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LES CHEMINS DU BONHEUR

Ez 33, 7-9 ; Rm 13, 8-10 ; Mt 18, 15-20
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (6 septembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Au mont des Béatitudes


Mont des Béatitudes : vue vers le lac de Tibériade

Lorsque Jésus voyait toutes les foules qui le suivaient, Il voulut leur annoncer la Bonne Nouvelle de la venue du Royaume. Il gravit une petite colline, celle-ci peut-être ou une autre alentour, et ayant sous les yeux le panorama merveilleux de ce lac que nous apercevons aujourd'hui, dans cette lumière bleutée du lac et les reflets verts de la campagne de la Galilée, Il se mit à parler à tous ces pauvres qui venaient à Lui. Alors, le premier mot qui lui vint sur les lèvres fut ce mot : "Bienheureux les pauvres de cœurs". Ce mot de "Bienheureux", le mot du "bonheur" devait ainsi venir huit fois sur les lèvres du Christ pour nous dire le secret de Dieu sur notre destinée humaine.

La plupart du temps, lorsque nous pensons au bonheur, nous pensons d'abord à une plénitude à la fois intérieure et extérieure vers laquelle nous essaierions de tendre. Notre première appréhension du bonheur se fait à partir d'un manque. Parce que nous sommes des êtres limités, dans notre nature humaine, nous ne connaissons du bonheur que la face négative. C'est-à-dire ce moment vers lequel nous sommes tendus de tout notre être, à travers tout ce qui, en nous, dans notre psychologie, dans le plus profond de notre âme et de notre cœur est comme irrésistiblement porté vers une réalité que l'on cherche à atteindre et dont on sent progressivement qu'elle nous échappe et que nous ne pouvons pas mettre la main sur elle pour la saisir et l'arrêter.

C'est le sens même de notre expérience du temps, lorsque nous essayons d'arrêter le temps, lorsque nous voudrions, dans certains moments de bonheur qui passent comme un léger coup de vent, saisir entre nos mains ce bonheur qui passe, ou encore comme l'eau de la source que nous voudrions capter et retenir le plus longtemps possible entre nos mains. Mais, en réalité, nous-mêmes, nous n'avons comme appréhension du bonheur qu'une expérience à partir de nos limites, de nos petitesses. Aussi le bonheur nous apparaît-il comme une conquête, comme un effort sur soi. C'est bien ce que dit la sagesse lyonnaise avec cette profondeur inimitable : "On n'a rien sans peine, pas même le plaisir."

Or lorsque le Christ est venu proclamer les béatitudes, lorsqu'Il est venu annoncer le bonheur, Il en parlait en connaissance de cause. Il ne parlait pas de ce bonheur dans sa face négative, de l'effort de l'homme qui essaie de s'assurer et de trouver sa propre plénitude, fût-ce par ses propres moyens ou par les moyens de la technique. Il parlait du bonheur, à partir de l'expérience même de Dieu, de ce bonheur qui, en Dieu, est surabondance, plénitude et richesse car, dans le cœur même de Dieu le bonheur ne peut être que débordement et partage. Il ne peut pas être conquête car il est déjà pleinement accompli et réalisé dans le cœur même de Dieu. Il ne peut être que don, il ne peut être que communion, il ne peut être qu'offrande. Lorsque le Christ parle sur le mont de Béatitudes, Il veut parler de cette plénitude qui est dans son cœur et qu'Il a reçue du Père, de cette plénitude qu'Il rend à son Père, à tout moment du temps de sa vie humaine et par la plénitude de sa vie éternelle. C'est la face positive du bonheur, que nous ne pouvons même pas imaginer, que nous ne pouvons même pas soupçonner, que nous ne pouvons même pas comprendre. C'est d'ailleurs pourquoi, la plupart du temps, tout cela nous intéresse si peu. Nous-mêmes, nous sommes tellement préoccupés par ce bonheur que nous croyons pouvoir conquérir à la force du poignet que nous en sommes venus à imaginer le bonheur du ciel comme une récompense que nous pourrions gagner. C'est la plus profonde erreur que nous puissions faire au sujet du bonheur, car le bonheur ne peut être que donné.

Tant que l'on n'a pas fait, en son propre cœur et dans sa propre vie, l'expérience de cette dimension du bonheur comme une réalité gratuitement donnée, comme un témoignage de surabondance, soit de la part de Dieu, soit de la part d'un être qui nous est cher, on n'a pas encore compris le prix du bonheur, on n'a pas compris que le bonheur est sans prix.

