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NE VOUS AFFOLEZ PAS

Is 35, 4-7 a

(4 septembre 1988???)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

D

ites aux gens qui s'affolent"... En accueillant certains d'entre vous tout à l'heure à l'église et en vous regardant, soit collectivement, soit personnellement du moins pour les premiers visages, je n'ai pas l'impression que vous soyez des gens qui s'affolent. Vous avez plutôt l'air paisible, heureux, probablement reposés. Alors, faut-il parler ? Alors faut-il s'adresser à vous, si vous ne vous affolez pas ?

        La folie, il y en a de multiples définitions, peut-être même qu'il y en a autant que d'esprits sur la terre. La folie c'est peut-être le manque de raison, ceux qui ont perdu la raison, à moins que ce ne soit ceux qui ont tout perdu, sauf la raison. Mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler. Je ne suis pas médecin. La folie, c'est aussi peut être l'amour fou. Etre fou d'amour. Mais le crois que ce n'est pas non plus de cela que le Seigneur veut vous entretenir aujourd'hui. La folie, c'est aussi peut-être paradoxalement le manque d'amour, mais je ne suis pas psychologue et je n'ai pas l'intention de vous faire dire les causes de vos problèmes, de vos difficultés affectives, de vos difficultés amoureuses, relationnelles ou psychologiques. Cela demanderait beaucoup trop de temps. Je ne suis pas fait pour cela. Or, je m'excuse, mais plutôt que de vous faire dire la solution de vos problèmes, je vais vous la donner. C'est un petit peu directif, c'est un petit peu autoritaire, mais vous en ferez ce que vous voudrez.

       Simone Weil, la philosophe, disait il y a plus de quarante ans : "L'humanité est devenue folle à force de manquer d'amour." Puis elle ajoutait immédiatement, pour bien comprendre le sens de ce manque : "L'amour est une chose divine. S'il entre dans un homme, il le brise !"  C'est de cette folie dont je voudrais vous entretenir.

       Cette phrase de Simone Weil est une sorte de définition du mystère de l'Incarnation. Car l'amour qui est une chose divine, c'est l'amour trinitaire. Cet amour trinitaire est entré dans un homme par l'incarnation du Fils dans la chair humaine. Et où cet amour divin a-t-il conduit cet homme ? A la brisure de la Pâque, à la brisure de la croix."L'amour est une chose divine. S'il entre dans un homme, il le brise !"  Vous avez bien saisi que cette brisure et sa cause ne se trouvent pas dans toutes nos causes et tous les résultats de nos brisures intimes, psychologiques, affectives ou morales. Nous sommes là à la source de notre être : "L'amour est une chose divine."  Et nous sommes là au terme de notre chemin Cet amour, en nous, est fait pour nous briser. C'est cela qu'il faut peut-être mieux saisir dans notre vie et aujourd'hui spécialement.

       On dit parfois que notre histoire est traversée par un vent de folie. Tranquillisez-vous ! Ne vous affolez pas ! Cela n'est pas d'aujourd'hui et cela durera jusqu'à la fin des temps, l'histoire est un peu faite pour cela. C'est par ces convulsions successives qu'elle se développe. Nous sommes parfois tourmentés par la folie quelquefois délirante de nos idées, de nos idéologies, de nos rêves ou de nos illusions. C'est le propre de l'homme, je crois même que c'est le signe de sa grandeur, c'est qu'il n'est pas pétrifié. Il est capable de changement, il est capable d'évolution. Et évidemment, cela ne se fait jamais sans rupture, sans cassure, sans souffrance, parfois sans erreur. Et puis il y a aussi cette histoire, encore plus convulsive, encore plus insaisissable de notre propre cœur, de ce cœur qui est dans notre anthropologie occidentale le siège, le lieu, le jaillissement de notre capacité d'aimer. Et là, c'est vrai que la folie nous prend souvent. Cette folie de nos sentiments, cette folie de nos passions, cette folie tumultueuse de notre affectivité qui est probablement le plus grand trésor que nous avons et donc celui que nous savons le moins bien gérer. Parce que cette grandeur de l'homme, à l'intérieur de l'histoire qui est la sienne, dans toute sa capacité intellectuelle et spirituelle, dans l'extraordinaire élan de ses forces affectives, cet homme, s'il est marqué par la folie de l'amour incarné, par son baptême, il est aussi profondément déchiré par la folie du péché, par la brisure du péché.

