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OSER CHOISIR SA PLACE

Si 3, 17-18+20+28-29 ; Hb 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (2 septembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, l'évangile d'aujourd'hui est à la fois léger et très grave. Léger parce qu'en lisant cet évangile je n'ai pas pu m'empêcher de le lire comme une suite de conventions sociales définissant les places dans la société, dans un repas. Il m'est revenu à l'esprit un film réalisé par Coppola et qui s'appelle Marie-Antoinette. Au début de ce film, Marie-Antoinette, future Dauphine arrive à Versailles, se réveille au premier matin et voit devant elle une nuée de femmes. La duchesse chargée de régler les conventions à la cour lui dit : Madame, il faut vous plier aux règles, les femmes qui vont venir sont à votre service, et vous devez leur obéir. La pauvre Dauphine est toute nue, en train de geler dans le Versailles glacé, arrive une première femme qui a eu la chance de pouvoir être la première à aborder la future Dauphine pour la revêtir de sa robe. Manque de chance, au moment où elle allait revêtir Marie-Antoinette de sa robe, une femme plus importante se présente, elle est arrivée en retard, et par conséquent, ce n'est plus la première qui va avoir l'honneur d'habiller Marie-Antoinette, c'est la deuxième. Vous imaginez combien la deuxième est heureuse de damer le pion à la première, et au moment où elle se prépare à enfiler la robe à Marie-Antoinette qui est toujours congelée, arrive encore plus en retard une troisième femme qui est supérieure à la deuxième et l'histoire se répète. Enfin, cette pauvre Dauphine va pouvoir être habillée et cesser de grelotter. Quand elle ose dire à la duchesse qu'elle estime que ce cérémonial est un peu trop exagéré, celle-ci lui répond sur le ton de Versailles de l'époque : "C'est Versailles, c'est comme ça !"

Ce sont les conventions, et c'est exactement ce qui est décrit dans l'évangile que nous avons lu. C'est la difficulté et la subtilité du repas chez les pharisiens, à savoir qu'aucune place n'est donnée par avance, mais que chaque invité doit connaître son rang. C'est un autre Versailles ! Et pour garder encore un moment ce ton léger, en écoutant cet évangile, je pensais aussi à ces fameux plans de table qu'on dresse pour un mariage par exemple où l'on essaie d'élaborer non pas des plans de bataille, mais au contraire des plans de paix. Comment réussir à faire manger ensemble à la même table, des personnes qui ne s'apprécient pas nécessairement ? Comment faire pour éviter de vexer la tante, le grand-oncle, l'ami, le prêtre, la grand-mère, j'en passe et des meilleures ? Qui va-t-on placer à côté de qui ?

Il y a quand même aussi un ton beaucoup plus grave dans cet évangile. Nous pourrions interpréter cette Parole de Dieu, la transformer, et en arriver à ce qu'on pourrait appeler la stratégie de l'humilité perverse. La stratégie aboutit à la constatation qu'il y a toujours quelqu'un de plus important que soi, qu'il arrivera peut-être un peu en retard, donc le plus simple, c'est de toujours se placer à la toute dernière place tout au fond. Ainsi, avec beaucoup de plaisir et de jouissance à un moment donné, on pourra voir le maître traverser toute la salle, venir chercher la personne restée tout au fond, et l'inviter à s'installer à côté de lui. C'est la perversité de l'humilité. Il n'y a rien de plus dangereux. Je crois qu'il vaut mieux encore s'asseoir là où l'on n'aurait pas dû s'asseoir, plutôt que d'essayer de jouer avec les conventions sociales.

J'aurais voulu m'attarder avec sur un passage particulier de l'évangile : "Voyant qu'ils choisissaient les premières places, Jésus leur dit cette parabole". Vous êtes des lecteurs confirmés de la Bible, donc si Jésus dit :"disant cette parabole", vous devinez que nous n'avons pas affaire à des conventions sociales, mais sue le Christ veut vraiment nous faire découvrir une autre dimension du mystère. Jésus a remarqué "qu'ils choisissent" les premières places. La pointe de ce récit, ce n'est pas l'histoire des premières places, ce n'est pas de se dire que la première place ne sera jamais pour nous et qu'il vaut mieux rester dans un petit coin bien tranquille, croyant que c'est le meilleur moyen de gagner le ciel, de critiquer tous ceux qui croient qu'ils sont avant nous pour abaisser encore plus bas que terre ceux qui passent devant nous. Le problème, c'est que ces invités "choisissent" les premières places. Sur quels critères et comment peut-on décider nous-mêmes que nous valons telle ou telle place ?

En fait, choisir les premières places, c'est le problème du péché originel. Si on peut résumer en trente secondes, par lui-même l'homme décide de ce qu'il peut faire ou ne peut pas faire. Par lui-même l'homme décide que Dieu ne lui donne pas ce qu'il mérite, parce qu'il vaut mieux, et par conséquent, le meilleur moyen, c'est que l'homme décide par lui-même, il n'a pas besoin de Dieu ni des autres pour trouver sa place. Fondamentalement, c'est cela le péché originel et c'est la raison pour laquelle on dit toujours que c'est le péché d'orgueil qui est à la racine de tous les péchés.

