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LE PARDON DE L'EGLISE

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20.
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – année A (6 septembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Si ton frère a commis un péché… »

Frères et sœurs, quand on entend des paroles comme celles-là, notre système intérieur est immédiatement branché sur la catégorie, assez spontanée aujourd’hui, du péché personnel. Effectivement pour nous, le péché aujourd’hui, c’est le péché personnel : j’ai volé, j’ai tué un chauffeur de bus etc., tout cela ce sont des actes personnels. Pour nous, le péché personnel, c’est d’abord une question de régler ou de remettre en place la relation avec l’autre qui a été lésé, et selon la gravité, expier telle ou telle peine pour le péché personnel qui a été commis. C’est le schéma de base de toutes les organisations de justice, parce qu’il y a le coupable qu’on envisage dans le fait d’avoir fait du tort ou lésé quelqu’un de précis, ce quelqu’un pouvant être une seule personne ou bien plusieurs personnes (dans le cas d’un attentat terroriste). Mais le problème est toujours d’abord celui de la culpabilité personnelle.

Quand on a cela dans la tête et qu’on essaie de lire ce texte, il nous paraît un peu bizarre parce que si quelqu’un a péché, on va le voir en lui disant que ce n’est pas bien, qu’il faudrait qu’il s’améliore, bref une justice simpliste et moralisante. Si c’est cela la justice actuelle, ou la justice que demande Jésus, c’est un peu se moquer du monde ! Si ton frère a péché, tu l’interroges sur ce qu’il a fait, lui se défend en justifiant ce qu’il a fait, alors tu vas chercher deux ou trois témoins qui abondent à nouveau dans ton sens… On fait monter les enchères ! Mais est-ce que c’est vraiment cela qui est en cause ?

C’est un peu difficile parce que nous-mêmes, chrétiens, nous devrions être les témoins de ce que le problème du péché n’est pas à une seule entrée. Ici, Jésus ne parle pas du péché personnel. Il parle effectivement d’un péché qui a trait à la vie de l’Église, et cela remonte à une époque, à une manière de vivre entre chrétiens, qui était à peu près celle-ci : à partir du moment où je pose un acte qui peut faire scandale dans la communauté, éventuellement bien sûr en faisant un péché personnel contre une personne déterminée, mais visant surtout la communauté comme telle, il faut avoir une certaine attitude et une certaine réaction. Certes dans l’Église, dès le début, quand un frère avait gravement lésé un autre frère, il fallait absolument régler les affaires. Mais ce n’est pas le cas ici. Ici, c’est le cas d’un frère, d’un membre de la communauté qui a heurté, touché, l’être même de la communion, de la vie ensemble de la communauté. Cela peut-être le scandale, c’était le cas le plus fréquent, mais cela pouvait être aussi quelque chose qui avait profondément blessé, par exemple un prédicateur qui disait des bêtises, ou un apôtre qui ramassait l’argent reçu pour son voyage et qui l’utilisait à son propre profit etc. Bref, c’est plutôt de l’ordre du péché qui touche et qui blesse la communauté comme telle.

Aujourd’hui, on y est moins sensible quoique, quand on regarde par exemple le problème de la pédophilie, c’est d’abord un problème personnel, de viol d’enfants, mais c’est aussi un péché qui touche la communauté comme telle et qui abîme profondément le lien de communion entre les membres d’une communauté. Il faut quand même bien dire les choses comme elles sont et c’est pour cela qu’il y a nécessité de mettre en place quelque chose concernant quelqu’un qui aurait blessé la communauté à ce niveau-là ; c’est clair et non pas uniquement par la justice humaine, bien qu’il faille passer par la justice humaine comme Benoît XVI en a pris l’initiative – ce qui est absolument nécessaire –, mais c’est aussi quelque chose par rapport à l’Église elle-même. Les deux choses sont là extrêmement mêlées et compliquées.

