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LE DOUBLE MIRACLE

Is 35, 4-7 a

(4 septembre 1994???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

ites aux cœurs qui s'affolent prenez courage, ne craignez pas voici votre Dieu. C'est la revanche de Dieu II vient Lui-même et va vous sauver." Frères et sœurs, dans quel monde vivons-nous ? Est-ce que l'exhortation d'Isaïe que je viens de vous relire ne décrit pas exactement l'ambiance du monde dans lequel nous vivons ?

 "Dites aux cœurs qui s'affolent", un monde effectivement affolé. Dans le texte hébreu, c'est littéralement : "Dites aux cœurs qui vont trop vite", dites aux cœurs qui vivent à 120 à l'heure, 120 ce n'est pas assez, enfin je transpose dans les catégories de l'époque. Dites aux cœurs qui se laissent égarer d'un côté et de l'autre. Parlez aux cœurs qui ne savent plus quel axe de référence ils doivent avoir. Parlez aux cœurs qui sont perdus dans ce tohu-bohu de l'information, des idées nouvelles, des projets, de la lutte pour trouver du travail, de la lutte pour arriver à se faire une place au soleil, de la lutte pour pouvoir survivre dans la société. C'est vrai nous vivons fondamentalement dans un monde qui s'affole. La plupart du temps, quand on veut décrire l'histoire contemporaine, on dit que l'histoire, la vie des hommes s'est pour ainsi dire accélérée, non seulement dans les réalisations techniques que représente l'invention du JET et du TGV, mais un monde qui va plus vite parce que l'information circule plus vite, parce que les relations entre les hommes doivent être traitées plus vite, et la plupart du temps vous savez tout ce qu'on en pâtit de voir que les relations humaines sont traitées à la va-vite. Un monde qui va plus vite parce que désormais le temps est en réalité la valeur la plus coûteuse et que par conséquent ce qui coûte cher, ce n'est à la limite même pas le travail, mais comme disait un vieux proverbe provençal : "Le plus difficile dans le travail, ce n'est pas de travailler, c'est le temps qu'on y perd". C'est exactement le sens même de l'évaluation aujourd'hui de notre existence, c'est une lutte permanente contre la montre. Nous vivons dans un monde où les cœurs s'affolent.

       Le prophète Isaïe voyait peut-être son peuple vivre aussi dans cet affolement pour d'autres raisons sans doute parce que c'était le moment où le peuple d'Israël rentrait de l'exil à Babylone et rentrait dans son pays et donc on avait perdu tous les points de repère. On ne vivait pas à Babylone comme on vivait à Jérusalem. Il fallait réajuster, il fallait retrouver de nouvelles valeurs, il fallait se dépêcher de retrouver son bout de terrain pour cultiver sa vigne et entretenir ses figuiers. La vie redevenait une sorte de lutte, ce n'était plus l'exil qui avait été une sorte d'hibernation frigorifique du peuple hébreu chez un peuple païen. Et donc le prophète Isaïe dit : "Dites aux esprits affolés : prenez courage, ne craignez pas. Voici votre Dieu, votre Dieu vient." La venue de Dieu, le mot fondamental de la venue de Dieu, c'est : pas d'affolement. Surtout pas !

      Il est normal que nous-mêmes, chrétiens, qui participons de l'un et de l'autre, de la vie de ce monde et de la vie du Royaume, nous soyons tiraillés entre deux mots d'ordre : d'une part cette atmosphère de rapidité et d'accélération du rythme de la vie, vous l'avez bien senti, vous venez de quitter les vacances et vous êtes déjà complètement affolés par la rentrée, peut-être pas d'ailleurs, je ne sais pas, mais en réalité vous devriez l'être, et donc pour nous, il y a dans notre conscience de chrétiens une sorte de tiraillement entre d'une part vivre au rythme de ce monde et d'autre part de vivre la consigne du prophète Isaïe : pas d'affolement, doucement, ça ira bien. Pourquoi ? parce que Dieu vient, Il vient simplement pour donner, les termes ne sont pas très satisfaisants, pour donner la vengeance ou la revanche un peu au sens de 1'OM l'occasion de prouver son excellence ou sa supériorité. La revanche, c'est le deuxième match qui va montrer quand même qu'on peut se défendre et qu'on est valable. Donc ça n'a pas nécessairement les connotations d'agressivité, il y en a parfois dans les matchs de football, mais cela a surtout la connotation, il y a une chance, il nous reste une chance. Au milieu de l'affolement, le peuple de Dieu représente la chance. Voilà ce que veut dire ce texte d'Isaïe.