C'est ce qui se passe ici, c'est-à-dire que se référer à des personnes extérieures, des personnes décident qu'elles sont faites pour telle ou telle chose. C'est dangereux. Pourquoi ? Parce que nous le vivons nous-mêmes et nous savons trop bien comment quelquefois nous sommes à une place dans laquelle nous ne nous sentons pas à l'aise. Nous avons été parfois propulsés à une place et nous avons cru que nous serions capables de tenir cette place, cette fonction, cette responsabilité, et nous nous heurtons à ce que nous sommes, à nos faiblesses, à nos péchés, nos doutes sur nous-même, et nous en venons à désespérer sur nous-même. C'est un premier problème.

Le deuxième problème, c'est celui que j'évoquais tout à l'heure, qui est de décider d'occuper toujours, systématiquement la dernière place : non seulement, je ne serai jamais capable d'offrir à mes frères et sœurs mes qualités, mes capacités, mais le regard que je porterai sur les autres sera toujours un regard de jalousie et d'envie.

Je crois que ce qui est très beau dans cet évangile, c'est qu'il faut faire confiance et c'est difficile. Pourquoi est-ce que je décide par moi-même et que je ne veux pas m'en remettre à une tierce personne ? C'est parce que bien souvent, nous avons peur, nous nous défions des autres, exactement comme Adam et Eve se sont défiés de la confiance de Dieu. Je crois que si nous arrivons régulièrement avec nos frères et sœurs et même avec Dieu de passer par cette confiance, nous découvrirons que lorsque l'autre nous proposera une place qui ne nous convient pas, que nous ne trouvons pas assez bien pour nous, ou que l'on considère peut-être comme trop bien pour nous parce que nous sommes enfermés dans nos peurs, je crois cependant qu'il faut oser sauter le pas. Il faut savoir écouter ce que dit l'autre et le prendre en compte. Vous avez entendu à la fin de la première lecture, dans le Siracide, comment l'auteur dit : "Le sage écoute". La sagesse consiste à être capable d'être à l'écoute de mes frères, de mes sœurs, de Dieu, du monde, des événements que je vis, de ce qui m'est proposé, et avec d'autres personnes à qui je fais confiance, de réfléchir, et de découvrir que je peux tenter le coup, je peux remonter la salle des noces, partir d'où je suis, c'est-à-dire de rien, pour venir m'asseoir à cette place. Cela fait partie de la Sagesse, à la fois telle qu'elle est décrite par le Siracide et à la fois telle que le Christ l'envisage dans son évangile. Là, on est du côté de l'invité.

Mais il ne faut pas oublier non plus celui qui invite. Je voudrais revenir à ce que je disais tout à l'heure : dresser le plan d'une table pour un mariage ou une autre occasion. Peut-être cela vous est-il arrivé, quand on va à ce genre de manifestation, il nous arrive de trembler en se demandant à côté de qui l'on va passer le repas, et parfois même plus que le repas. Soit je vais m'ennuyer ferme et cela va me gâcher la journée et la soirée, et j'aurais mieux fait de rester chez moi. Et quand en fait, cela s'est très bien passé, qu'on s'est retrouvé à côté de personnes qu'on ne connaissait pas, avec qui on eu une conversation extraordinaire et intéressante, on en conclut que notre ami, le fiancé ou la fiancée qui nous a placé, cela fait plaisir parce qu'il est plein de délicatesse, et en fait, il a montré qu'il me connaissait bien, qu'il connaissait mon caractère, qui j'étais, et il a su me faire rencontrer des personnes que je n'aurais sans doute jamais rencontré si on m'avait laissé m'installer là où j'aurais choisi. Je me serais installé avec les mêmes personnes parce qu'il n'y a rien de plus difficile et désagréable que de sauter le pas et de se mettre à côté de quelqu'un qu'on ne connaît pas.

C'est cela aussi qui est très beau, quand on arrive à une place et qu'on s'y sent bien, on peut penser que celui qui a proposé cette place est quelqu'un de délicat, quelqu'un qui me connaît, qui est attentionné, et c'est quelqu'un qui n'a pas hésité à prendre un risque et à me faire rencontrer d'autres personnes pour ouvrir un peu les perspectives de ma vie et de mon existence. Et aussi tout simplement, je crois que Dieu aime nous faire nous rencontrer les uns les autres.

Frères et sœurs, que cet évangile soit pour nous au début de cette année d'être humbles, et vous l'avez bien compris, non pas humbles dans le sens où surtout je ne réponds jamais à l'appel des frères quand on demande telle ou telle sollicitation pastorale parce que par exemple on n'est pas capable de faire la liturgie des enfants. La vraie humilité c'est autre chose. Je sais en fait qui je suis, je sais que je ne peux pas faire grand-chose par moi-même, même si quelquefois on arrive à se porter, mais cela ne dure jamais longtemps, car les masques tombent très vite. Mais je crois qu'en écoutant, en étant attentifs et en faisant confiance à telle ou telle personne parce que depuis un moment je chemine avec elle et que je sais qu'elle ne va pas m'embrouiller, et je sais que cette personne va m'aider à aller plus loin, elle va m'aider à remonter comme je le disais, la salle des noces, pour venir m'installer à ma vraie place, la place que Dieu m'a réservée.

Vous l'avez entendu dans la deuxième lecture, nous avons terminé avec l'évocation du Christ médiateur qui est celui qui vient auprès de nous, Il nous prend la main et nous fait traverser cette salle des noces qui est notre vie, avec ses embûches, ses problèmes, ses péchés, pour un jour nous emmener et nous faire asseoir à côté de son Père. Frères et sœurs, nous qui sommes chrétiens, nous avons aussi à être les médiateurs les uns des autres.

 

AMEN

 

 

 
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