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SOPHIE

Pv 8, 22-31

(29 août 1982???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Q

uand Dieu affermit les cieux, j'étais là, j'étais à ses côtés, comme un enfant, jouant et m'ébattant, jour après jour, en sa présence et mettant ma joie à vivre parmi les enfants des hommes." Vous allez dire que je ne suis pas très sérieux, et pourtant ce que je vais vous dire ce soir est extrêmement grave. C'est que le fond du cœur de Dieu, le cœur même de la Trinité, c'est le jeu, j'ai bien dit le jeu, c'est-à-dire de s'amuser.

       Nous avons été tellement éduqués à une sorte de foi chrétienne très grave, très austère, dans laquelle, la transcendance de Dieu est tellement mystérieuse, tellement impénétrable que nous avons fini par penser qu'il ne pouvait y avoir aucune familiarité entre nous et Dieu. Et nous en sommes venus presque à transposer ce manque de familiarité entre nous et Dieu, à l'intérieur même de Dieu. Comme si les trois personnes de la Trinité étaient des gens extrêmement graves et sérieux qui passaient leur éternité à s'ennuyer parce qu'on se demande ce qu'un Père peut être à être toujours Père, un Fils à être toujours Fils et un Saint Esprit à faire toujours le lien entre les deux.

       Or je crois que ce n'est pas exactement comme cela qu'il faut essayer d'aborder le mystère même de la Trinité, parce que le fond du mystère de la Trinité, c'est le jeu. Quand je parle de jeu, je ne veux pas parler de la roulette ou du baccara qui ne sont qu'un moyen à la fois d'exciter son imagination et une certaine fébrilité psychologique intérieure et qui déchaîne aussi l'appât et l'amour du gain. Mais je veux parler plutôt de ce jeu tel que seuls les enfants, peut-être aussi les amoureux, savent le vivre, le jouer. Ce qui est fascinant dans le jeu d'un enfant, c'est qu'il a un sens extraordinaire de vivre la réalité, tellement proche du réel que, même s'il n'y a rien, il touche la réalité même des choses. Un enfant qui joue avec ses amis, un enfant qui joue à la marchande, une petite fille qui joue à la poupée, qui joue à la maman, c'est quelqu'un qui a, à un certain moment, un sens extraordinaire de la réalité, la preuve c'est que les enfants sont d'une gravité étonnante dans leur jeu, et qu'il ne faut absolument pas ni les surprendre, ni briser ce cadre imaginaire qu'ils sont en train de forger. Ce sens de la réalité est si fort que, en même temps il y a une gratuité totale vis-à-vis de cette réalité. Et cela, évidemment, nous les adultes, nous en sommes très difficilement capables A la fois, l'enfant sait jouer, c'est-à-dire s'approcher du réel, se l'approprier, entrer dans une intimité et une familiarité extraordinaire, et en même temps, il le respecte infiniment. Il y a de sa part une sorte de gratuité. Il joue pour le bonheur de jouer, pour le bonheur d'exister lui-même et de faire exister ce monde imaginaire dans lequel il vit.

       Et c'est pour cela que nous autres, adultes, nous avons tant de mal à comprendre le jeu, parce que nous ne jouons jamais. Quand nous avons un rapport avec la réalité, c'est toujours un rapport en confrontation, en lutte avec ce réel, un rapport de transformation, de travail, un rapport d'utilité, de gain. Pour nous, la réalité c'est toujours, d'une manière ou d'une autre, un faire-valoir ou quelque chose que nous possédons. Tandis que pour l'enfant, l'enfant ne possède pas ce monde merveilleux du jeu, dans lequel il épanouit son être et sa joie de vivre.

       Je crois qu'en Dieu, c'est la même chose. C'est le jeu d'un petit enfant qui joue avec l'affection éternelle de son Père, qui a ce rapport infiniment tendre et extraordinairement délicieux qu'un enfant peut avoir avec les adultes, mais qui, en même temps, a une sorte d'émerveillement et de respect infini par rapport à cette tendresse qui lui est offerte. Et c'est cela le sens de la Sagesse, c'est cela le sens de la "Sophia", de la "Sophie", c'est-à-dire de cette extraordinaire familiarité avec l'être. Et qu'est-ce qui peut être plus familier avec l'être des choses que Dieu Lui-même. Et qu'est-ce qui peut être plus familier avec l'être infini du Père que le Fils Lui-même ? Et en même temps, dans cette espèce de gratuité qui consiste à s'aimer pour la seule joie de s'aimer.

