LE PARDON, CHEMIN VERS LE ROYAUME

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
23ème dimanche du temps ordinaire – année A (10 septembre 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

Frères et sœurs,

Voilà une question bien difficile, un sujet de méditation bien ardu pour commencer l'année que celui du pardon. Il n'y a rien de plus difficile aussi bien dans l'expérience humaine que chrétienne que cette expérience du pardon.

Vous connaissez cette merveilleuse caricature de Sempé où le petit bonhomme classique avec son cou de taureau et son chapeau sur la tête, sur la montagne comme Moïse, bousculé par le vent, s'adresse à Dieu en tenant son chapeau avec cette prière très simple : « J'ai toujours pardonné à ceux qui m'ont offensé mais j'ai gardé la liste ». Il est effectivement difficile de ne pas "garder la liste" si tant est qu'il faille la garder car on a beau se dire chrétien, on n'est pas tenu d'être amnésique. Le petit monsieur savait bien à qui il avait eu affaire.

Mais le problème est aujourd'hui un peu plus compliqué que le simple fait de devoir pardonner. Dans ce texte, ce problème n'est pas envisagé d’abord du point de vue individuel, à savoir l'acte de demander pardon. Le problème est posé dans l'Eglise et à propos de l'Eglise, ce qui change bien des choses. En effet, il faut faire un retour en arrière pour essayer de comprendre la situation de l'Eglise au temps de saint Matthieu, environ une quarantaine d'années après la première annonce de l'Evangile, vers les années 70-80. Qu’a-t-on prêché dans cette Eglise ? Essentiellement ceci : « Dieu vous a pardonnés, faites de même ». Si on est baptisé, membre de la communauté de l'Eglise, on est pardonné, bénéficiaire du pardon du Christ et dès lors, on a acquis une liberté nouvelle. J'espère qu'aujourd'hui encore, lorsque nous nous rassemblons, nous avons conscience d'être une communauté de pardonnés et de bénéficier d'un cadeau inestimable, Dieu nous a libérés de nos péchés.

En effet, n’oublions pas que nous sommes d'abord une communauté de pardonnés, même si nous essayons aussi d'être une communauté de pardonneurs (je signale au passage que si le Pape François est en Colombie ces jours-ci, c'est qu'il veut rappeler aux Colombiens une des notes fondamentales de ce pays, c'est qu'il est aussi un pays de chrétiens, donc de pardonnés et qu'il appartient à chacun de vivre ce pardon au sein même de la communauté sociopolitique colombienne. On ne sait s'il va y arriver mais il a raison de s'y rendre).

Les Eglises de l'époque avaient bien conscience d'être des communautés de pardonnés. Mais se pose alors un terrible problème : on a beau être pardonné, quand on se retrouve ensemble au fil des semaines, querelles et rivalités se créent, tensions et désaccords naissent, des clans se forment et cela provoque des blessures. La question se posait en ces termes : pourquoi, le baptême nous ayant purifié de tout mal et de tout péché, dans notre communauté qui devrait être un îlot de paix et de bienveillance, de compréhension mutuelle et d'amour fraternel intense, subsiste-t-il des tensions ? A la faveur de ces circonstances-là, les évangélistes, les prédicateurs et le personnel clérical de l'époque ont essayé de dire que tout n'était pas achevé. Si nous sommes une communauté de pardonnés, c'est toujours à refaire.

Voilà déjà un premier enseignement : là où la plupart du temps nous pensons que le pardon consiste à dire que tout est fini, en réalité ce n'est pas du pardon, mais de l'amnésie ou au mieux de l'amnistie. Or l'amnistie ne change pas nécessairement les gens, le casier judiciaire est purgé, on efface le passé. Mais il s’agit du pardon, non de faire passer par profits et pertes le passé. Nous ne sommes pas une communauté de gens qui se réveillent le matin en étant naïf et fleur bleue comme au premier jour, en se disant que tout va bien et qu'il n'y a jamais eu de mal. Nous voyons bien le mal déjà accompli et celui qui peut s'accomplir.

