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LA SAGESSE DE S'ASSEOIR

Sg 9, 13-18b – Phm 9, 10 + 12-17 – Lc 14, 25-33
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – année C – (8 Septembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous connaissons tous cette histoire, ce doublé de petites paraboles que Jésus racontait aux foules. Cela nous paraît tellement simple, tellement évident que nous n’en voyons plus la profondeur.

Première parabole : « Quel est celui d’entre vous qui voulant bâtir une tour ne commence par s’asseoir ? » Deuxième parabole : « Quel est le militaire, le chef, le roi qui part en bataille contre un autre roi et qui avant d’engager le combat ne prend le temps de s’asseoir pour savoir s’il a des chances de remporter la victoire ? » C’est tellement évident que Jésus a pris le soin de souligner que c’était important. S’Il a fait ainsi c’est bien parce qu’Il considère que c’est un aspect essentiel.

Mais quel est cet aspect essentiel ? Vous l’avez remarqué : un seul mot revient dans ces deux paraboles : « Ne commence par s’asseoir ». L’essentiel dans la vie, c’est de savoir s’asseoir. Je sais bien que cela peut vous étonner puisque précisément nous sommes dans un monde où on n’a plus le temps de s’asseoir, on n’en prend plus le temps. Il faut travailler, il faut réaliser, il faut construire des tours, il faut déplacer des bâtiments administratifs, il faut toujours foncer « la tête dans le guidon ».

Jésus dit simplement : « Si vous voulez faire quelque chose de votre vie, commencez par vous asseoir ». Dans le domaine diplomatique, politique, administratif etc., il faut faire sa place au soleil. Nous sommes toujours en situation de rivalité, de concurrence. Vous remarquerez qu’Il décrit deux rois qui vont s’affronter, qui vont être en concurrence. Quel pressentiment extraordinaire ! Si vous êtes en situation de concurrence pour remporter le combat militaire, le combat commercial, la première chose que vous devez faire, c’est de vous asseoir. C’est paradoxal car pour présenter ce brave homme qui construit sa tour, le Christ n’a pas dit « construire sa maison », mais bien « construire sa tour ». Quel est celui d’entre vous qui veut construire un ouvrage défensif – car une tour, même si c’est une tour pour protéger un vignoble, c’est un ouvrage défensif –, sans se donner d’abord la peine de savoir à quoi il est exposé ? Et par conséquent, il faut vous asseoir.

Frères et sœurs, telle est la vraie sagesse de l’évangile. S’asseoir n’est pas un geste anodin. S’asseoir, c’est créer une rupture à l’intérieur du déroulement du temps. Nous vivons le temps de curieuse façon : nous le vivons en voulant toujours aller plus loin. Or, Dieu nous donne le temps non seulement pour aller plus loin, mais aussi pour prendre le temps. Prendre le temps, ce n’est pas être inoccupé, inactif ou faire la sieste. Prendre le temps, c’est regarder le temps avec toutes les exigences de ce temps. C'est-à-dire exigence de regarder le passé, ce que je suis, les moyens que j’ai. Ai-je le nombre de matériaux suffisants pour construire la tour ? Ai-je les troupes suffisantes pour affronter l’ennemi ? Donc, examiner ce que j’ai, mon passé tel qu’il me constitue et regarder l’avenir tel que je voudrais essayer de l’affronter.

Mais il y a ce mouvement, ce point de bascule entre ce que j’ai accumulé jusqu’à maintenant et ce que je voudrais faire pour arriver au bout de mon travail. Et là, le plus souvent, je ne prends pas le temps, je me laisse emporter par ce que j’ai déjà acquis et je me laisse aussi emporter vers ce que je veux acquérir de plus. Je suis renforcé par ce que j’ai déjà réalisé, mon expérience (dont chacun d’entre nous est si fier) et je me dis que puisque j’ai réussi jusqu’à maintenant, je devrais bien réussir par la suite. Par conséquent, on est là dans une sorte de manière de vivre le temps qui est infernale. Nous devenons comme les coureurs du Tour de France, « la tête dans le guidon », c'est-à-dire qu’il faut faire un tour de pédale et encore un tour de pédale et on n’en sort plus de telle sorte qu’il faut se doper.

C’est le problème de la sagesse. La sagesse ne se donne pas simplement dans le présent mais elle se donne dans le présent pour faire le lien du passé et de l’avenir. Voilà ce que Jésus veut dire : « Vous avez un temps, vous avez une vie, prenez ce temps mais prenez-le au vrai sens du terme, ne vous en emparez pas comme s’il était totalement vôtre puisque n’est vôtre que le temps que vous avez vécu et il reste encore le temps à vivre et là il n’est pas vôtre ». Il faut passer du régime du temps que l’on possède, que l’on maîtrise, que l’on ordonne au régime du temps que l’on reçoit et que l’on accueille au gré des circonstances.

C’est important parce que même si on a reçu le temps passé comme une sorte de dû (j’ai fait des études, j’ai fait cela, donc je mérite qu’on me paie une augmentation) ; en réalité, même ce temps passé, nous l’avons reçu, il nous a été donné, ce n’est pas un dû. Le temps du passé est un cadeau et c’est bien le malheur d’un certain nombre de gens qui, quand ils regardent rétrospectivement leur vie, ne voient que des choses désagréables. Ils ne voient que ce qu’ils n’ont pas eu ! Mais regardons déjà ce qui nous a été donné, c’est tellement important, c’est tellement décisif. C’est dans la mesure où nous regardons ce qui nous a été donné qu’on va se dire : « Que puis-je encore réaliser dans la mesure même du don qui m’a été fait ? » De la sorte, il faut que je prenne d’abord le temps de contempler ce qui m’a été donné pour qu’ensuite je prenne le temps d’envisager ce qui est faisable et ce qui est jouable.

C’est une des choses qui souvent m’étonne dans les attitudes religieuses : il y a beaucoup de gens qui croient que la religion consiste à avoir de moyens supérieurs pour se réaliser encore mieux. La belle affaire ! Ce n’est pas cela que nous demandons. Nous ne voulons pas que la foi chrétienne augmente le capital des capitalistes. Nous voulons simplement que la foi nous aide à vivre et à vivre bien, à vivre en toute sagesse et par conséquent à recevoir ce qui nous a été donné et à le mettre en œuvre pour le service du Royaume de Dieu.

Aujourd’hui nous allons baptiser Gabrielle et Constance. Je crois que cet évangile est l’évangile fondamental pour l’éducation chrétienne. Combien de gens aujourd’hui envisagent l’éducation et le projet éducatif de leur enfant sans prendre le temps de s’asseoir pour savoir si cet enfant a vraiment besoin de ce qu’on veut pour lui ? Réfléchissez bien. Combien de fois nous abîmons le cœur et l’attitude de nos enfants par des rêves insensés que nous avons faits pour eux et que nous voulons leur imposer. Cela ne marche pas parce que nous n’avons pas pris le temps de nous asseoir avec nos enfants pour jouer avec eux. Jouer avec eux est la première chose à faire. Si nous ne prenons pas le temps de vivre avec nos enfants pour discuter avec eux et pour savoir quels sont leurs rêves, même s’ils sont irréalisables, comment voulez-vous que nous les orientions vers une vie heureuse et accomplie ?

Au fond, c’est très simple d’être chrétien. Il suffit de s’asseoir. Alors, même s’il nous faut maintenant nous lever pour le baptême, il faut que de cœur nous soyons assis pour les accompagner et les faire grandir dans cette sagesse de Dieu qui va leur être donnée.

 
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