       C'est peut-être ce que nous fait pressentir l'apparition du Christ ressuscité. En effet, j'imagine que, après les souffrances et la mort du Christ en croix, quand Il a retrouvé son humanité, Il avait envie presque de jouer avec. Quand le Christ est ressuscité et qu'Il a retrouvé en plénitude cette humanité transfigurée qui lui était donnée par le Père, son premier réflexe a dû être de danser. Et je me demande si Marie-Madeleine n'a pas surpris le Christ en train de danser dans le jardin, autour du tombeau. Après tout, il faisait ses premiers pas, émerveillé, avec cette humanité transfigurée, non seulement pour Lui, mais pour tous les hommes. Il dansait la danse mystique dont nous parlons dans l'hymne pascal qui reprend le texte du pseudo Hippolyte, c'est-à-dire cette danse extraordinaire, la danse mystique. Il esquissait les pas de danse de l'humanité glorifiée et Il était en train d'imaginer que toute l'humanité, à sa suite, devait un jour, être entraînée dans cette danse, pour entrer dans le Royaume. Il rêvait que la Sophia, la Sagesse qui venait de resplendir dans sa chair ressuscitée, allait se répandre sur le corps et dans le cœur de tous les enfants qui allaient, un jour, recevoir le baptême. Et c'est pour cela que, quand Il est à ce moment-là dans le jardin, Il danse. Et cette pauvre Marie-Madeleine qui, elle, a encore un rapport extrêmement utilitariste, quand elle voit le Christ, elle veut immédiatement lui mettre la main dessus, cette possessivité qui peut être parfois un peu féminine, Marie Madeleine veut absolument L'engloutir et l'empêcher de danser. Et alors le Christ lui dit tout simplement : "Ne me retiens pas !" Laisse-moi danser ! Il faut que je monte vers mon Père. Il faut absolument que je danse cette danse mystique de la Résurrection et que je m'amuse encore un peu sur cette terre où, par ailleurs, j'ai bien le droit de m'amuser un moment parce que j'ai tellement souffert, et que je puisse danser de joie de la Résurrection pour pouvoir vous entraîner tous.

       La seule chose qui restait au Christ, au matin de la Résurrection, c'était d'apprendre à l'humanité à danser. Et c'est cela que nous continuons à faire, jour après jour, chaque fois que nous célébrons la Résurrection dimanche après dimanche. C'est cela que nous apprenons à faire aux enfants lorsque nous leur donnons le baptême. Nous leur apprenons à danser dans la Sagesse de Dieu, et à exulter de joie, et à trouver avec Dieu cette espèce de rapport infiniment gratuit, un peu délirant qui est la vie chrétienne.  Au fond, c'est vrai que ce n'est pas sérieux du tout la vie chrétienne, c'est grave, c'est tout autre chose. C'est cette gravité qui est si prodigieuse et que nous avons à redécouvrir sans cesse dans ce qu'il nous reste de notre cœur d'enfant, et dans cette merveilleuse spontanéité des enfants, qui, eux, savent spontanément, merveilleusement trouver avec Lui cette spontanéité.

       Mais, évidemment, ce qu'il faut surtout, c'est en réalité que nous fassions du Christ le Maître de cette danse mystique de notre cœur, le Maître qui est capable de nous éveiller à cette espèce de sens inouï de la danse en présence de Dieu (comme David devant l'Arche) qui est faite à la fois, comme tout jeu, comme toute réjouissance, comme toute fête, à la fois de ce pressentiment de la réalité intime de Dieu qu'on aborde avec un respect infini, comme l'enfant lorsqu'il joue, mais en même temps de cette gravité de la liberté de Dieu qui nous a créés et de notre liberté à nous qui ne peut se donner que dans un acte gratuit et merveilleux qui, pour nous, restera toujours l'œuvre de toute notre vie. Il nous faudra toute notre vie pour apprendre vraiment, mais je crois qu'au jour de notre mort, nous inaugurons le véritable moment de la Sagesse divine en nous, ce moment où le Christ vient danser à notre rencontre pour épanouir en nous cette plénitude de la joie, par laquelle Il nous introduit dans le cœur de la Trinité, là d'où nous étions partis tout à l'heure.

       AMEN

 

 
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