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UN GÉMISSEMENT CRÉATIF

Is 35, 4-7

(7 septembre 2003???)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

P

endant le pèlerinage en Bretagne, nous avons changé d'hôtel tous les jours. Je me suis amusé à regarder derrière les portes d'hôtel ces petits panneaux sur lesquels on explique la manière de réagir quand il y a un incendie ou un problème. C'est intéressant de voir que l'affolement nous fait perdre tous nos repères, et que par conséquent, il faut que les signes sonores ou visuels soient les plus gros possible et surtout les plus simples possible. On vous explique avec une grosse flèche, que surtout il ne faut pas prendre l'ascenseur, une grosse flèche verte pour indiquer quel escalier emprunter, etc … En fait, par rapport à la première lecture, le Seigneur par la bouche d'Isaïe rappelle : pas d'affolement. Le peuple d'Israël sort de son exil à Babylone. Là, tous les repères étaient clairs, lucides, sans problèmes, il y avait nous, le peuple parti en exil, les vrais croyants, obligés de vivre dans un pays de païens. Mettons des signes et des repères très clairs entre eux et nous, la circoncision, le shabbat, les questions alimentaires. 

       Et puis, c'est l'affolement, le retour dans le pays, à Jérusalem, et là, les frontières ne sont plus aussi simples. Il n'y a pas les païens et nous, il y a un peuple que l'on retrouve, qui descend du peuple juif lui aussi, mais qui s'est mêlé avec d'autres personnes, il s'est mis à croire à d'autres idoles, et ainsi, on perd tous les repères. On ne sait plus comment faire. On se trouve pris dans une vague où tout ce que ce peuple croyait juste et vrai à jamais, se retrouve bousculé par l'autre. Là, on est sourd et bègue ! On est sourd parce qu'on n'arrive pas à entendre cette nouveauté, ce chamboulement de ce monde, parce qu'on avait quitté Jérusalem telle qu'elle était et qu'on devait la retrouver en état, et pardonnez-moi l'expression, "décongelée". On est sourd, on ne comprend plus rien à ce monde qui s'affole, et ne comprenant plus rien, nous ne savons plus quoi dire sur ce monde-là. 

       Je crois que c'est encore ce que nous vivons maintenant. Prenez les actualités, prenez notre rentrée, vous rentrez tranquillement de vos vacances et vous êtes assaillis par des virus informatiques, vous êtes bousculés par une rentrée scolaire, vous êtes noyés par de nouvelles informations, et quand on voit ces émissions à la télévision, il y a comme une sorte de mouvement derrière le présentateur, les gens circulent, on a l'impression d'entendre les télex, les images qui déferlent. On est pris dans cette vague et l'on ne sait pas quoi faire. On se sent sourd malgré le fait que nous essayons de comprendre ce monde et l'on se sent bègue, parce que nous n'arrivons pas à situer une compréhension logique, ferme, avec des repères. Plus de repères géographiques, avant c'était simple, il y avait les bons et les méchants, le bloc de l'est et le bloc de l'ouest et c'était tout. Plus de repères temporels, tout va tellement vite, avec les communications, le TGV, l'avion. Et l'on se retrouve tels des sourds-bègues, parce que nous sommes emportés par la vague.