Quel est l’esprit de ce texte ? Que veut-il dire ? On est dans les années 70-80 à peu près, dans des jeunes communautés qui sont en train de se construire. Ce n’est pas comme aujourd’hui où, normalement, l’Église est organisée. On sait qui fait quoi, qui détient la responsabilité ou ce que sont les comportements chrétiens. Ici, c’est une Église qui est en train de se construire et qui se heurte de façon assez déconcertante et blessante au fait que la communauté comme telle comprend des membres qui ont discrédité ou qui risquent de discréditer la communauté comme telle. C’est quand même un très grave problème : on est dans des petites communautés de peut-être cinquante, soixante, au maximum une centaine de personnes, et tout à coup un frère fait scandale au cœur même de cette communauté, soit vis-à-vis de ses frères, soit vis à vis de l’extérieur. Que fait-on alors ?

Autrement dit on a là l’élaboration de ce qu’on pourrait appeler le droit dans l’Église. Ce n’est plus simplement le péché des personnes qui découvrent qu’elles ont eu un passé répréhensible : elles se convertissent, rentrent dans la communauté, demandent pardon à Dieu, le baptême efface les péchés etc. Là, on est dans la ligne strictement personnelle, tandis qu’ici on est dans un deuxième temps. Ces personnes qui sont entrées dans la communauté ont fait la démarche pour essayer de s’y joindre et d’y vivre le plus correctement possible mais, tout à coup, elles ont posé un certain nombre d’actes qui mettent en cause la vérité même du projet de la communauté – vivre ensemble dans la communion des frères, dans la charité fraternelle –, et qui blessent cette communion. On est donc dans ce qui allait devenir la catégorie appelée plus tard – et aujourd’hui plutôt abandonnée – les « pécheurs publics ». Mais vous voyez la nuance : dans un cas, le péché est envisagé sous l’angle du pardon personnel, c'est-à-dire qu’il faut demander pardon à Dieu pour ce que l’on a fait, cela peut être d’ordre purement intime ou de l’ordre d’avoir mangé trop de chocolat dans le réfrigérateur, on laisse à chacun l’appréciation des critères de sa vie morale ; mais ici, au contraire, on est dans le fait qu’un frère pose un acte qui va peut-être ou qui a déjà mis en cause la communion de l’Église.

On pourrait penser que cela ne se pose pas beaucoup aujourd’hui. Cela reste à voir ! Il y a quand même de temps en temps, contrairement à ce qu’on pense, des actes dans la communauté chrétienne, à tous niveaux, qui peuvent remettre véritablement en cause la catégorie même de communion et de respect de la communion des frères et de la communion des Églises. Dans ces cas-là, il faut agir. Et c’est ainsi que dans l’Église, il y a des tribunaux ecclésiastiques qui sont faits pour cela. Quand la faute arrive à une sorte de publicité qui blesse profondément la communion de la communauté, il faut réagir : c’est une réaction de santé et non une réaction qui revendiquerait : « Soyons des purs ! »

Comment les communautés vont-elles alors réagir ? C’est pour cela que l’on peut dire que ce chapitre 18 de saint Matthieu, c’est le début de l’histoire du droit dans l’Église. Voici la réaction : dans l’Église, même si une réalité de communion a été blessée, il faut tout faire pour éviter que le pécheur parte dans le désespoir. On ne lit pas ce texte comme cela et pourtant c’est bien cela qui est en cause. Un mal a été commis, plus ou moins explicitement en public : comment va-t-on faire ? Est-ce qu’on va tous crier haro sur le baudet et accabler le pauvre homme ou la pauvre femme, ou bien est-ce qu’on va essayer de tout faire pour que, malgré cette faute, éventuellement ce scandale, l’Église ne soit pas le moyen de chasser et de punir ? Cela, c’est quand même grandiose. Certes, dans le monde antique, il y avait eu quelques exemples de cela : chez les Romains, il y avait la clementia, la clémence qui faisait que même si un jeune personnage politique avait fait des bêtises, on arrivait quand même par la grâce de l’empereur à lui donner une deuxième chance de bien faire.

Aujourd’hui, on a l’impression que cela va toujours pour une fois mais que cela peut recommencer. Mais tel est le problème : il faut absolument que l’Église ne soit pas un moyen de condamnation. C’est un projet  grandiose ! Cela demande de la part de la communauté, à certains moments, une attitude pour reconnaître la blessure mais aussi pour ne pas exclure de la communion. On n’est pas encore au stade de l’excommunication, qui va venir après et si souvent d’une certaine façon au Moyen Âge. Vous connaissez un certain nombre d’épisodes de l’histoire de l’Église médiévale et de ses relations avec les princes et les États : dès que l’Église se sentait menacée, excommunication sur le prince, et ainsi les sujets n’étaient plus obligés d’obéir au prince. C’était très commode : on déclenchait l’anarchie dans la cité pour que le prince perde tout pouvoir de gouvernement. Ce n’est pas une solution très louable. Mais dans ce cas, il s’agit plutôt de savoir si l’Église est capable de récupérer l’homme pécheur, même s’il a fait scandale public, et de l’aider à retrouver la voie et le bon chemin.

