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LES GESTES DU CHRIST

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (5 septembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Vous venez d'entendre cette brève page de l'évangile de Saint Marc et peut-être avez-vous été frappés, comme moi, par la minutie avec laquelle saint Marc détaille les gestes du Christ. C'est une constante de son évangile que cette attention aux détails concrets, que cet amour des choses dans leurs moindres petits détails quotidiens. Vous le voyez, Jésus prend le sourd à part de la foule, Il lui met les doigts dans les oreilles, Il touche sa langue avec sa salive. Puis Jésus lève les yeux au ciel et Il gémit du plus profond de son cœur en disant "Ephphata ! Ouvre-toi !"

Je voudrais vous lire un autre passage très bref de l'évangile de saint Marc qui se trouve dans le même chapitre et que vous connaissez peut-être moins puisque, malheureusement il n'a pas été retenu dans la liste des évangiles des dimanches, ce qui fait que vous ne l'entendez pas au cours des messes dominicales. C'est une autre guérison dont le récit est tout à fait extraordinaire par son détail et unique dans l'évangile. Il s'agit cette fois d'un aveugle, à Bethsaïde. On l'amène à Jésus en le priant de le toucher : "Prenant l'aveugle par la main, Jésus le fit sortir hors du village. Après lui avoir mis de la salive sur les yeux et lui avoir imposé les mains, Jésus lui demande : Aperçois-tu quelque chose ? Et l'autre qui commençait à voir de répondre (et ici saint Marc a gardé le parler un petit peu malhabile de cet aveugle), J'aperçois les gens, c'est comme si c'étaient des arbres que je les vois marcher ! Alors Jésus mit de nouveau ses mains sur les yeux de l'aveugle et celui-ci vit clair et fut rétabli et il voyait tout nettement et de loin".

Vous le voyez, saint Marc n'a pas hésité à nous manifester cette guérison progressive de l'aveugle qui, dans un premier temps, bien que Jésus lui ait imposé les mains et oint ses yeux avec de la salive, ne voit encore les choses que comme à tâtons, de façon opaque et obscure. Il prend les êtres humains pour des arbres, des objets qui bougent, des arbres qui marcheraient. Et c'est dans un deuxième temps que Jésus amène enfin cet homme jusqu'à la vision parfaite. Alors que saint Matthieu et saint Luc se contentent souvent d'un récit schématique pour aller droit à l'essentiel qui les intéresse, la manifestation de puissance de Jésus, saint Marc perd son temps à nous détailler le moindre geste du Christ et toutes les étapes de sa relation très simple très spontanée, très naturelle avec les hommes qui lui sont amenés pour des guérisons ou pour le pardon des péchés ou tout autre demande de miséricorde.

Je crois que, contrairement à ce que nous pourrions penser au premier abord, cette humanité très proche du Christ, tel que nous le présente saint Marc, cette présence extrêmement quotidienne, simple, cette manière d'avoir des gestes de tous les jours, des gestes ordinaires qui n'ont rien d'étonnant, qui ne sont pas des tours de passe-passe, des gestes de magiciens, des gestes de thaumaturge, mais qui sont pleins de douceur, de tendresse, ces gestes presque hésitants ou tâtonnants du Christ, cette manière donc si simple et si humaine de présenter Jésus propre à saint Marc, est ce qui nous manifeste le mieux le mystère transcendant de l'Incarnation du Christ. Car c'est à travers ces gestes pleinement humains et qui sont tout à fait semblables à ceux que nous pourrions nous-mêmes avoir dans la vie quotidienne, c'est à travers ces gestes l'un de nous, notre frère immédiat, notre proche, notre semblable en tout, c'est à travers ces gestes que nous voyons passer tout à coup, comme un éclair, la puissance miséricordieuse de Dieu. Car cet aveugle sont Jésus a oint les yeux, ses yeux s'ouvrent. Et ce bègue dont Jésus guérit la langue avec un peu de sa salive, voici que le lien de sa langue se dénoue et qu'il se met à parler normalement. Cet homme qui n'entendait pas, Jésus met ses doigts dans ses oreilles et nous voyons tout de suite avec quel naturel et avec quelle douceur, Jésus caresse en quelque sorte le membre malade, et voilà que ses oreilles s'ouvrent et il se met à entendre. C'est donc à travers ces gestes tout empreints d'humanité, ces gestes qui sont si proches des nôtres, que passe toute la vie divine du Christ, toute la force divine du Verbe de Dieu. Et nous sommes confrontés d'une manière, je dirais sans appel, sans dérobade possible, nous sommes confrontés au mystère de l'Incarnation.