       Nous vivons au milieu d'un monde qui s'affole et pourtant ce monde a une chance c'est nous. Et voilà ce qui nous est dit aujourd'hui : nous sommes d'une certaine manière dans l'affolement du monde. Je ne sais pas si le monde en est ravi, il n'y pense vraisemblablement pas du tout, mais il n'empêche que, nous, nous devrions en avoir conscience. Nous sommes d'une certaine manière la chance du monde, au cœur d'un monde qui s'affole. Comment sommes-nous la chance du monde ? vous le pensez bien, ce n'est pas par nous-mêmes. Si nous étions vraiment la chance du monde, je crois que les projecteurs de télévision seraient davantage braqués sur nous, nous serions davantage le pôle de l'actualité de TF1 ou de toutes les chaînes de télévision. En réalité si nous sommes la chance du monde, c'est simplement parce que Dieu vient.

        Vous avez vu comment Il est venu, vous avez vu comment Jésus est venu, vous avez vu ce petit passage de l'évangile apparemment tout simple et qui nous décrit précisément Jésus au milieu d'une sorte de monde qui s'affole. Il traverse le territoire de Tyr, de Sidon, Il traverse la Galilée et puis ensuite Il retourne dans un autre territoire païen la Décapole. Et nous voyons Jésus épouser le rythme du mouvement de cette société. Vous savez, il ne faut pas imaginer cette société de l'Antiquité comme une société complètement figée et immobile parce qu'elle n'aurait pas de voiture. En réalité c'est une société extrêmement mobile. Il y a toujours des voyages et la vie itinérante de Jésus n'est pas une exception. Il participe à cette mobilité générale. C'est très beau : Dieu qui rentre dans la foule, dans la presse, dans la précipitation, dans le mouvement et dans l'affolement de la société dans laquelle Il est. Jésus voyage, Jésus circule, Il va de Tyr à Sidon, de Sidon en Galilée et de Galilée Il va en Décapole, en plein territoire païen. Sur ce point, je ne sais pas si vous avez bien entendu le texte, Il fait deux miracles. Vous pensez qu'Il n'en a fait qu'un : c'est de guérir ce sourd-muet ? Et bien, moi, je crois qu'Il en a fait deux.

        Cette société de la Décapole, c'est un petit territoire qui est au bord du Jourdain, actuellement c'est un peu du territoire limitrophe entre la Jordanie et l'état d'Israël, en réalité ce n'est pas tout à fait Jéricho, mais ça correspond un peu à ce que les Palestiniens voudraient aujourd'hui. Et donc la Décapole c'est un territoire païen. Et je dirais que, pour les Juifs, les païens, c'est précisément ceux qui ne savent pas parler. Les païens, ce sont ceux qui n'ont pas reçu la révélation de Dieu. Ils ne connaissent pas Dieu, ils ne savent pas qui Il est. Et par conséquent n'ayant pas la parole de Dieu, ils ne savent pas parler, ils ne savent pas dire qui ils sont, ils ne savent pas où ils vont, et ils vivent, eux plus encore que tout le monde dans cette espèce d'affolement qui consiste à aller d'un côté et d'un autre et de ne pas savoir précisément où l'on va. Et la Décapole, les territoires païens visités par Jésus sont, symbolisés par le sourd-muet. Ils n'entendent pas, ils ne parlent pas. Ils ne reçoivent pas la Parole de Dieu, ils sont incapables de la transmettre puisqu'ils ne l'ont pas reçue. La guérison de ce sourd-muet au cœur même du territoire de la Décapote, ce n'est pas une anecdote. Il est le symbole de ces païens, il est le symbole même de ceux qui ne savent ni entendre ni parler.