        Alors, le Seigneur, par la bouche d'Isaïe dit au peuple : "Ne vous affolez pas, le jour de vengeance va venir". Bien, la vengeance, ce n'est pas compliqué, nous sommes pris par cette vague, par l'ennemi que nous n'arrivons pas à saisir, et bien le jour de vengeance, c'est ce qui se passe sur un champ de bataille quand tout d'un coup celui qui allait se faire submerger, reprend force et c'est l'ennemi qui va être lui-même englouti par la vague. C'est cela notre vengeance. Mais, je ne pouvais pas comprendre ce monde dans lequel je vis, je ne suis pas capable de le restituer, je ne sais plus où je suis, où je vais, mais la vengeance, ce sera de pouvoir acculer à nouveau des points de repère. La vengeance sera non plus de me laisser saisir et détruire, mais la vengeance sera qu'à mon tour, je pourrai saisir l'autre pour enfin dire ce qu'il est. Entre nous soit dit, c'est un peu ce qui fait le fond de la deuxième lecture, pouvoir quand je rencontre quelqu'un, le qualifier de riche ou de pauvre, quelqu'un de gauche ou de droite, un terroriste, un pacifiste, un état voyou ou un état pas voyou. Nous passons à ce moment-là d'une situation de sourd-bègue à l'affolement, à une autre situation similaire de sourd-bègue. Nous croyons que nous avons enfin compris les choses, nous nous sommes construits une tour d'ivoire, nous nous sommes construits une logique idéologique, spirituelle, parfois une logique amoureuse, et nous pensons avoir enfin gagné la situation en pensant pouvoir parler. Moi, je sais entendre et je suis capable de restituer ce que j'entends. Ceci dit, on arrive alors à un dialogue de sourd avec l'autre, parce que chacun des deux camps est absolument sûr d'avoir raison. Et l'on en arrive encore à la même situation de sourd-bègue. 

       Que vient faire Jésus dans cet univers ? D'abord, Jésus continue à venir dans un monde qui n'a plus de repères, dans un monde qui s'affole. Le texte que nous avons lu tout à l'heure, c'est Jésus qui arrive à Sidon, Tyr, dans l'actuel Liban vers la Galilée. La situation, quelle est-elle ? Il y a des sourds-bègues au sud, c'est Jérusalem, les judéens qui ont la parole révélée, ce sont les seuls purs dans le culte du Seigneur, et en haut, il y a cette espèce de magma, la Galilée que l'on appelle la Galilée des nations, où tout change très rapidement, au niveau économique, ou religieux, avec l'empire romains, les païens. On est dans une frontière inexistante. Jésus va même au-delà de la Galilée, il va voir les païens qui sont ce sourd-bègue en fait. Le païen c'est celui qui n'a pas la chance de pouvoir dire le nom du Seigneur. Et si je ne peux pas dire le nom du Seigneur, mais alors, je ne sais pas pourquoi je vis, je ne sais pas qui je suis, quelle est ma nation, quel est mon pays, quel est mon état, si le Seigneur n'est pas mon Seigneur. 

       Ce qui est intéressant, c'est que Jésus va se positionner très différemment par rapport aux autres. Ce pauvre sourd-bègue, il ne demande rien, mais il y en a d'autres qui disent à Jésus : voilà ce que tu dois faire pour lui, parce que nous savons ce qui est bon pour lui, tu devrais lui imposer les mains. C'est le signe de la guérison pour lui. Et Jésus ne lui impose pas les mains. Jésus fait autre chose : Il pousse un gémissement. Je trouve remarquable que Jésus, au-delà des quelques gestes qu'Il pose, avec son doigt et sa salive, pour ce bègue, car dans le texte il est bien dit qu'il n'est pas muet, il parle difficilement, il a du mal à dire ce qu'il a dans son cœur. Au gémissement stérile, d'une certaine manière, Jésus répond par un gémissement. Mais ce n'est pas un gémissement stérile, comme on est capable de le pousser nous, un gémissement de désespoir, dans lequel on se trouve toujours enfermé dans nos petites histoires, mais c'est un gémissement de création, qui laisse à l'homme la capacité d'être recréé et de revenir dans la communion avec les autres. Que l'on soit sourd-bègue par affolement ou que l'on soit sourd-bègue parce que nous savons trop bien comment le monde fonctionne et que nous avons la clé de l'univers, dans ces deux cas-là, nous gémissons, c'est-à-dire que nous sommes incapables d'aider les autres à grandir, à se créer, à accéder à une maturité d'hommes et de femmes. 

