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LE BAPTÊME, SACREMENT DE NOTRE OUVERTURE PAR LA FOI

Is 35, 4-7 ; Jc 2, 1-5 ; Mc 7, 31-37
Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (10 septembre 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, l’évangile nous raconte au­jourd’hui un miracle assez inhabituel dans son déroulement : c’est un sourd, qui de plus est muet qu’on amène à Jésus, Lui demandant de lui im­poser les mains comme il le fait habituellement aux malades pour les guérir. Jésus le prend à l’écart, et il va opérer des gestes expressifs, touchant ses oreilles, mettant de la salive sur ses lèvres et sur sa langue, et Jésus lève les yeux au ciel en gémissant comme si sa supplication se faisait particulièrement instante et intense, et Il lui dit : "Epphata !" c'est-à-dire : "ouvre-toi". Et voilà que les oreilles du sourd s'ouvrent à la parole, voilà que ses lèvres se mettent à lui permettre de prononcer cette même parole, le sourd-muet est guéri.

L'Église a été frappée par ce miracle au point qu'elle a retenu ce geste et cette Parole du Christ : "Epphata", comme un des éléments liturgiques, comme un rite du baptême. Nous savons par saint Ambroise au quatrième siècle que ce rite de "l'Ep­phata", de l'ouverture des oreilles et des lèvres s'opé­rait au tout début du baptême, entendez puisqu'il s'agissait surtout à cette époque de baptêmes d'adul­tes, au tout début du catéchuménat, comme une sorte de rite placé en exergue pour souligner toute la signi­fication de ce qui allait s'opérer. Ce rite de "l'Ep­phata" a d'ailleurs été aussi conservé dans de nom­breuses liturgies, y compris la liturgie romaine, la nôtre, et il est pratiqué à des moments divers selon les circonstances. Pour les baptêmes d'enfants, on le fait souvent après le baptême comme pour résumer ce qui vient de s'opérer, cette ouverture des oreilles, des lè­vres, du cœur à la Parole de Dieu. Pour les adultes, on le place au milieu du catéchuménat, et un certain nombre de diocèses dont le nôtre, on fait de ce rite de "l'Epphata" un des éléments centraux de l'appel déci­sif, au moment où le catéchumène après une longue initiation va devenir un "élu", un "choisi", celui qui va demander instamment le baptême pour la fête de Pâ­ques prochaine et cet appel décisif se déroule au début du Carême ; peut-être avez-vous eu le bonheur de participer à cette célébration à la cathédrale, et vous avez certainement remarqué ce rite que l'évêque ac­complit sur chacun des catéchumènes.

L'importance de ce rite vient de ce qu'il souli­gne un aspect absolument fondamental du baptême qui est le sacrement de la foi. Ouvrir les oreilles à la parole, c'est entendre non seulement physiquement, mais entendre avec tout son être la Parole de Dieu. Ouvrir les lèvres, c'est proclamer cette Parole de Dieu. Entendre la Parole, c'est laisser naître en nous la foi, l'adhésion, l'accueil de cette Parole, et dès lors, celui qui est rempli de cette foi, de cette adhésion à la Parole de Dieu, ne peut que proclamer sa foi.

Ceci a l'intérêt de souligner dans le baptême la part décisive de celui qui reçoit le baptême. Nous avons quelquefois, et certains théologiens nous ont malheureusement poussé dans ce sens, nous avons parfois la tentation de penser que le baptême est une opération exclusivement divine, que Dieu prend pos­session d'un jeune enfant puisque c'est ce que nous voyons la plupart du temps, et qu'Il dépose en lui sa grâce, sa vie. Nous ne pensons pas toujours suffi­samment que le baptême est aussi une réponse de la part de l'homme, et pour que le cadeau offert par Dieu soit vraiment reçu, il faut que nous ouvrions les mains, le cœur, les oreilles, les lèvres, pour que ce cadeau puisse être vraiment nôtre, car Dieu ne nous donne pas une vie qui nous serait étrangère et qui viendrait se surajouter comme de l'extérieur à notre vie quotidienne et humaine, non, c'est notre vie quoti­dienne et humaine qui est entièrement reprise de l'in­térieur par la Vie divine, c'est notre vie humaine qui devient divine, et c'est pourquoi cette vie nouvelle qui nous est donnée nous ne pouvons dire qu'elle est notre vie que si nous l'exerçons nous-mêmes, si nous som­mes les sujets de cette vie, ceux qui agissent quoti­diennement dans tous les instants de notre vie selon cette Vie divine. Il faut donc qu'il y ait comme une sorte de collaboration entre Dieu qui a l'initiative, Dieu qui seul peut disposer de sa Vie et l'homme à qui cette Vie est donnée, non pas de l'extérieur, mais au plus profond de lui-même pour qu'elle soit la sienne, pour qu'il l'exerce jour après jour. La foi, c'est donc précisément cette ouverture de notre être au don de Dieu, cette acceptation, cette assimilation, cette fami­liarité profonde de tout ce que nous sommes avec cette Vie de Dieu qui nous est donnée et qui devra ainsi ensemencer, illuminer tous les moments de notre existence.

