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S'OUVRIR A LA PAROLE, NON AU BRUIT

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – année B – (9 septembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, quand nous entendons un petit récit comme celui de la guérison du sourd-bègue, nous pensons qu’il s’agit de promouvoir l’aspect tout-puissant de Jésus, qui fait des miracles, fait entendre les sourds et parler les muets. Et nous nous considérons comme quittes après avoir tiré cette leçon somme toute assez moralisante et un peu banale du récit évangélique. Pourtant, ce petit passage nous indique quelque chose de très profond sur notre condition existentielle de chrétiens aujourd’hui.

En fait, nous sommes tous des sourds. Généralement hélas, pas tellement muets, nous sommes plutôt des sourds bruyants et c’est un peu la caractéristique de ce monde moderne : c’est à celui qui fera le plus de bruit. Nous vivons dans un monde où, pour se faire entendre – c’est déjà tout un programme d’inventer cette association, "se faire entendre" – il faut crier plus fort que les autres. A ce niveau-là, le fait de se faire entendre n’est pas simplement avec la voix, mais maintenant c’est la techno, des haut-parleurs assourdissants, et la transposition s’effectue dans le visuel, il faut imposer à tout le monde les affiches les plus grandes, les plus lumineuses, les plus voyantes et les plus criardes pour pouvoir se faire entendre.

Avez-vous déjà remarqué lorsque vous regardez la télévision quand on interviewe quelqu’un aujourd'hui, il commence toujours sa réponse par « écoutez ». C’est devenu le tic de tout le personnel médiatique qui nous bouche les oreilles. On dirait qu’ils savent déjà qu’en fait on n’a pas envie de les écouter, parce qu’ils nous saoulent ! Cela n’empêche que lorsqu’ils ont le crachoir, ils vous disent ce mot « écoutez », comme si on était devant la télévision avec des boules Quiès. Hélas, on est bien obligé de les écouter, de s’y soumettre.

Cela veut donc dire qu’il y a une lutte pour se faire entendre, qui devient plus que passionnelle : elle devient obsessionnelle. Il faut se faire entendre. Mais cela dit, regardons les choses de près, cela crée en nous la surdité. A force de parler, comme Zazie dans le Métro, « tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire » ! Et cela nous bouche les oreilles : l’invasion du son est tellement forte que nous n’écoutons plus. Pourquoi nous plaignons-nous que les enfants parfois n’écoutent plus leurs parents ? Mais parce qu’ils vivent sans arrêt dans le bruit ! Où trouver des lieux calmes ? Nous vivons dans une civilisation qui engendre la surdité et nous trouvons cela naturel.

Imaginez-vous la différence qu’il y a entre la vie urbaine au XVIIème, au XVIIIème ou encore au XIXème siècle, et la vie dans les rues aujourd'hui ? Aujourd'hui, la rue est une sorte de sollicitation sonore permanente, par les bruits des voitures, des mobylettes et surtout des engins volontairement modifiés par quelques affolés de la moto, qui nous assourdissent absolument. Et c’est devenu normal, nous l’acceptons. Mais c’est précisément cela qui est la vraie surdité. La vraie surdité n’est pas celle des sourds de naissance comme l’était le personnage de l’évangile que nous venons d’entendre, la vraie surdité moderne c’est le fait que nous sommes assommés de bruit.

Alors nous comprenons mieux le geste de Jésus. Il déploie une foultitude de gestes alors qu’habituellement les miracles, pour manifester la puissance divine, consistent en des paroles : « Je le veux, sois guéri », « Va, ta foi t’a sauvé »… Le processus de guérison par Jésus est la plupart du temps dépourvu de tout geste, de toute intervention thérapeutique. Or là, il y a un délire d’indications, comme si Jésus était obligé de passer par tous les procédés thérapeutiques connus de l’époque pour les guérisons afin de guérir ce pauvre sourd-muet. Quand il est amené auprès de Jésus, première opération, isolation dans le bloc opératoire. Jésus l’emmène hors de la foule : Jésus percevait déjà que le brouhaha de la foule pouvait empêcher la guérison. Première opération donc, l’isolement. Deuxième opération, Il lui met les doigts dans les oreilles. Il va certes traiter le mal, mais essayez de mettre les doigts dans les oreilles de votre époux ou de votre épouse, cela ne le fera pas obéir ! Puis Il fait la même chose avec la salive sur la langue, c’est-à-dire qu’Il lui met le doigt dans la bouche, comme les médecins lorsqu’ils veulent voir si on a l’angine, les doigts sur la langue avec la salive, puis Il lui touche la langue ; alors, Il fait Lui-même un geste de lever les yeux vers le ciel, vers son Père, puis Il ajoute une parole : « Effata », « ouvre-toi ».

Que veut dire cette espèce de protocole opératoire ? Cela veut dire que lorsque la parole de Dieu surgit, elle ne surgit pas de l’extérieur, comme les bruits qui forment le fond de notre existence, il faut que cela surgisse de l’intérieur. La vraie intervention de la parole de Dieu, c’est le moment où les doigts à travers le trou des oreilles vont rejoindre le cœur, à travers le fait de s’appuyer sur la langue, vont rejoindre le cœur, l’intelligence et la capacité de parler de cet homme. Ici, il y a un renversement complet par rapport à ce que nous sommes habitués à comprendre dans l’économie de la parole, parole reçue ou parole donnée. C’est vrai, une des choses les plus étonnantes du langage, c’est que ce peut être soit une enveloppe extérieure qui à ce moment-là nous ligote comme des bandelettes, c’est ce qu’on appelle de manière cruelle « l’information », comme si la parole était capable de nous reformer ou de nous donner une autre forme, et cela est toujours assez dangereux ; mais il y a une autre parole qui surgit à l’intérieur de nous-mêmes, par la doigt de Dieu, par la puissance de Dieu. Au lieu d’être une parole qui environne, qui fossilise de l’extérieur, qui nous contient et nous retient, elle est une parole qui surgit à l’intérieur de nous-mêmes et nous donne la liberté. Alors, Jésus lui donne à la fin une recommandation, le "post-opératoire" si vous voulez, en lui disant : « Maintenant, tu te tais ». Cela veut dire : « Si la Parole a surgi en toi pour que tu l’accueilles, commence d’abord par l’accueillir, après on verra ce que tu diras ».

C’est la même chose pour nous : si nous avons compris que la Parole est une puissance transformante de l’intérieur de nous-mêmes, sachons raison garder et ne pas vouloir tout de suite assommer les gens avec une parole qui peut très vite se dénaturer.

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous le sentez, mais cet évangile nous met vraiment sur le gril de notre compréhension de la communication dans la société. Quand y a-t-il vraiment communication ? Quand on a saisi que la parole qui résonnait dans le cœur de quelqu’un résonne aussi dans notre propre cœur, et là on ne peut pas le faire avec un vidéoclip télévisé, ce ne peut être que moi qui te parle et qui te dis ce que j’ai de plus grave à te dire et toi qui es capable de l’entendre. Mais si la parole se démonétise – et Dieu sait qu’aujourd'hui c’est une inflation galopante – au sens de quelque chose qui veut convaincre simplement par la force du bruit, alors nous sommes à côté.

Frères et sœurs, qu’en ce début d’année, même dans les gestes les plus simples, les plus humbles, nous essayions de retrouver la parole à sa racine bien avant qu’elle ne fasse du bruit, des vagues. A ce moment-là, c’est déjà trop tard.

 
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