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LE MYSTÈRE DE L'HOSPITALITÉ

Si 3, 17-18+20+28-29 ; Hb 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (1er juin 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Venez, la table est mise pour le festin !
(trois nouvelles cloches de Saint Jean de Malte)
Frères et sœurs, il peut nous sembler un peu vain que le Seigneur ait pris la peine de donner des indications pour des questions d'étiquette, de préséance, d'organisation des repas, et de la manière de traiter les hôtes et les convives. Tout cela ne relève-t-il pas de ce qu'on appelle la mondanité ? c'est-à-dire la manière de se rendre honneur les uns aux autres, et donc il s'agirait là d'affaires purement humaines et on se demande ce que celui qui vient sauver le monde pouvait bien avoir derrière la tête lorsqu'il donnait de tels conseils.

La première chose qu'il faut observer et qui n'est pas négligeable c'est que Jésus est venu pour notre humanité. A travers les conseils et les injonctions qu'il donne aujourd'hui, il considère que la manière de traiter les hôtes est une donnée fondamentale de la vie humaine. C'est très important. Exercer l'hospitalité au grand sens du terme, c'est un devoir humain auquel tout homme est astreint, que ce soit l'homme qui accueille, ou que ce soit celui qui est accueilli. Ces règles de l'hospitalité sont les marques de notre culture, car même si aujourd'hui le mot "culture" a été tellement dévalorisé qu'il désigne simplement des manifestations esthétiques, littéraires, de savoir, de manière d'agencer les choses, ou d'organiser la vie urbaine, en réalité, la culture commence dans le rapport immédiat que l'on a avec autrui. Même si parfois la culture fondamentale qui est la politesse peut être réduite uniquement à des codes, à ce moment-là la culture risque d'être une coquille vide, et s'il n'y a même pas cela, nous risquons de devenir une société de loups les uns pour les autres puisqu'il n'y aura même plus de codes extérieurs pour régler nos rapports entre nous. On peut parfois se demander si ce n'est pas le virage dangereux que sont en train de prendre certaines de nos sociétés.

Première chose : les codes fondamentaux de la vie humaine sont d'abord dans l'hospitalité et donc de nous situer les uns par rapport aux autres. Même si ce n'est que cela, est-ce que vraiment le Christ avait quelque chose de si important à nous dire là-dessus ? Est-ce pour essayer d'éviter ce petit moment de honte où l'on est obligé de reculer de quatre rangs parce qu'on s'est trompé de siège à l'église ou au banquet ? Ou bien est-ce simplement une certaine générosité de l'hospitalité qu'il faut essayer de pratiquer ? A-t-on attendu le Christ pour savoir cela ? on a entendu tout à l'heure un passage du livre de Ben Sirac le sage qui disait pratiquement la même chose et les codes d'accueil et d'hospitalité dans le monde antique étaient tous aussi précis et rigoureux les uns que les autres.

Le Christ est venu nous apporter à travers ce double enseignement sur l'hospitalité une vision nouvelle. En effet, s'il fallait résumer ce que Jésus veut nous dire à travers ces deux traits, d'une part celui de ne pas chercher les places pour trouver à partir de soi une position honorifique et l'autre qui consiste à inviter sans retour. Si l'on réfléchit sur ces deux consignes et ces deux remarques de Jésus sur l'hospitalité, que peut-on en tirer ? Une approche du mystère de l'hospitalité.

Qu'est-ce que l'hospitalité si l'on y réfléchit vraiment ? C'est le fait que lorsqu'on va chez quelqu'un et qu'on est accueilli par lui, la personne si elle nous a invité veut dire que pour le moment où l'on est chez elle, elle manifeste une bienveillance, une attitude d'accueil qui est fondamentale pour elle. Le fait de l'hospitalité c'est dire à quelqu'un : à partir du moment où tu es chez moi, tu n'es pas sous ma coupe, sous mon pouvoir, mais c'est moi qui parce que tu es dans ma maison, parce que tu es ma table, c'est moi qui vais porter pour un moment ta destinée. C'est pour cela que l'hospitalité, vous le remarquerez, c'est toujours le fait de nourrir les gens. Le geste de nourrir, c'est dire à quelqu'un que s'il continue à vivre en cet instant, aujourd'hui, je te prends en charge et je partage la nourriture que j'ai dans ma maison. C'est la même chose pour l'eucharistie. L'eucharistie est fondamentalement le geste d'hospitalité que le Christ nous accorde qui nous dit : venez chez moi, j'ai la chose la meilleure et la plus belle à partager avec vous, c'est ma vie, mon corps et mon sang.

A partir du moment où l'on a compris cela dans l'hospitalité, c'est-à-dire que l'hôte, celui qui reçoit, donne tout ce qu'il a de son cœur pour la liberté de l'autre, il est absolument inadmissible que celui qui est accueilli se comporte en terrain conquis comme le fait le monsieur qui veut se mettre à la première place. S'il est accueilli dans la liberté de celui qui reçoit, comment lui qui est reçu peut-il s'imposer en exigeant telle ou telle chose. Il est accueilli ! Il ne s'agit pas simplement d'impolitesse, ni même de grossièreté mais il s'agit de fausser radicalement le jeu de l'hospitalité. Si le Christ nous accueille ce n'est pas à nous de dire : voilà ce qu'on veut ! Nous recevons ce qu'il nous donne, son corps et son sang. Si nous accueillons des amis, ce n'est pas à eux de fixer le menu et son contenu !