C'est pourquoi le rôle du sujet récepteur, de celui qui est baptisé, ce rôle était marqué de façon très nette dans la liturgie ancienne, bien davantage que de nos jours (je ne parle pas de la liturgie pré-conciliaire, mais de la liturgie de l'antiquité chrétienne). En effet, aujourd'hui, avant le baptême, on demande à celui qui va le recevoir, ou s'il s'agit d'un enfant, à ses parents, parrain et marraine au titre de leur substitution à cet enfant qui ne peut pas encore s'exprimer, on leur de­mande : "Croyez-vous en Dieu le Père Tout-Puissant ?"-"Je crois". "Croyez-vous en Jésus-Christ son Fils unique mort et ressuscité ?" - "Je crois". "Croyez-vous en l'Esprit, en la Sainte Eglise, à la communion des saints ?" - "Je crois". Et puis ensuite le célébrant prend le catéchumène adulte, ou enfant, et verse sur lui l'eau du salut, ou bien l'immerge, le plonge dans cette eau du salut en disant : "Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit".

Telle n'était pas la façon de faire ancienne­ment, la proclamation de la foi ne précédait pas le baptême comme un ultime préparatif à celui-ci, mais cette proclamation de la foi faisait partie du baptême lui-même, les textes anciens nous le disent, le caté­chumène s'approchait, descendait dans la piscine et le ministre du sacrement, en général le diacre, lui disait : "Crois-tu en Dieu le Père Tout-Puissant ?" - "Je crois". Et il l'immergeait une première fois dans l'eau baptismale, "Crois-tu en Jésus-Christ ?" - "Je crois". Et il l'immergeait une seconde fois. "Crois-tu en l'Es­prit saint ?" - "Je crois". Et il l'immergeait une troi­sième fois. C'est la raison pour laquelle il y a dans le baptême par immersion une triple immersion. Vous le voyez, la façon ancienne de faire avait cet avantage de manifester que la participation du sujet, sa réponse : "Je crois", n'était pas seulement un préalable au bap­tême, elle était le cœur même du baptême. Si on parle technique, c'était la "formule" baptismale, celle-ci était un dialogue entre le ministre et celui qui reçoit, et donc la foi de celui qui reçoit faisait partie inté­grante de l'acte baptismal dans toute sa densité sacra­mentelle. Il y a même des liturgies (qui vous sont sans doute inconnues), en Orient syrien, dans lesquelles ce que nous appelons la confirmation, qui aujourd'hui est l'achèvement du baptême, dans ces liturgies-là, elle se situait juste avant le baptême. On donnait l'onction, demandant l'Esprit pour que la catéchumène puisse dire sa foi. Le don de l'Esprit saint était polarisé sur cette profession de foi, c'était son rôle particulier que de permettre l'affirmation de la participation du sujet au don que Dieu voulait lui faire.

La foi est un don de Dieu, c'est pour cette rai­son que l'Esprit est Celui qui nous permet de dire : "Je crois". Saint Paul nous le dit déjà dans sa première Épître aux Corinthiens, qu'on ne peut pas dire : "Jé­sus-Christ est Seigneur, si ce n'est par l'Esprit Saint" (12, 3). Seul l'Esprit peut nous permettre de dire cela, et c'est la raison pour laquelle dans le miracle de la guérison du sourd-muet, Jésus Lui-même par son Esprit Saint, par l'Esprit qui traverse ses mains et sa salive, vient ouvrir les oreilles et les lèvres de ce ma­lade. La foi est un don de Dieu, mais en même temps la foi est aussi quelque chose que nous vivons, c'est nous qui croyons, c'est nous qui disons : "Je crois". C'est nous qui adhérons de toutes les forces vives de notre être à cette vie divine qui nous est ainsi propo­sée, qui nous est ainsi donnée et confiée.

Comme le baptême est non seulement l'ori­gine chrétienne, mais s'étend à cette vie tout entière, la vie chrétienne est indissociablement une oeuvre de Dieu, plus particulièrement de l'Esprit Saint, et une œuvre de l'homme. Il y a une collaboration perma­nente,( les techniciens disent une "synergie", ce qui veut dire un travail accompli ensemble), une synergie et une collaboration entre l'Esprit de Dieu et mon propre esprit, de telle sorte qu'être chrétien, c'est lais­ser se déployer en nous cette Présence vivante et vivi­fiante de l'Esprit saint au point que lorsque nous agis­sons, il soit impossible de dire si c'est nous qui agis­sons ou l'Esprit qui agit par nos mains, quand nous parlons, on ne puisse plus savoir si c'est nous qui parlons avec nos lèvres ou l'Esprit qui se sert de notre bouche pour prononcer ces paroles, quand nous pen­sons, c'est indissociablement nous qui pensons avec notre cerveau et l'Esprit qui vient penser à travers ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, quand nous aimons, on ne peut plus savoir si c'est notre cœur qui aime, ou l'Esprit qui aime avec notre cœur. Telle est la vie chrétienne, se laisser ensemen­cer chaque jour de plus en plus profondément pour que notre vie tout entière soit à la fois la nôtre et celle de Dieu.

C'est le but que nous n'atteindrons que pro­gressivement, petit à petit, jour après jour, peut-être n'aurons-nous pas achevé ce chemin au jour de notre mort, et faudra-t-il une sorte de session de rattrapage qui s'appelle le Purgatoire, pour que nous puissions parvenir à la pleine communion avec Dieu; en tout cas, c'est le but même que Dieu a voulu en nous créant, en nous donnant sa Vie, en nous invitant dans son Royaume, en nous sauvant.

Frères et sœurs, laissons-nous ensemencer par cette Vie divine, laissons l'Esprit que nous avons reçu à notre baptême se déployer dans tous nos gestes et tous nos actes, laissons Dieu être en nous, de telle sorte que nous soyons à la fois nous-mêmes et sa Pré­sence, d'une manière tellement profondément unies que nous ne puissions plus les discerner de nous-mê­mes. Que ce but qui est le but même de notre exis­tence et de notre être s'accomplisse jour après jour pour que nous puissions entrer dans la plénitude de la joie de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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