C'est vraiment un homme, un homme comme vous et moi, un être humain totalement semblable à nous. Jésus a tout pris de notre nature humaine. Il s'est coulé non seulement dans un corps et dans un esprit, mais dans une manière qui est en tout semblable à la nôtre, de se conduire et de vivre. Et nous le savons par ailleurs, Jésus a eu faim, Il a eu soif, Il s'est assis fatigué au bord du puits pour parler avec la samaritaine. Jésus a eu une tendresse tout humaine, une amitié préférentielle pour saint Jean, son disciple bien-aimé. Oui, Jésus a agi, a réagi comme nous le faisons. Ce n'est pas pour rire qu'Il s'est fait homme. Il n'a pas fait semblant. Il est vraiment homme. Et cette humanité ira jusqu'au déchirement de la Passion, jusqu'à ces souffrances qui laboureront son dos comme les fouets de la flagellation, jusqu'à cette crucifixion atroce pendant laquelle Il subira toutes les douleurs qu'un corps humain peut subir. Cette humanité du Christ, elle ira aussi jusqu'à cette déréliction de son cœur, jusqu'à cette agonie où Il dira : "Mon âme est triste à en mourir !" et où Il suppliera son Père, dans un accès de crainte et de peur que ce calice passe loin de Lui. Et sur la croix Il dira : "Mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?", parole mystérieuse où nous touchons le fond de l'abîme, de notre abîme que le Christ a voulu habiter avec nous. Car Il s'est fait homme complètement, totalement homme.

Oui, c'est vraiment un homme comme nous et, en même temps, dans le même instant, c'est le Verbe de Dieu, c'est la lumière de Dieu, c'est Dieu Lui-même qui vient nous illuminer. Dans ces gestes si simples, passe, comme un éclair toute la puissance, toute la force de l'amour de Dieu, cet amour miséricordieux qui vient délivrer l'homme, le délivrer de son infirmité, de son péché, de l'amertume de son âme. Oui, nous sommes là, véritablement, au nœud du mystère du Christ, totalement homme, et d'autant plus Dieu qu'Il manifeste cette puissance divine à travers des gestes plus simples et plus naturels. Ce n'est pas un surhomme, ce n'est pas un être à mi-chemin entre le ciel et la terre. C'est tout à fait l'un de nous. Pourtant, Il nous apporte la puissance divine. Il nous fait toucher du doigt toute la force de l'amour de Dieu.

Frères et sœurs, ce que le Christ est venu faire, sur les routes de Palestine il y a bientôt deux mille ans, n'était pas un privilège passager pour les quelques sourds ou aveugles qui avaient la chance de passer sur son chemin. Ce que le Christ est venu apporter, c'est à nous tous qu'Il est venu l'apporter. Cette force divine, venant nous chercher au creux le plus quotidien de notre vie d'homme, cette puissance d'amour venant transfigurer ce qu'il y a en nous de plus matériel, de plus tangible, de plus ordinaire, ce miracle mystérieux et merveilleux de la présence réelle de Dieu parmi nous, il est pour chacun de nous, il est pour tous les hommes de tous les temps. Si le Christ a agi ainsi avec les aveugles, avec les sourds, les muets et tant d'autres malades, et tant d'autres pécheurs, Il veut le faire avec tous ces infirmes, avec tous ces pauvres, avec tous ces misérables que nous sommes et que sont ceux qui viendront après nous, à travers tous les siècles.

Ces gestes si simples du Christ, ces gestes si humains et si empreints de délicatesse, ces gestes-là, Jésus ne les a pas réservés pour Lui, Il nous les a donnés. Il a dit à ses apôtres de refaire après Lui, ces mêmes gestes, ces mêmes caresses sur les oreilles des sourds, cette même imposition des mains sur la tête des malades, cette même manière de regarder, avec douceur, et de toucher avec tendresse le cœur des pécheurs, cette même manière de rompre le pain pour ceux qui ont faim, et qui ont faim non seulement dans leur corps mais dans leur cœur et dans leur âme. Cette même manière de verser l'eau qui rafraîchit sur la tête des pécheurs qui veulent se convertir, tous ces gestes du Christ remplissent l'évangile et l'évangile n'a pu nous en raconter que quelques-uns, car c'était à tout instant que Jésus se penchait ainsi, avec cette fraternité immédiate et si pleine de bonté, sur ceux qui l'approchaient, tous ces gestes de Jésus, Il a dit à ses apôtres de les refaire avec la même douceur, avec la même simplicité, avec la même immédiateté. Il leur a promis que cette puissance divine, que cette force de l'amour de Dieu, qui comme un éclair, traversait ses gestes les plus quotidiens à Lui, Verbe de Dieu fait homme, cette même force de Dieu traverserait aussi nos gestes à nous, disciples du Christ. Et c'est cela les sacrements.