       Alors, au milieu de tant de changements, sociaux, historiques, intellectuels, affectifs, je voudrais simplement vous redire ce qui est le pivot central de la vie de tout homme et donc spécialement de notre vie chrétienne. A côté de tout ce qui change et que nous n'arrivons pas à maîtriser, il y a quelque chose qui demeure, il y a quelque chose qui reste, il y a quelque chose qui est éternellement et infiniment stable. C'est l'amour divin incarné jusqu'à la brisure. C'est le cœur de l'homme capable, par sa grandeur et malgré sa misère, de laisser entrer en lui cet amour divin pour qu'il s'incarne encore dans sa chair, jusqu'à le briser, jusqu'à lui ouvrir ses oreilles qui sont fermées, jusqu'à lui délier sa langue qui souvent ne dit que des bêtises afin que, comme nous le dit l'évangile, "il parle correctement, jusqu'à briser la cécité, l'aveuglement de ses yeux". Et cela pourquoi ? Pour repérer, pour s'attacher à ce seul point fixe que réclamait déjà Pascal, à cet invariant nécessaire qui est le mystère de l'amour de Dieu qui veut entrer en nous pour briser ce qu'il y a, en nous, de refus de Dieu, c'est-à-dire d'inhumanité, de contre l'humanité.

       C'est cela, au fond, que le prophète voulait dire : "Ne vous affolez pas de toute chose extérieure ou de toute chose intérieure !" Et il ajoute : "Prenez courage ! Ne craignez pas ! Voici votre Dieu, Il vient vous sauver !" Ce point fixe qui est la réalité spirituelle de notre vie, qui est le fondement"mystique"de notre vie, qui est la fondation de tout ce qu'un homme peut construire, en lui et pour les autres, ce point fixe est le seul lieu de notre vie d'homme où nous puissions réellement et vraiment devenir hommes. Parce que, contrairement à ce que nous pensons, les réalités humaines ne conduisent pas et ne construisent pas les vérités spirituelles. C'est la vérité spirituelle qui, seule, peut féconder en nous notre vérité humaine. Tout le reste, c'est affolement. Tout le reste, si ce n'est inutile, est en tout cas secondaire ou second.

        Au début d'une année de reprise scolaire, de travail, de reprise de la vie pastorale je vous demande de garder dans votre cœur et de réfléchir les jours qui viennent à cette parole du prophète : "Ne vous affolez pas! Ne craignez pas ! Voici votre Dieu !" Et je vous demande d'accepter cette venue de Dieu dans votre cœur, en acceptant lucidement qu'elle vous brise le cœur, c'est-à-dire que vous puissiez aimer, penser, servir et agir à cause de cet amour divin, de cette réalité spirituelle qui est la seule qui puisse vous rendre votre véritable humanité personnelle et communautaire. A vous d'abord qui êtes l'Église, et à vous qui êtes l'Église pour vos frères du monde qui ne sont pas entrés dans l'Église.

        Alors pourra s'accomplir la dernière de l'évangile : "Il fait toute chose admirable !" Qui, Il ? Le Christ. Qui encore ? L'Église. Et qui encore ? Chacun d'entre vous, comme moi, nous avons à faire toute chose admirable, c'est-à-dire dans la bonté radicale de cet amour de Dieu qui vient en nous pour briser tout ce qui n'est ni Lui, ni nous, afin de nous faire entrer dans la réalité spirituelle de sa Pâque qui est la seule réalité vraiment humaine d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Les uns pour les autres, dans la communauté paroissiale, dans les activités pastorales, dans la fraternité monastique, que nous puissions nous regarder et admirer ce que nous faisons, et les hommes qui verront nos bonnes œuvres pourront rendre gloire à Dieu qui est dans les cieux et disposer leur cœur à accueillir cet amour divin jusqu'à la brisure qui les emportera dans la vie véritable.

 

       AMEN 

 

 
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