Or, si le Christ a ainsi annoncé les Béatitudes, s'Il a proposé un tel bonheur aux hommes, Il l'a proposé en sachant que, dans leur cœur à eux, ils éprouvaient la détresse, la tristesse, les larmes, la faim et la soif. Et pourtant, Il n'a pas craint de dire : "Bienheureux ceux qui ont soif, bienheureux ceux qui ont faim, bienheureux ceux qui manquent, qui vivent dans la pauvreté du cœur", car le Christ voulait dire qu'au cœur même de notre conception du bonheur, comme un désir, comme une soif, comme une impatience et comme une attente, Il venait là pour ressaisir précisément ce qui semblait le plus perdu et nous assurer ainsi qu'Il pouvait y enraciner et y planter éternellement sa béatitude. Mais comment cela peut-il se faire ? C'est ce qui nous amène à l'évangile d'aujourd'hui.

En effet, on aurait très bien pu imaginer que le Christ réalise ce bonheur d'une façon immédiate. Dès que le Christ rencontre des disciples, on pouvait imaginer qu'Il leur donnerait la plénitude de grâce qui les ferait vivre déjà dans un autre monde, comme si ce bonheur allait se réaliser par un coup de baguette magique : "Viens et suis-Moi !" Et, à partir du moment où l'on aurait mis ses pas dans les pas de Jésus, tout serait fini, sans problème, et ce serait le paradis sur terre ! Or le plan de Dieu est plus délicat et plus exigeant que celui-là. Il est infiniment plus respectueux de l'homme que nous ne le pensons. Dieu ne veut pas d'un bonheur automatique. Dieu ne veut pas d'un bonheur qui serait simplement une opération par un coup de baguette magique. Dieu veut que son bonheur soit enraciné dans le cœur des hommes, les uns par les autres et c'est très exactement cela le sens de la correction fraternelle.

Aujourd'hui, nous critiquons beaucoup l'Église comme institution. Or l'Église n'est pas une institution. Elle l'est dans certains aspects d'elle-même, mais dans le cœur même de son existence et de sa raison d'être, elle a été voulue par le Christ comme un moyen de bonheur. Au milieu des hommes, qui sans cesse cherchent à se fabriquer tous les bonheurs et les paradis artificiels que l'on puisse imaginer, et nous en sommes, il faut qu'il y ait une communion assez forte des chrétiens les uns avec les autres, pour nous empêcher de tomber dans toutes les illusions du bonheur. Le sens de l'Église, le sens de la correction fraternelle, le fait que, de temps à autre, nous soyons appelés les uns vis-à-vis des autres à nous dire que nous ne vivons pas selon l'évangile, à nous rappeler comment nous devons vivre ensemble, tels sont les moyens dont Dieu se sert progressivement pour nous saisir, nous conduire et nous éduquer au sens du véritable bonheur. L'Église est ce qui nous préserve des faux bonheurs. Elle est faite de ces liens qui sont tissés entre tous les hommes, ces liens qui nous tiennent les uns aux autres. C'est les uns par les autres et les uns pour les autres que Dieu nous établit témoins de sa béatitude. Dieu en est la source, mais Il a voulu que cette source se répande dans de multiples canaux qui sont toutes les personnes qui composent l'Église, ce qui forme comme une sorte d'immense réseau d'irrigation ou comme les mailles d'un filet qui nous retiennent les uns les autres en nous empêchant de tomber dans un faux bonheur, dans un bonheur qui trompe. Voilà ce que nous fêtons aujourd'hui dans cet évangile.

Ce filet, cet énorme réseau d'irrigation qui nous conduit, petit à petit vers le véritable bonheur, le bonheur de la plénitude et le bonheur des béatitudes, c'est nous. Et chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, chaque fois que nous nous rappelons, les uns aux autres par la Parole de Dieu et par les gestes de la charité fraternelle que nous sommes les porteurs de l'amour de Dieu, chaque fois que nous nous rappelons l'exigence fondamentale de notre vie chrétienne, nous nous gardons les uns les autres dans l'amour. C'est pourquoi la vie chrétienne n'a rien d'un système défensif. Ce n'est pas une sorte de forteresse. Au contraire elle est ouverte comme un grand paysage, celui que nous voyons autour de nous : il y a des montagnes, il y a l'eau, il y a les splendeurs du ciel et du soleil et il y a nos yeux qui ne veulent pas voir, nos mains qui ne veulent pas s'ouvrir, nos pieds qui ne veulent plus marcher. Et la raison d'être de l'Église est que nous nous rappelions les uns aux autres qu'il faut ouvrir nos mains et que, si nous ouvrons nos mains, alors nos frères les ouvriront ; si nous ouvrons nos yeux, alors nos frères les ouvriront et nous verrons alors le véritable sens des paroles du Seigneur : "Bienheureux ceux qui ont faim". Même si nous avons mal aux pieds, même si nous avons mal aux yeux, nous nous apprendrons les uns les autres, par la grâce même de Dieu, à être membres de l'Église, c'est-à-dire à ouvrir ensemble nos cœurs à cette source infinie de la plénitude du bonheur de Dieu.

 

AMEN

 
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