Frères et sœurs, c’est dans ce sens-là que l’Église a reçu, interprété et pratiqué au début le pardon du péché public. Il faut quand même qu’on y réfléchisse. Aujourd’hui, je ne sais pas si ce sont simplement les moyens d’information qui accentuent la violence de la critique, mais il faut quand même bien dire que quand quelqu’un est lynché médiatiquement, on peut toujours relire Matthieu 18, cela ne changera rien du tout : il est lynché, c’est tout. Mais nous, l’Église, quel comportement avons-nous par rapport à un frère qui a été accusé, qui a été mis en cause ? On va dire qu’on ne veut plus le voir ? Non, il faut que l’Église ait fait la démarche de dire à ce frère, quel qu’il soit : « Tu as fait cela, mais il faut que tu changes ». L’Église, à ce moment-là, se présente comme un filet de secours pour les acrobates : « Tu as fait des bêtises, tu as dérapé du haut de ton trapèze, tu as cru que tu allais t’en sortir, mais non il y a un filet, et ce filet c’est l’Église ».

Cela donne une vision de l’Église, frères et sœurs, extrêmement profonde et belle. Ce n’est pas que l’Église soit complice du mal qui a été fait, au contraire, on va dire au frère : « Tu n’as pas fait ce qu’il fallait faire, tu n’as pas été à la hauteur de ce que l’on attendait de toi ». Mais est-ce que pour autant on le traite comme un publicain ou un pécheur ? Ce n’est pas le premier réflexe qui consiste à dire : « L’Église comme telle peut te pardonner ». A ce moment-là, il ne faut pas que l’Église se montre comme une complice un peu gentillette, il faut que l’Église se montre en réalité comme quelqu’un qui, d’une certaine manière, redresse les choses concernant la personne qui a mal agi publiquement contre la communauté ou contre des frères ou des païens. Mais ce n’est pas une condamnation sans appel. Quand on a une responsabilité juridique dans l’Église, c’est si facile de gérer les choses en disant : « Ton affaire est classée, tu as fait cela, on ne veut plus te voir ».

Frères et sœurs, il faut quand même le dire, ce n’est pas ce que dit ce texte. Ce texte dit : « Tu as blessé la communion de l’Église, mais l’Église n’est pas un repoussoir, elle n’est pas là pour faire le jugement dernier ». C’est très facile de dire : « Le jugement définitif est tombé, on ne veut plus te voir ». Mais ce n’est pas si simple : « Tu n’as pas agi selon ce qu’on attendait de toi mais regarde l’Église comme ce peuple et cette communion dans laquelle on veut encore t’aider à retrouver le chemin véritable du salut, de l’amour des frères et de l’amour de Dieu ».

Frères et sœurs, ce texte a souvent été interprété très différemment selon les exégètes et les époques. La plupart du temps, il a été traité comme le texte de la discipline (c’est ainsi que l’appellent les exégètes protestants), mais ce n’est pas la discipline, c’est le texte de l’Église qui ne méprise personne, même le pécheur à l’intérieur de l’Église. Si l’Église de temps en temps pouvait avoir ce regard beaucoup plus vrai, plus profond, sur le désarroi du pécheur en l’aidant à prendre conscience du mal qu’il a fait, mais en lui disant en même temps que ce mal n’est pas irrémédiable ni irréparable, mais que l’Église est le signe vivant du pardon de Dieu quoiqu’il arrive, peut-être que cela changerait les choses.

Que nous sachions, en ce début d’année, qu’il y a toujours des problèmes dans lesquels nous devons manifester un certain pardon, non seulement notre pardon personnel, mais le pardon de l’Église, que nous sachions redécouvrir cette dimension-là de la vie de nos communautés et de cette Église qui est non seulement signe de salut mais d’abord signe de pardon.

 
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