Pas plus que les gestes du Christ n'étaient des gestes magiques et grandioses pas plus qu'Il ne s'est complu dans je ne sais quelle grandiloquence, pas davantage les sacrements qui nous sont proposés ne sont pas des sortes d'énigmes mimés qui nous confronteraient à je ne sais quelle obscurité. Non, Jésus a choisi, pour nous les transmettre, comme les sacrements de son Église, les gestes de tous les jours, les gestes les plus simples de la vie des hommes, ceux que Lui-même avait adoptés en se coulant dans notre humanité. Rompre le pain pour le partager entre frères, verser de l'eau ou plonger dans l'eau pour vivifier et redonner la pureté perdue, imposer les mains sur ceux qui souffrent, oindre les membres malades avec le baume et l'huile qui enlèvent la fièvre et la douleur, avec douceur, imposer les mains sur la tête des pécheurs, tous ces gestes, vous les reconnaissez c'est l'eucharistie, c'est le baptême, c'est l'onction des malades, c'est la pénitence, c'est la confirmation. Tous ces gestes ce sont nos sacrements. Nos sacrements ne sont pas des choses extraordinaires, lointaines, incompréhensibles qui nous confronteraient avec un monde éloigné du nôtre, ce sont des gestes de tous les jours, mais remplis d'une puissance infinie, transfigurés par l'amour infini de Dieu, par la toute puissance et la tendresse infinie de Dieu. Tels sont nos sacrements. Quand vous venez recevoir le corps et le sang du Christ, vous venez tout simplement recevoir un peu de nourriture, boire un peu de vin. Seulement, ce pain, ce vin sont transformés par la puissance de l'Esprit vivifiant. Et en mangeant ce pain, en mâchant ce pain, en buvant ce peu de vin, c'est le corps et le sang du Christ que vous recevez.

Nous versons de l'eau sur la tête d'un enfant, nous le trempons dans cette eau vivifiante et cela est aussi simple qu'un bain, cela est aussi simple qu'une ablution, mais c'est l'Esprit Saint qui jaillit comme une source spirituelle au fond du cœur de cet enfant, une source qui ne cessera plus jamais de se répandre. Nous venons près d'un malade et nous mettons de l'huile sur ses mains, sur son front, sur ses membres malades et cela ressemble à ce qu'une infirmière, à ce qu'un médecin pourrait faire. Mais, à travers cette huile c'est la force de Dieu qui lui est donnée, c'est la communion aux souffrances du Christ, pour que la souffrance que ce malade est en train de vivre, unie à la croix du Christ, devienne salut pour le monde entier.

Oui, frères et sœurs, tous ces sacrements nous invitent à reconnaître la présence de Dieu dans notre vie de chaque jour. Ce ne sont pas des exceptions, ce sont des sommets. Les sacrements sont les sommets qui doivent remplir tous les instants de notre vie, car ces sacrements sont comme les points majeurs d'une grande liturgie, qui n'est pas seulement celle que l'on célèbre à l'église, celle que l'on célèbre dans la solennité de l'office divin, mais d'une liturgie qui s'étend à notre vie quotidienne de tous les instants. Et toute notre vie doit être liturgie, c'est-à-dire que tous nos gestes de tous les jours doivent être transparents à cette force vivifiante de Dieu. Il faut que, de sacrement en sacrement, nous soyons transfigurés non pas simplement dans un canton particulier de notre existence qui serait réservé à la religion, mais que nous soyons transformés, transfigurés dans notre vie tout entière, dans les gestes les plus simples et les plus quotidiens de notre vie qui sont très exactement ces gestes que le Christ a voulu faire, comme nous les faisons. De même que le Christ a mis dans ces gestes toute la force de sa divinité, ainsi Il nous offre, que dans ces gestes soit aussi présente cette même force vivifiante.

Alors, quoi que vous fassiez, quoi que vous mangiez, quoi que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu, car la gloire de Dieu nous est donnée. Elle est entre nos mains. Et quoi que nous fassions dans nos journées, que ce soit notre travail professionnel, que ce soient les activité ménagères, que ce soient des rencontres apparemment profanes, tout peut être rempli de cette mystérieuse présence de la vie transfigurante de Dieu. Car tout est divinisé en nous si nous l'acceptons, si nous le voulons, si nous laissons cet Esprit de Dieu prendre possession de nos cœurs, de nos mains, de nos lèvres, si nous ouvrons nos oreilles à cette présence de Dieu. Alors tout devient divin dans notre vie. Il n'y a plus rien qui ne soit étranger à la présence de Dieu. Il n'y a plus rien qui ne soit étranger à cette force.

Que notre venue le dimanche dans notre église, que notre communion au corps et au sang du Christ ne soient pas des parenthèses dans notre vie, mais le ferment de toute notre vie, ce qui donne son sens, ce qui fait lever toute la pâte de notre vie, de telle sorte que quoi que nous fassions, quoi que nous disions, quelles que soient nos actions tout au long de nos journées, tout soit présence de Dieu, tout soit action de Dieu, tout soit manifestation de l'amour de Dieu. Et s'il en est ainsi, croyez-moi, le monde verra la présence de Dieu. Les hommes qui nous entourent ne pourront pas être frappés par cette dimension divine, secrète, cachée, humble mais tellement forte, tellement puissante, tellement rayonnante qui remplira toute notre vie, et qui les atteindra, à travers nous, pour ensuite remplir leur vie à eux aussi.

 

AMEN

 
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