Par conséquent, un effort supplémentaire de lucidité s'impose aux chrétiens, on ne leur demande pas d'oublier, on propose un processus très difficile à transposer aujourd'hui. Je nous vois mal aller les uns vers les autres en nous faisant des reproches : « Tel jour tu n'es pas allé à la messe, tu n'as pas donné assez à la quête, tu n'as pas fait ceci ou cela... » Nous ne sommes pas une communauté où l'on va sans cesse se reprocher les uns aux autres tout le mal que l'on a observé. Ce n'est assurément pas de cette façon que l'on peut construire une communauté.

Du reste, le texte de l'Evangile ne vise pas toutes nos peccadilles, il concerne plutôt la vie publique de la communauté. La question est donc de savoir comment notre communauté chrétienne peut faire pour que le pardon s'instaure, que le poids du mal soit allégé afin de ne pas en être prisonnier car c'est cela le pire. Que le mal blesse sur le moment, c'est déjà un problème mais les séquelles sont pires, elles nous handicapent pour la vie et c'est de cela qu'il faut se guérir : du mal lui-même et de ses séquelles. On ne peut pas rester indéfiniment dans cette espèce de bouillon de culture, de bactéries, de microbes qui empoisonnent notre vie.

C'est là que s'ouvre une perspective nouvelle sur le pardon. En effet, les premières communautés avaient eu d'abord une formation, des juifs devenus chrétiens, des chrétiens issus du paganisme, et le problème du pardon était tout simple : obéissance à la Loi ou désobéissance. Dans le premier cas, on était un juste, dans le second, on serait puni. Or cela  ne fonctionne plus puisqu’on a été sauvé ; on a été pardonné, mais on continue de désobéir à la Loi. Quelque chose ne fonctionne pas !

Dès lors, la formule utilisée prend tout à fait son sens : « Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans les cieux, tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux ». Comme vous l'a fait remarquer Jean-Noël il y a une quinzaine de jours, alors que Pierre disait : « Tout ce que tu délieras sera délié, tout ce que tu lieras sera lié », ici la parole de Jésus s’applique à tous les disciples, à tous les auditeurs : nous sommes tous chargés de lier mais surtout de délier. Cela signifie que le pardon n'est plus comme l'amnistie qui nous tourne vers le passé pour le ruminer et essayer de l'effacer – on ne peut pas faire que ce qui a été ne soit pas – mais il nous tourne vers un avenir, c'est-à-dire vers les cieux.

Pourquoi dans l'Eglise le pardon est-il si important et décisif ? Il nous tourne vers le futur. Ainsi, quand on pardonne à quelqu'un, on vient de la part de Dieu lui ouvrir et renouveler un futur. Tous ceux qui ont fait l'expérience du pardon, comme dans la confession ou dans des moments difficiles, le reconnaissent : vivre un pardon, c'est découvrir que l'on revit. On revit non pas par soi-même car le mal nous tient et nous bloque, mais par le pardon de l'autre. Pour Jésus, le pardon accordé par sa mort et sa résurrection nous ouvre à la vie éternelle et il faut que nous puissions vivre cela entre nous pour ouvrir à chacun de nos frères la promesse d'une vie renouvelée.

Frères et sœurs, c'est un véritable défi mais il n'y a pas d'autre issue. Soit nous vivons sur l'acquis ou le mal acquis, soit nous vivons sur la promesse qu'un pardon peut renouveler la vie en chacun de nous. Ne soyons pas trop orgueilleux en faisant des reproches aux autres et en leur disant qu'on leur offre une nouvelle possibilité de revivre ; ayons une appréciation du pardon non plus uniquement par rapport au passé et à ses séquelles mais par rapport au fait que si l'Eglise doit être le lieu du pardon, c'est parce qu'elle est le lieu de l'ouverture à la vie éternelle.

Frères et sœurs, demandons à Dieu qu'Il ravive en nous le sens du pardon et le sens de l'Eglise car ce pardon-là, nous ne pouvons pas en être seuls les initiateurs, nous avons besoin et de l'Eglise et de la prière des frères. C'est pour ça qu'à la fin, le Christ dit : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom » ; ce n'est pas par hasard que le lien est fait entre la prière et l'exigence du pardon : la prière des frères les uns pour les autres est le premier signe de ce pardon.

Essayons, dès le début de cette année, de ne jamais perdre de vue le sens même du pardon qui nous ouvre l'avenir, pour nous et pour nos frères. Amen.

 
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