d’« être ensemble », comment la concevoir précisément ?

Non seulement nous sommes contents d’être là, mais nous sommes aussi contents de faire la place à chacun. Voilà la subtilité ! Voilà le vrai savoir-vivre ! Le vrai savoir-vivre chrétien, c’est tout sauf « ôte-toi de là que je m’y mette » ! C’est la manière d’être ensemble pour dire à l’autre : « Tu as ta place, je ne mérite pas les places d’honneur. Si le maître de maison veut m’y convier, j’y vais, mais j’attends là ». Vous remarquerez que, dans ces cas-là, Jésus n’utilise pas du tout le vocabulaire de la morale, Il ne dit pas : « Si tu te mets au dernier plan, tu feras bien », ce n’est pas le vocabulaire de la morale, c’est : « Si tu es là et que ton ami vienne te chercher en te disant de monter plus haut, tu auras de l’honneur ». Voilà une chose intéressante : que Jésus analyse le comportement des hommes qui sont autour d’eux, non pas en catégorie de bien ou de mal, mais en catégorie d’honneur. 

En effet, dans le cas précis c’est simple, parce qu’au moment où tu vas monter, tu seras honoré. L’honneur qu’on reçoit est toujours gratuit, si l’honneur est obligatoire, cela sent le roussi. Il vaut mieux que l’honneur soit le don et le geste profond d’amitié, d’estime, qui dit à quelqu’un : « Je te connais suffisamment pour savoir que je dois t’honorer, c'est-à-dire manifester ce que tu es ». Mais pas de vantardise, pas de manières de se distinguer par des costumes, par des attitudes, par des sous-entendus, par des méchancetés, comme on en entend parfois dans les rencontres mondaines, non simplement être là pour se laisser honorer. Et c’est là que c’est assez subtil de la part de Jésus lorsqu’Il dit : « Quand vous êtes dans un repas, cela doit être l’autre, l’hôte qui vous valorise, vous n’avez pas à vous imposer par vous-mêmes, vous n’avez pas à lui dire que vous êtes là et qu’il faut vous regarder ». Vous êtes là, votre vraie richesse, c’est ce que vous êtes ; si vous voulez être honoré, c'est-à-dire propulsé vers le meilleur de vous-même, vous pouvez compter sur les autres, et c’est même la vraie manière de le faire : il ne s’agit pas d’abord de s’imposer, de dire qu’on est là en sonnant la clochette comme ceux qui disaient qu’ils avaient beaucoup prié, non. Il s’agit simplement d’être là et de dire : « C’est l’autre qui me fait grandir, c’est l’autre qui m’honore ».

Il y a aujourd’hui un terme très galvaudé mais drôlement intéressant, la plupart du temps, c’est le dialogue. Alors on veut dialoguer partout, mais qu’est-ce ? Est-ce vraiment imposer à l’autre nos convictions, notre manière d’être ? Essayer de lui faire comprendre qu’il ne comprend rien et que précisément on va tout  lui expliquer ? Ou bien n’est-ce pas laisser l’autre être présent à nos côtés et prendre le soin de lui donner sa véritable dimension ?

C’est tout le projet de l’éducation, c’est pour cela que c’est la rentrée, c’est tout le projet de la vie sociale, c’est tout le projet de la vie familiale. C’est pour cela que ceux qui ont les plus hautes responsabilités ont été appelés par Jésus "ministres", c'est-à-dire serviteurs.  Ici, c’est cela, même dans la réalité la plus humble, la plus ordinaire des choses, sans qu’Il soit là en train de se poser des questions sur les comportements moraux – ce n’est pas moral –, c’est précisément le savoir-vivre chrétien.

Frères et sœurs, c’est très bien que nous commencions notre année scolaire, notre année de vie paroissiale, par cette recommandation du Seigneur. Il n’impose rien. Je ne sais s’il y en a beaucoup qui sont descendus au dernier rang quand ils ont entendu l’enseignement, à mon avis, ils n’ont pas dû tous comprendre, mais cela ne fait rien, Il l’a dit et si nous sommes ses disciples, c’est peut-être cela que nous devons d’abord essayer de mettre en œuvre, essayer de retrouver cette simplicité. En effet, au moment même où nous sommes honorés, nous sommes promus à notre véritable identité, et cette promotion à notre véritable identité, ce n’est pas nous qui nous auto-créons, qui nous auto-fabriquons, qui auto-fabriquons notre dimension sociale, notre prestige et notre importance, c’est simplement là un cadeau des autres, de nos frères et de Dieu.

 
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