Quand le Christ touche le problème de l'hospitalité, il le touche à la racine même de ce qui est le "vivre entre humains". Comme Dieu lui-même vient se faire homme, il veut nous expliquer que c'est lui qui veut nous honorer. Si étant invités par le Christ par le baptême nous cherchons immédiatement notre place, qu'aura-t-il à nous donner ? Rien, puisque nous avons tout pris. Qui dit hospitalité dit apprentissage de la grâce pour celui qui donne et qui accueille et de la grâce pour celui qui reçoit cette grâce et qui se sent littéralement gracié au grand sens du terme par la présence du Christ qui vient donner sa grâce. Autrement dit l'hospitalité, c'est grâce donnée et grâce reçue et lorsqu'on est hospitalier les uns vis-à-vis des autres, nous réalisons comme un sacrement l'hospitalité que Dieu nous a fait depuis le début. La création est un acte d'hospitalité, Dieu fait le monde pour que ce soit le lieu où nous le rencontrons.

Ce texte est presque l'essence du christianisme qui est décrite à travers cette petite observation sur la sagesse de la table et des bonnes manières. Mais cela va encore plus loin. Jésus en profite pour expliquer comment il faut accueillir. Si l'on va jusqu'au bout de la logique de l'hospitalité et de l'accueil, Jésus dit qu'à partir du moment où l'accueil et l'hospitalité c'est le don de la grâce, le don de sa présence, le don de son service, de ce qu'on a de meilleur à ceux que l'on accueille, comment pourrait-on gérer de la part de celui qui accueille ce don de la grâce en essayant de calculer. Celui qui invite les pauvres, les estropiés, les aveugles, c'est Dieu, c'est le Christ. Celui qui dit qu'on ne peut pas attendre de retour, c'est Dieu, car si Dieu nous donne sa grâce, c'est-à-dire lui-même, que peut-il attendre en retour ? Comme on le dit dans la préface : "nos chants n'ajoutent rien à notre louange". C'est Toi qui nous rapproche de toi. A travers cette observation sur le fait d'inviter les pauvres, les estropiés et les aveugles, le Christ nous fait comprendre jusqu'où ira l'hospitalité.

Il y a une dernière chose sur laquelle je termine. Quand le Christ nous donne cette leçon d'hospitalité, il est lui-même embarqué dans le processus. Comment veut-il être accueilli ? Comme celui qui est sur la croix, comme le pauvre, l'estropié, celui qui en apparence n'a rien à nous donner. Si on l'accueille, on ne récoltera que des difficultés et des soucis. Pourtant, c'est là que le Christ nous montre le sommet de l'hospitalité. Lorsque nous accueillons le Christ crucifié dans la figure de nos frères qui souffrent, nous recevons véritablement Dieu. Le grand chic de Dieu comme l'hôte qu'on accueille, c'est de ne pas s'imposer en demandant que nous mettions les petits plats dans les grands parce que c'est lui. Le Christ vient et se fait accueillir dans la maison parce qu'il n'a rien, comme celui qui crie sur la croix : "J'ai soif", ou qui demande à boire à la samaritaine.

Frères et sœurs, je crois qu'aujourd'hui, c'est un cas un peu privilégié parce que nous avons la joie cet après-midi de bénir les trois nouvelles cloches, mais il faudrait vraiment que ce son des cloches, cette voix des cloches soit la voix de l'hospitalité chrétienne. C'est très important. Evidemment, on a fait des cloches une sorte de fierté, de suffisance, le clocher et les cloches emplissent tout l'espace sonore urbain ou campagnard, et par conséquent, on n'a qu'à écouter et obéir. Mais ce n'était pas cela l'idée des cloches. Elles disent que la maison est ouverte, à partir du moment où les cloches sonnent, c'est une invitation lancée à la cantonade, c'est pour tout le monde, il n'y a pas d'exclusive, il n'y a pas de refus, tout le monde est invité. Les cloches sont la voix de l'hospitalité du peuple et de l'Église. Que serions-nous si nous, l'Église, nos communautés chrétiennes, si nous n'étions pas les sacrements de l'hospitalité de Dieu. Que serions-nous ? pourquoi existerions-nous ? Si nous n'étions pas là pour dire que Dieu vient à notre rencontre, et il se fait notre hôte, il veut nous accueillir parce que lui-même a subi jusqu'au bout même les lois les plus humiliantes de l'hospitalité, il s'est fait le plus pauvre pour pouvoir être accueilli par le dernier des pauvres dans l'ordre humain.

Frères et sœurs, qu'aujourd'hui cette méditation et cette mise en présence du mystère de l'hospitalité divine et de l'hospitalité humaine nous ramènent aux fondamentaux de notre raison d'être. Nous, nous sommes chrétiens ou non, les hôtes les uns des autres. Nous sommes les hôtes de Dieu et Dieu est notre hôte. C'est dans cette circulation du don de la grâce que s'accomplit pour le monde entier le salut et la présence pour pouvoir un jour entrer dans le Royaume éternel où il y aura de la place pour tout le monde, sans aucune préséance, sans aucun problème de place, ce sera la présence de Dieu comme Jésus le dit lui-même dans un autre passage de l'Écriture : c'est lui qui mettra le tablier et qui passera parmi nous pour nous servir, nous ses hôtes et les commensaux de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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