       Et vous comprenez pourquoi il y a deux miracles. C'est que non seulement Jésus guérit le sourd-muet dans un gémissement qui prophétise déjà la prière et la supplication de sa Passion et de sa croix, Il le guérit déjà en portant la souffrance du sourd-muet qui ne pouvait pas parler. Mais ensuite quand le sourd-muet retourne auprès de ses frères dans l'assemblée, il délie lui-même la langue de l'assemblée. La Décapole, les païens enfin peuvent vraiment dire des choses sensées. "Vraiment Il a bien fait toutes choses, Il fait parler les muets et entendre les sourds". Voilà le deuxième miracle. Et nous avons là le mystère même de notre existence.

       Nous-mêmes, nous sommes tous des chrétiens issus des païens, de souche nous sommes tous des chrétiens païens. A chaque étape catéchuménale quand on accueille les catéchumènes, à l'une des étapes on leur refait précisément ce geste : "ouvre-toi". Tous les baptisés, tous les enfants qui sont ici dans cette communauté paroissiale ont tous vécu le geste de "l'ephata, ouvre-toi", quand on fait le signe sur leurs oreilles et sur leur bouche. En les baptisant, nous les avons arrachés à leur condition de muets et de sourds à la Parole de Dieu. Nous tous, chrétiens, nous avons été arrachés à cette condition. Et pourquoi ? Pour délier la langue et pour ouvrir les oreilles de notre monde et de nos frères.

       C'est exactement cela le sens de nos assemblées. Nous devons proclamer la louange de Dieu, bien sûr ici dans l'assemblée au lieu même où le Christ nous ouvre les oreilles pour accueillir sa Parole. Chaque fois que nous sommes à l'assemblée du dimanche, c'est pour cela. Il nous délie la langue pour célébrer sa louange, c'est pour cela que nous sommes le peuple de l'eucharistie, le peuple de l'action de grâces, le peuple qui proclame les louanges de Dieu. Mais ensuite nous sommes le peuple de l'évangile nous sommes le peuple de la mission, nous sommes le peuple de l'annonce, nous sommes le peuple de ceux qui, au cœur de l'affolement de ce monde, devons dire à tous les cœurs affolés : "Voici que Dieu vient". Et nous devons leur apprendre cette parole : " Il a bien fait toute chose, Il fait parler les muets et entendre les sourds". Et nous avons à délier par tout ce que nous sommes, par toute notre vie la langue des sourds et des muets, de ceux qui vivent dans cette espèce de mutisme et d'affolement de ce pas savoir où l'on va. Nous avons à dire par notre existence, par notre service d'annonce de la Parole, nous avons à redire à nos frères, à nos proches, à tous ceux que nous côtoyons qu'Il a bien fait toute chose, et non seulement à le dire, à aider nos frères à redécouvrir profondément à travers cette Parole de Dieu que, nous-mêmes, nous avons annoncée, à leur faire découvrir cette beauté de l'agir de Dieu, cette beauté de cette chance que Dieu offre à ce monde, au cœur même de son affolement, au cœur même à certains moments de son égarement et à lui dire : "mais Dieu vient. Et Il vient pour nous faire entendre sa Parole et Il vient pour nous faire proclamer cette Parole".

       Frères et sœurs, nous sommes à l'aube d'une nouvelle année scolaire. Nous le savons, nous abordons toujours ce temps à la fois comme un temps de chance, c'est quelque chose de beau qu'une rentrée scolaire. C'est que toute une jeunesse d'une société redécouvre à travers les exercices scolaires, à travers la grammaire, les mathématiques, redécouvre un certain pouvoir de parole. C'est la vie scolaire. C'est bien dommage que les enseignants aujourd'hui trouvent leur métier si difficile ou qu'on leur ait rendu leur métier si difficile, parce qu'en réalité c'est quelque chose de très beau. Déjà simplement par leur enseignement, ils font parler les muets et entendre les sourds. C'est un peu le sens de l'enseignement. Il faudrait que cette image de la rentrée soit vécue par nous dans une lumière proprement évangélique, que ce soit aussi une rentrée de l'évangile dans le milieu où nous vivons, avec nos amis, avec toute cette société au milieu de laquelle nous sommes plongés et immergés et qu'au lieu que ce soit une sorte d'affolement et de précipitation générale, ce soit simplement la redécouverte de la venue de Dieu qui vient délier notre langue et ouvrir nos oreilles pour chanter dans la joie : "Il a bien fait toute chose Il fait entendre les sourds et parler les muets."

 

       AMEN

 
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