       Là encore, ce que je trouve remarquable dans ce texte, c'est qu'il n'y a pas un seul miracle, ce n'est pas le miracle du sourd-bègue qui se met à entendre et à parler correctement : "Ses oreilles s'ouvrirent, aussitôt sa langue se délia et il se mit à parler correctement. Alors Jésus leur recommanda de n'en rien dire à personne, et plus Il le leur défendait, plus, ils le proclamaient. Très vivement frappés ils disaient : tout ce qu'il fait est admirable, il fait entendre les sourds et parler les muets". Ce n'est pas le muet qui se met à parler à tort et à travers, c'est la foule. Il y a un premier miracle qui se passe dans une sorte d'intimité entre Dieu et l'homme, et la capacité que cet homme a de parler correctement rejaillit en un deuxième miracle qui est que cet homme qui parle se met à faire parler les autres. On ne sait d'ailleurs pas ce que dit cet homme, il n'est dit nulle part qu'il fait un traité de théologie, mais il se met à parler. Ce miracle va ouvrir une perspective, un univers, un mode de création pour toute la foule. En fait, nous passons d'une situation d'isolement à une situation de communion. Le miracle pour le Christ c'est cela, c'est de poser un acte tel qu'il permette à celui qui était isolé par l'affolement ou par sa certitude, pour le remettre en communion avec le monde et les autres. C'est aussi ce que dit le premier texte d'Isaïe : "Le boiteux bondira comme un cerf, la bouche du muet criera de joie, l'eau jaillira dans le désert". Il ne s'agit pas uniquement de la communion entre nous, mais avec l'univers, avec la création tout entière. 

       Accéder à la parole pour aider les autres à parler. Là, je dois vous avouer que quand j'ai réfléchi à ce texte, je n'ai pas pu m'empêcher de penser, ce n'est pas restrictif pour les prédicateurs, à tous ceux et celles qui ont à annoncer l'évangile : les prédicateurs, les catéchistes, et tout chrétien. Dans notre vie, nous sommes toujours dans un moment de gémissement, et la frontière est très mince entre le gémissement stérile sur nous-mêmes, dans un isolement, avec un gémissement créatif, celui du Christ qui permet à l'autre de lui envoyer une parole sans l'enfermer dans quelque chose de péremptoire. Le prédicateur, ce n'est pas celui qui est brillantissime, ce n'est pas celui qui fait une démonstration philosophique, close sur elle-même. Mais le prédicateur devrait être celui qui, comme le sourd-bègue, ayant lui-même des difficultés par sa propre vie et par le monde, découvre qu'au cœur même de cet affolement, de ses difficultés de parler correctement, Dieu est celui qui, dans un cœur à cœur, d'un bouche à oreille lui lance ce gémissement créatif et lui dit : voilà le gémissement créatif que je te convie à donner à tes frères et à tes sœurs. A ce moment-là, la créativité et la fertilité de la parole sera de dire : ah ! il a bien prêché aujourd'hui, mais de se rendre compte qu'on n'est pas du tout d'accord, ou qu'au contraire, on n'avait vu les choses de cette façon. C'est permettre à l'autre de se parler, de vous parler entre vous. 

       Frères et sœurs, en ce début d'année scolaire, je crois que cette guérison, ce miracle que le Christ opère, de pouvoir faire parler cette foule qui est si sûre d'elle, vis-à-vis d'un pauvre sourd-bègue, nous pouvons peut-être avoir une pensée, pas uniquement pour ceux qui ont à rendre compte de la foi, mais aussi pour tous ceux qui dans le monde scolaire essaient justement d'aider les enfants à "advenir" à eux-mêmes, essayant de les faire grandir et d'accéder à une maturité, afin de donner la possibilité à chacun et à chacune, à tous les enfants, pour qu'ils puissent à un moment donné, en classe ou à la maison, de pousser une parole, et de parler correctement. 

 

       AMEN 

 

 
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